
Un nouvel objet place de la Concorde à Paris est toujours un événement, surtout lorsqu’il est dessiné par Renzo Piano. Mis en œuvre par FROM architectes — Velmourougane Chandrasegar (1), architecte et ancien chef de projet RPBW, ce studio photo éphémère (2), installé pour un mois (jusqu’au 10 mai 2026), accompagne le projet photographique de Yann Arthus-Bertrand. Visite.
Cette architecture à échelle réelle renvoie immédiatement à une constante chez Renzo Piano : le goût de la maquette comme matrice. Non comme simple outil de vérification mais comme lieu même du projet. À travers les vitrines de son agence parisienne, rue des Archives, on peut apercevoir toutes sortes de fragments de bois, d’assemblages élémentaires, suspendus comme autant d’hypothèses. Rien de démonstratif : des bouts de matière, des tensions, des équilibres et des formes. Un état d’esprit.
Deux esquisses de Renzo, quelques directives du maître : une plateforme surélevée, un large toit plat. La couleur rouge. Une structure métallique légère, affinée au maximum. Puis définir l’échelle avec Arthus-Bertrand.

Le studio photo de la Concorde propose une transposition habitée de la maquette – on y entre, on s’y installe, on y est cadré – la maquette devient espace éphémère, le temps d’un instant et d’un fragment de vie. Une expérience. Une surprise…
Car place de la Concorde, ce qui se donne à voir n’est plus une maquette, ni même un pavillon provisoire, mais un objet minimaliste, précis, cultivé, qui entre en résonance avec la Fontaine des Mers de Jacques Ignace Hittorff (3) par une série d’échos.
Les plateaux horizontaux du pavillon répondent aux étagements successifs de la fontaine en les réduisant à une ligne presque abstraite. À la masse ancrée et aux empilements de la fontaine, le pavillon oppose une légèreté structurelle presque irréelle.
À l’eau sombre des bassins, il répond par une lumière uniforme où le rouge agit comme une nappe d’eau abstraite. À la verticalité de la fontaine, il oppose une épure : une ligne de toiture, un plan rouge, presque rien.
D’un côté, un théâtre de pierre en élévation, de l’autre un théâtre de lumière en extension. Des figures sculptées dans la fonte de fer ; Des silhouettes vivantes qui passent.
Laissons la parole à Velmourougane Chandrasegar, le maître d’œuvre :
« Le projet se construit comme une séquence d’approche et d’entrée. Une plateforme surélevée constitue un premier seuil, décollant légèrement le visiteur du sol de la place et l’engageant dans un parcours. Elle distribue une coursive périphérique qui autorise la déambulation autour du studio tout en offrant un point de vue légèrement dominant sur l’ensemble du dispositif. Cette mise à distance, à la fois physique et visuelle, installe une attente. La toiture, largement débordante, prolonge ce mouvement. Elle protège les circulations extérieures, accompagne la marche et stabilise l’ensemble par une ligne horizontale continue. Sous ce couvert, le parcours devient lisible, presque naturel. Au centre, le volume du studio, traité en rouge vif, s’affirme sans ambiguïté. Largement ouvert, il expose le cœur du dispositif – l’instant photographique – et organise la fluidité des entrées et des sorties. Il ne s’agit pas de dissimuler mais au contraire de rendre visible l’acte lui-même, dans une frontalité assumée. Un mât, dressé en toiture et prolongé par un luminaire, introduit une verticalité minimale. Plus qu’un signal spectaculaire, il agit comme un repère, à l’échelle de la place, orientant le regard et accompagnant l’installation dans l’espace urbain ouvert de la Concorde ».
Cette économie de moyens, cette précision sans emphase, est une constante que Piano développe dès les années 1980. En 1984, le pavillon itinérant IBM de 1984 s’inscrivait dans la stratégie d’IBM autour de la diffusion de l’informatique personnelle (4) et constituait un jalon décisif. Pensé pour accompagner une série d’expositions à travers l’Europe, il se présentait comme une structure légère, entièrement démontable, transportable et reconfigurable, capable de se déplacer et de se recomposer selon les contextes. Une sorte de tunnel translucide de 48 mètres de long composé de 34 arches formées de pyramides en polycarbonate transparent et d’éléments en bois de hêtre lamellé.

