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Accueil > Chroniques > Chroniqueurs > Journal d'une jeune architecte > Journal d’une jeune architecte — S’associer, pour le meilleur et pour le pire (épisode 2)

Journal d’une jeune architecte — S’associer, pour le meilleur et pour le pire (épisode 2)

11 novembre 2025

 S’associer
@E.P.

« Avec qui s’associer ? Comment être sûre ? Que cherche-t-on en association ? Comment se garder ? Quand se séparer ? », écrivais-je en 2023.* Deux ans ont passé.

J’ai depuis peu quitté cette association dont je parlais avec tant d’entrain. Nous avons grandi, puis pris des routes différentes. Aujourd’hui, je relis ces lignes avec un mélange de tendresse et d’ironie : cette naïveté joyeuse, persuadée que l’association était un abri, une chance, une évidence, a aujourd’hui pris une teinte plus mesurée.

Ego et altérité

En 2023, j’écrivais : « Il existe autant de types d’associations que d’architectes : à chacun de trouver ce qu’il cherche, s’il a besoin de quelqu’un d’autre pour réaliser son projet ».
Je le crois encore. Mais je mesure aujourd’hui la fragilité de cette promesse ambiguë : je ne pense pas que l’on puisse réaliser son projet grâce ou au travers de quelqu’un d’autre.

L’association naît souvent d’un élan amical ou fraternel : celui de partager un idéal, une éthique, parfois une peur aussi, celle de ne pas tenir seule face au monde professionnel.
Comme le rappelle Hannah Arendt dans Condition de l’homme moderne (1958), « agir ensemble suppose d’abord la reconnaissance de la pluralité, c’est-à-dire accepter que l’autre ne soit pas soi ». Dans notre métier – architecte – cela implique d’entendre les dissonances sans chercher la fusion, ce qui n’est pas simple. L’autre est parfois un partenaire, parfois un miroir, parfois un rival.

Notre discipline repose sur la figure de l’auteur. L’architecte signe, revendique, défend. Même lorsque nous travaillons en équipe, le monde institutionnel et architectural continue à attribuer les projets à un nom singulier. Certains prix, enseigner, écrire pousse souvent à affirmer une voix parmi un collectif.
Roland Barthes, dans La mort de l’auteur (1968), écrivait que « l’auteur est celui qui empêche son œuvre de parler » ; je me sens intrinsèquement proche de cette idée presque utopique, taisons-nous, notre architecture parle, alors collectif ou non finalement peu importe.
S’associer, c’est, je le crois, un acte contre-culturel : renoncer partiellement à la toute-puissance de la signature, accepter la dissonance et, parfois, l’effacement.

Je ne suis pas historienne de l’architecture, mais il me semble que Le Corbusier et Pierre Jeanneret l’ont tenté : vingt ans d’association, jusqu’à ce que la guerre et leurs convictions politiques les séparent. Il ne devait pas être simple de trouver l’équilibre dans ce duo de cousins. Chez eux, l’équilibre était semble-t-il dissymétrique : l’un incarnait la figure publique, l’autre, plus discret, assurait la direction technique. Alors, dans l’association d’architecture, est-il vraiment possible d’effacer l’auteur et les égos ? Comment trouver la voix juste entre la dissociation et la voix collective ?

Dissymétrie féconde

L’association n’est pas une égalité mais une relation mouvante. On ne peut pas tout lisser ni tout compter. Elle se nourrit des écarts : de rythme, de désir, de méthode, d’énergie.
Je me souviens d’avoir écrit : « Il faut accepter que l’autre puisse avoir besoin de ralentir, de s’arrêter, ou de se consacrer à autre chose pour un temps ». Deux ans plus tard, je comprends que c’est évidemment plus facile à dire qu’à faire. C’est tout à fait juste mais cette vision doit être accompagnée d’une véritable acceptation de la dissymétrie qui ne s’équilibrera peut-être jamais. Pas simple.

L’architecte suisse Peter Zumthor évoque, à propos de son atelier des conversations lentes, la nécessité de désaccords féconds, de frictions qui affinent le projet. Deleuze disait : « On pense toujours avec quelqu’un, même contre lui ». Pour penser à plusieurs, nous aurions donc plus besoin du conflit que du consensus. A quel prix ? Comment contenir et maîtriser le conflit ? Je pense en réussissant à exclure l’égo. Pas simple non plus.

