
Dans l’imaginaire des Ivoiriens, la terre demeure associée à la pauvreté, au provisoire, à l’arriération. Pour autant, les projets du collectif sénégalais Worofila démontrent que ce matériau peut dialoguer avec les programmes contemporains. Chronique d’Abidjan.
Quitter Abidjan par la route du Nord, c’est changer de matière. Encore plus au nord de Yamoussoukro*, le béton et le verre se font plus rares, les façades se ternissent, la poussière rouge s’invite plus intensément sur les bas-côtés. À mesure que l’on se rapproche des frontières avec le Mali ou le Burkina Faso, les villes perdent de leur verticalité. Les immeubles se tassent, les toits s’abaissent, et peu à peu, les murs reprennent la couleur du sol. Ici, l’architecture ne cherche plus à s’imposer au paysage : elle s’y confond.

Dans le nord de la Côte d’Ivoire, la terre est omniprésente. Elle façonne les routes, les champs, les villages. Elle façonne parfois même les bâtiments.
À Kong, à Bouna, à Korhogo, les mosquées et les maisons de terre se dressent comme des silhouettes sculpturales. Ces villes furent longtemps des carrefours commerciaux et spirituels majeurs, inscrits dans les réseaux transsahariens. Kong, ancienne cité marchande et centre intellectuel islamique, a vu s’ériger dès le XVIIIᵉ siècle une grande mosquée en banco, inspirée des architectures soudano-sahéliennes. Bouna et Korhogo, quant à elles, se sont développées autour de structures sociales et artisanales où la construction en terre relevait moins d’un choix que d’une évidence, inscrite dans les usages, les ressources et le climat.


Ces édifices, souvent cités pour leur beauté, sont avant tout des réponses climatiques. Les murs de banco absorbent la chaleur du jour et la restituent lentement la nuit. Les ouvertures sont rares, protégées, orientées. Rien n’est décoratif. Ils ne cherchent ni la hauteur ni la transparence. Ils cherchent l’ombre, la fraîcheur, la durée. Ils sont entretenus collectivement, réparés après chaque saison des pluies, reconduits dans un cycle permanent de soin et de transmission. N’est-ce pas là une forme de durabilité ? La durabilité d’un savoir-faire n’est-elle pas, parfois, plus précieuse que celle d’un matériau prétendument éternel ?
Pourtant, dans l’imaginaire collectif, la terre demeure associée à la pauvreté, au provisoire, à l’arriération. On lui préfère le parpaing, même mal mis en œuvre ; le béton, même surchauffé ; le verre, même inadapté. Cette intelligence constructive, patiemment élaborée au fil des siècles, reste ainsi largement absente des politiques publiques, des normes, des formations.
Cette architecture n’a pourtant rien d’archaïque. Elle est au contraire d’une modernité radicale. Elle repose sur des matériaux locaux, disponibles, peu transformés. Elle mobilise des savoir-faire précis, adaptés au contexte, transmissibles. Elle accepte l’usure, le temps, la réparation. Là où le béton et le verre promettent la permanence, la terre assume sa fragilité comme une force.
Le contraste devient saisissant lorsqu’on le met en regard de ce qui se bâtit plus au sud. À Abidjan, la ville s’élève, les tours se multiplient, les façades vitrées et les murs de parpaing avec. La hauteur y est un langage politique assumé : elle dit la puissance, la modernité, l’intégration aux flux mondialisés. Mais elle dit aussi, en creux, une rupture croissante avec le climat, les ressources locales, et parfois avec les usages.
Pendant ce temps, la crise du logement s’intensifie. Les habitants s’éloignent du centre, les quartiers informels se densifient, la ville s’étale sans stratégie. On construit beaucoup, mais on habite mal.
Face à cette urgence, la terre apparaît non comme une solution miracle, mais comme une piste sérieuse. Construire en terre, c’est construire moins cher, plus sobrement, souvent plus intelligemment. C’est aussi réapprendre à bâtir avec le climat plutôt que contre lui. Les expériences existent, en Afrique de l’Ouest comme ailleurs, mêlant techniques traditionnelles et innovations contemporaines. Elles restent marginales, faute de reconnaissance institutionnelle.
Je pense notamment au collectif Worofila, basé au Sénégal, qui revendique une architecture ancrée, contextuelle, et n’hésite pas à employer la terre dans des contextes urbains denses. Leurs projets démontrent que la terre n’est pas cantonnée aux zones rurales ni au passé, mais qu’elle peut dialoguer avec les programmes contemporains, les contraintes réglementaires et les attentes sociales, sans renier ses principes fondamentaux.
Ce que le nord de la Côte d’Ivoire rappelle, sans discours ni manifeste, c’est qu’une autre architecture est possible. Une architecture sans record à battre, sans skyline à conquérir. Mais pour qu’elle puisse exister pleinement, ce ne sont pas seulement les techniques qu’il faut réhabiliter : ce sont aussi les mentalités. Accepter que la modernité ne soit pas toujours synonyme de hauteur, de brillance ou de béton. Accepter que construire autrement, ce ne soit pas revenir en arrière mais, peut-être, enfin, regarder autour de soi.
Thierry Gedeon
Conteur d’architecture
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*Lire la chronique Yamoussoukro, ville nouvelle née d’un geste d’État

