
Prototype d’une série de petits appartements destinés à la location, le studio de 12m² (loi Carrez) réaménagé dans le Marais à Paris par Mischa Witzmann et Milena Karanescheva s’est révélé être une source de satisfaction sans commune mesure avec la taille du projet. Matériaux sains, optimisation de l’espace, quelques astuces… Découverte d’un mini chantier.
«Nous considérons que l’architecture se conçoit à toutes les échelles, du petit projet jusqu’à l’urbain. Nous portons par ailleurs une attention spécifique aux détails,» assurent Mischa Witzmann et Milena Karanescheva (Karawitz Architecture). La phrase est usuelle et rares sont les architectes qui soutiendraient le contraire. Sauf qu’en l’occurrence sa sincérité ne peut être mise en doute. Pourquoi sinon s’embarquer dans un projet de réhabilitation de 18m² au 5ème étage d’un immeuble sans ascenseur du Marais à Paris ?
Et encore : «le studio fait 12m² selon la loi Carrez ; mais nous disons 18 pour ne pas faire peur,» précise Milena Karanescheva en riant. Et ce n’est pas comme si Karawitz Architecture, créée en 1999, manquait de travail. «Le challenge était d’exploiter ce mini espace et de le rendre grand,» disent-ils. «Nous nous imaginions que nous pouvions faire quelque chose d’intéressant et nous avions déjà réalisé des projets de mobilier, ce qui l’un de nos centres d’intérêt».

En premier lieu, il faut rendre grâce au maître d’ouvrage qui eut l’idée, en lançant un appel d’offres sur Internet, de faire appel à des architectes pour mener à bien son projet. Plusieurs réponses lui sont parvenues, dont celle de Karawitz qui avait découvert l’annonce par hasard. Et si Karawitz a emporté le morceau, c’est pour avoir refusé les esquisses gratuites que proposaient les confrères. «Cette décision a rassuré la propriétaire qui a eu le sentiment d’avoir affaire à des pros,» se souvient Milena. «Elle fut par ailleurs séduite par notre volonté de nous impliquer dans une recherche de matériaux sains».
La propriétaire avait au départ imaginé surélever la toiture et prévu le budget afférent. L’ABF s’y est sans surprise opposé. Le budget prévu fut donc mobilisé pour une recherche du confort, ce qui a permis aux architectes de dessiner le mobilier – lequel fut exécuté par un tapissier qui à son tour s’est enthousiasmé pour le projet – et de mettre l’accent sur la qualité des matériaux.
«Notre but était de créer un espace très modulaire qui répond aux exigences des personnes qui habitent pendant une courte période dedans et qui ont besoin d’un niveau de confort élevé. Ainsi le défi principal du projet était de concevoir une cuisine, une salle de bains, une chambre à coucher et une salle de séjour sur une surface totale de 18m². Notre stratégie était la conception minimaliste avec un ameublement et des équipements modulaires,» expliquent les architectes. La demande du maître d’ouvrage était d’utiliser des matériaux sains aussi bien que des systèmes écologiques pour l’électricité et la tuyauterie.

Karawitz est donc allé au bout de la logique. «Le mur arrière est en argile. Les autres murs et plafond sont peints avec de la peinture biologique non-émissive. Tous les meubles sont fabriqués à partir de bois massif avec placage en bouleau. La salle de bains et la cuisine sont couvertes de stuc de ciment basé sur la technique marocaine ‘tadelakt’ afin d’obtenir un revêtement imperméable à l’eau. Le câblage est ‘blindé’ afin d’éliminer les champs magnétiques. Le canapé est confectionné en feutre, naturellement coloré dans le rouge-orange,» énumère Milena, qui souligne par ailleurs avoir fait attention à ne pas rajouter trop de matériaux pour ne pas «charger» l’espace. Le studio est évidemment entièrement équipé.
«Ce projet est le prototype d’une série de petits appartements destinés à la location à Paris, dans le Marais,» soulignent les architectes. Il s’agit de locations courtes, de quelques semaines à quelques mois, destinées à une clientèle étrangère. «Il s’agissait donc pour nous de concevoir une pièce à vivre plutôt qu’une chambre». C’est pourquoi le canapé devient lit, lequel se glisse ensuite sous la toiture, ce qui permet au locataire de pouvoir recevoir sans donner l’impression à ses hôtes d’être dans une chambre à coucher, que la table disparaît dans le mur après le repas afin d’offrir une souplesse d’utilisation de l’espace, que les pièces latérales du canapé deviennent des fauteuils pouvant être déplacés, etc. Le chauffe-eau et l’espace de rangements des encombrants (valises par exemple) ont également été glissés sous la toiture.

De la découverte de l’annonce sur Internet à la livraison, au printemps 2008, il se sera écoulé 16 mois, «comme pour une maison mais pour 1/10ème de la surface». Les architectes reconnaissent avoir investi, «entre archi et design», beaucoup de temps de recherche et de suivi du projet. «Un chantier est un chantier et plus c’est petit plus c’est compliqué,» note Milena. Trouver les entreprises pour un si petit projet fut une difficulté supplémentaire. Il fallut par ailleurs étalonner le chantier de telle façon que les entreprises travaillent les unes après les autres puisqu’elles ne pouvaient travailler ensemble dans un si petit espace. Et la taille du projet n’empêche pas les aléas habituels : la chape en ciment verni dut être refaite trois fois. Et Milena de se féliciter d’avoir fait signer des marchés avec un descriptif, «comme pour un grand projet».
Le plus étonnant au final est peut-être cette volonté de la propriétaire de miser sur la plus-value architecturale, même sur un si petit espace. Le budget (42.000 euros) a permis à tous – architectes et entreprises – de travailler dans de bonnes conditions et de s’investir sans réserve. «La micro architecture est souvent une source d’invention,» retient Milena qui n’attend plus maintenant que de découvrir le studio occupé «pour voir comment les locataires vont apprécier l’espace».
Christophe Leray

Cet article est paru en première publication sur CyberArchi le 24 septembre 2008