Le compromis, reste cependant un mot « vilain », prendre la voix du milieu est renoncer à trouver la meilleure solution. Alors il faut prendre le temps : non d’abdiquer mais de fabriquer une troisième voie. Celle qui convainc. La meilleure.
L’association, c’est accepter que le projet prenne une forme imprévue, qu’il échappe un peu. C’est précisément là que réside sa valeur. Il faut effectivement cependant que les visions soient alignées sur la qualité des solutions à viser.

Penser l’après

Mon associée et moi nous sommes séparées pour une raison simple : la vie. Des envies différentes, des rythmes dissemblables. La vérité est que, selon moi, le lien s’est déplacé vers des ailleurs propres à chacune.

Je repense à ce que j’écrivais : « Il faut bien se protéger, faire des pactes d’associés ; envisager le pire quand tout va pour le meilleur permet peut-être de se séparer sans trop se détester ».
C’était un conseil lucide, je n’avais pas compris à quel point. Une association doit être un contrat d’amour raisonné. Anticiper, c’est se protéger.
J’entends souvent que penser la fin, c’est déjà renoncer. Non : faites-le, parlez des sujets importants, identifiez les points sensibles. S’associer, c’est se marier ; le contrat ne vous empêchera pas de vous séparer mais il vous permettra peut-être de ne pas vous détester au moment où vous vous comprenez moins.

L’expérience m’a montré que se séparer ne signifie pas échouer. Comme le disait Marguerite Duras, en substance, à propos de l’amour, « on ne se sépare pas, on continue simplement différemment ». Il y a, dans la fin d’une association, une forme de continuité : les idées qui ont germé à deux trouvent ailleurs d’autres terrains d’enracinement et portent encore pour la suite.

De Foster + Partners à RSHP, de la High Line de Diller + Scofidio aux trajectoires individuelles qui ont suivi, l’histoire de l’architecture se raconte moins en ruptures qu’en métamorphoses.

Le collectif autrement

Aujourd’hui, je crois toujours au « duo institutionnel ». Toutefois je vois aussi que beaucoup cherchent d’autres façons d’être dans le collectif sans en porter les contraintes. Le collectif non pas comme obligation mais comme hybridation. On peut y être seul et ensemble à la fois.

Les GIE, les collaborations temporaires, co-traitances, les workshops etc. tout cela constitue de nouvelles manières d’être en alliance sans perdre son autonomie. Est-ce la même chose ? Je ne crois pas. Mais cela aide certains et certaines à ne jamais ressentir le besoin d’être « associés ».
L’idée de l’agence comme entité stable n’est-elle pas, au fond, une invention administrative ?
Comme le rappelle Yuval Noah Harari dans Sapiens, les structures juridiques, sociétés, États, marques reposent avant tout sur un récit commun, une croyance partagée.
La SARL, tout comme l’agence, n’existe que parce que nous acceptons d’y croire collectivement. La réalité du projet, elle, est toujours un flux de contributions temporaires, d’attachements multiples. Alors, devons-nous être liés juridiquement pour être collectif ?

J’aime penser aujourd’hui mon agence, EST architecture, comme une plateforme : ouverte, poreuse, adaptable. Une SASU oui, un commencement, certes, mais surtout une porte ouverte.
Une structure qui accueille des intensités, des personnalités, des débats, des désaccords ; plutôt que des statuts figés ou une personnalité unique.

Recommencer

Je concluais ma chronique 2023 sur cette phrase : « Se séparer – Après tout, pourquoi pas non plus ? La vie est longue et nous pouvons avoir plusieurs vies professionnelles en une ! ».
Je n’imaginais alors pas qu’elle était prémonitoire. Oui, je me suis séparée. Oui, j’ai dû réapprendre à décider seule, à douter seule, à porter seule. Mais j’ai aussi retrouvé une clarté : celle du regard sur mon propre désir d’architecte.

Je crois aujourd’hui que s’associer reste un geste politique : une résistance à la solitude égo-centrée que produit notre époque. Mais pour qu’il soit fécond, ce n’est pas simple, il faut l’aborder comme un espace de transformation, de débats, être indulgent, s’adapter, ne pas fusionner etc.

Alors, s’associer ? Oui, mais avec lucidité.

N’ayez pas peur : pour le meilleur, parfois pour le pire, mais chaque étape – riche, féconde ou difficile – nous forge et nous ancre dans le mouvement vers l’avant.
Et puis, si vous êtes seul·e à mener votre barque, c’est aussi une belle façon de naviguer.

Estelle Poisson
Architecte — EST architecture

Retrouvez tous les chapitres du Journal d’une jeune architecte

* Lire la chronique Journal d’une jeune architecte – S’associer, pour le meilleur et pour le pire

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Par Estelle Poisson Rubrique(s) : Journal d'une jeune architecte

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