
Si habiter suppose une pratique tournée simultanément vers soi et vers le monde, faut-il apprendre à habiter comme on apprend à nager et à s’habiller ? Chronique Habit@.
La notion d’habiter est souvent conçue, à tort, comme une action passive. Pourtant de la même manière que l’on peut apprendre à mieux habiter son corps — prendre conscience de sa respiration, de ses mouvements, de ce qui nous fait du bien — ou à mieux s’habiller — choix des couleurs, correspondances, adéquation au climat — , on peut apprendre à mieux habiter. Mieux habiter la terre et mieux habiter son habit@. Si l’habit@ est un bain (1), il est important d’adapter et de perfectionner sa nage.
Mouvement et permanence : les transformations quotidiennes de l’habitat
Si l’habit se transforme tous les jours et parfois plusieurs fois par jour (je retire un manteau, je change de robe, etc.), l’habitat se transforme aussi quotidiennement, par action de l’environnement extérieur : la météo ; et par transformation/déplacement de vivants dans son environnement intérieur : le nombre de personnes, ou d’animaux présents (seul, à deux, à dix, avec des enfants…), leur localisation, leurs actions, leurs états d’âme. Si l’habitat peut se diviser en trois : entre lieu intime, lieu commun (intrafamilial (2)), lieu actions (pour des pratiques demandant un espace spécifique : recevoir, fabriquer, etc.), le rôle d’un lieu peut quelques fois se transformer. Être seul est toujours possible dans un lieu intime mais ce même lieu peut s’étendre au lieu commun lorsque les autres habitants sont absents.
Ainsi, pour l’habitant, l’habitat change.
Un habitat génère et interagit avec des évènements, extérieurs comme intérieurs. Il produit/induit un champ multiple de situations.
Il peut quelques fois se transformer par l’ajustement de ses frontières (sa peau)
– à travers des actions plus ou moins automatisées : fermeture d’un volet, déploiement d’un store, pose d’une toile d’ombrage, ouverture d’une fenêtre, etc. ;
– à travers l’ajustement de sa configuration interne : ouverture d’une porte, modification de l’éclairage, de la température, déplacement d’une chaise et, plus rarement, déplacement d’un meuble, d’un objet, voire reconfiguration d’un intérieur.
Au-delà de ces transformations, l’habitat demeure un bain censé produire stimulations et réconforts. Il doit pouvoir s’effacer (souvent) et s’exprimer (rarement). Il doit pour cela regrouper diverses atmosphères capables de changer dans l’espace (d’un lieu à l’autre) et dans le temps (d’un moment à l’autre), multipliant ainsi les configurations.
Habiter suppose une pratique tournée simultanément vers soi et vers le monde
Pour en profiter pleinement, il convient d’apprendre à connaître le lieu. D’abord par l’observation, la contemplation même, pour ensuite apprendre à l’utiliser au mieux en fonction de ses possibles ajustements combinés aux aléas externes (le climat entre autres) et internes (le nombre d’habitants, la situation, le moment, les envies, entre autres). Ceci commence par l’expérimentation du lieu, avant, dans un second temps, de songer à sa modification : l’écrire, agir sur lui. Cette dernière passe d’abord par une action expérimentale (ajouter, transformer, modifier ou supprimer, élaguer, reconfigurer).
Il se met ensuite naturellement en place une boucle de rétroactions (contemplation – usage – action – effet – contemplation – usage – action – effet, etc.) nécessaire pour ajuster et pérenniser une transformation du lieu. Dans son habitat, habiter n’est pas une action, c’est une multiplicité d’inter-actions, c’est-à-dire que l’on agit simultanément sur soi et sur l’environnement.
Apprendre à habiter comme à s’habiller
Tout comme on peut apprendre à se vêtir, s’habiller différemment selon le temps qu’il fait, le lieu où l’on est, le lieu où l’on va (théâtre, travail, soirée) mais aussi en fonction de son physique : son teint, sa morphologie ; de ses états d’âme…
De même, on devrait apprendre à ajuster son habitat et ajuster sa relation avec son habitat. Ne plus habiter « machinalement » l’espace. L’écouter et, après l’avoir transformé, s’orienter, se laisser surprendre et accroître les configurations.
Cela commence par la création d’une relation de confiance et de proximité entre soi et son habitat : éliminer les barrières psychologiques et oser. Le processus demande de ne jamais trop figer et d’intégrer l’erreur comme étape nécessaire.
Pratiquer son habitat, c’est accueillir différents mouvements
À l’échelle mondiale, cette pratique du bain prend des formes différentes entre un habitat nomade (en Mongolie, dans le Sahara, etc.) avec une peau légère, un habitat tropical ouvert, un habitat arctique concentré, un habitat japonais traditionnellement modulable, etc. Mais il y a dans chaque cas des mouvements similaires.
* Les mouvements du climat.
* Les mouvements intrinsèques et non vivants dans l’habitation, même rares : le feu, l’eau, le temps (l’horloge), les écrans, les esthétiques immatérielles à travers des systèmes numériques (n-spaces)…
* Le mouvement des habitants : des autres (humains et animaux domestiques ou sauvages) et de soi.
S’installe alors un jeu entre le mouvement de l’observateur, du regard (de la caméra si nous comparons avec le cinéma) et le mouvement de l’espace — dans l’espace même —, de la chose vue, sentie. Le changement de point de vue, se déplacer, s’élever, s’asseoir, s’allonger… transforme le champ et le hors-champ. Ce double mouvement joue avec un troisième, intime, son mouvement intérieur, ce que nous disent notre corps et nos émotions.
Concevoir son habitat, c’est connaître et structurer son espace. En effet, pour jouer avec ce triple mouvement, il faut bien connaître les deux premiers : pouvoir construire mentalement et physiquement pour certains (ou à l’aide d’un architecte) l’instrument d’environnements (3). Il convient alors de s’exercer à créer, régler, jouer avec le dispositif (comme on joue du piano) et si nécessaire le transformer. Le tout en accueillant et exaltant certains hasards.
Construire son habitat, c’est un peu comme se construire, c’est construire une extension de soi qui nous accompagne dans le temps court (pour faire du sport, se détendre, s’évader, se réconforter, se retrouver, équilibrer une vie de couple, une vie familiale, etc.) et dans le temps long (le vieillissement, l’accident, l’arrivée et la croissance d’un enfant, son départ, la perte de son conjoint ou un divorce (si l’on reste seul dans le lieu où l’on était à deux), etc.). Face à ces besoins quotidiens ou exceptionnels, notre 3ème peau ne s’adapte pas seule : nous devons prendre conscience qu’il est possible et nécessaire de la (re)configurer.
Peu « pratiqué », l’habitat se fige et se rigidifie. Trop contrôlé, il s’assèche. Ainsi, pour chaque habitant, il est important d’apprendre à découvrir les possibilités d’actions, de jeu et d’appropriation de son bain.
Apprendre simultanément à nager et à modeler la mer (4) : sa viscosité, son fond, ses côtes, ses reliefs, son mouvement…
Eric Cassar
Retrouvez toutes les Chroniques Habit@
(1) Lire HABIT@.14 – La 3ème peau : un bain possiblement émancipateur
(2) La famille est à prendre ici au sens large. Elle désigne le « groupe domestique » ou les habitants d’un même habitat.
(3) ou l’environnement-instrument. Lire L’architecture est un instrument d’environnements
(4) Lire HABIT@.02 – Cartographier la mer