Ce premier dispositif n’avait rien d’anecdotique. Une forme immédiatement lisible, un tunnel continu posé sur une plateforme, une répétition d’arches structurelles ; une silhouette presque organique mais construite. Il fixe un mode opératoire : préfabrication, assemblage à sec, lisibilité des éléments, refus de toute surcharge. L’architecture n’y est plus liée à un site mais à un principe : une ossature légère, composée d’éléments préfabriqués capables de s’adapter à des contextes variables. Le dispositif repose sur une logique simple mais rigoureuse : réduire le nombre de pièces, en assurer la lisibilité et organiser leur mise en œuvre selon une séquence précise de montage et de démontage. Rien n’est caché, rien n’est superflu. La structure ne cherche pas à produire une forme, mais à rendre visible son propre fonctionnement.
Ce pavillon n’a pas seulement constitué une réponse technique à un programme itinérant. Il a introduit une manière de penser l’architecture comme système ouvert, réversible, où la stabilité ne dépend pas de l’ancrage mais de la justesse de l’assemblage. À ce titre, il a fait preuve. Il a démontré que l’on peut construire sans fixer, occuper sans s’imposer, et produire une architecture complète à partir d’un nombre réduit d’éléments.

Le studio de la Concorde en reprend, à une autre échelle, les principes fondamentaux : légèreté, clarté de l’assemblage, autonomie des éléments, réversibilité de la construction. Mais là où le pavillon IBM organisait la circulation de l’information et des objets, le dispositif actuel cadre une situation humaine. On y pénètre, on s’y fait photographier. L’évolution est nette du support d’exposition à l’espace de relation. Là où les dispositifs précédents mettaient en scène des objets, celui-ci met en jeu des corps. L’architecture ne se contente plus d’abriter ou d’exposer : elle cadre, elle règle, elle rend possible une situation.
Depuis, cette recherche n’a cessé d’être rejouée, sous des formes diverses, des structures d’exposition aux pavillons temporaires. À chaque fois, il s’agit moins de produire un objet que de mettre au point un système : une manière de construire vite, léger, démontable, sans renoncer à la précision.
Le studio de la Concorde s’inscrit dans cette continuité. L’ensemble relève d’une logique constructive simple et maîtrisée. Pensé pour être démonté, il anticipe son propre déplacement, chaque élément conçu pour être réemployé. Cette réversibilité n’est pas un argument ajouté mais une condition du projet, qui inscrit l’architecture dans une temporalité courte sans rien céder à sa justesse.
Du pavillon IBM de 1984 au studio de la Concorde, Piano poursuit avec FROM architectes une même ligne – une architecture légère, démontable, exacte.
En été 2025, la Libreria éphémère par d’Elizabeth Diller (DS+R) à l’entrée de la Biennale d’architecture de Venise en a proposé un contrepoint magnifique : autre écriture, même rigueur du dispositif. Une structure non ancrée reposant sur son propre poids… et celui des livres. Une architecture posée, instable en apparence mais calculée qui tient par équilibre, non par enracinement.
L’inverse d’un bâtiment fondé.
L’architecture ne dure pas toujours. Elle peut cependant, le temps d’un usage, être pleinement juste.
Tina Bloch
(1) Velmourougane Chandrasegar architecte a passé 10 ans chez RPBW, pendant lesquels il a notamment développé : Krause Gateway Center, USA ; Bermondsey, Londres (non réalisé). Marunouchi Tokio Marine, Tokyo (en cours). EITMM Maine Montparnasse Paris (phase études)
(2) Des passants volontaires sont photographiés dans le studio par Yann Arthus-Berrand. Les visages sont agrandis et affichés dans l’espace public.
(3) Hittorff (1792-1867) conçoit deux fontaines en fonte de fer célébrant la navigation fluviale et la navigation maritime pour la place de la Concorde ainsi que les lampadaires colonnes rostrales. Il fait ériger sur la place l’obélisque de Louxor.
(4) Le premier PC a été lancé par IBM en 1981

