
Paris La Défense a retenu en mars 2026 le groupement porté par RSHP (ex Rogers Stirk Harbour + Partners) pour la maîtrise d’œuvre urbaine et d’espaces publics du projet Rives Défense, huit hectares situés sur l’axe historique, face à la Seine et Paris l’une des plus belles opportunités foncières de la décennie. Retour au milieu de nulle part ?
L’ambition pour Rives Défense,* maître d’ouvrage, au fil d’un « atelier flash » dans le cadre du dispositif « Atelier des Territoires » serait-elle de poursuivre ce fantasme d’une City-sur-Seine, entretenu déjà par Sir Norman Foster dont les tours jumelles sur le site ont fait long feu ? (nonobstant les évènements du 9 septembre 2001, le concept des tours jumelles avait en 2010 déjà mal vieilli). Mais il s’agissait encore du Dubaï-sur-Seine du promoteur russe Emin Iskendirov qui, avant Foster, mais qui s’en souvient, avait promu un projet Hermitage signé de Jacques Ferrier : deux tours végétalisées reliées par une passerelle.
Bref, c’est en mars 2026, au moment même où Emin Iskendirov voit son permis des tours Foster finalement invalidé (Le Parisien 13/03/2026), qu’est annoncée la suite avec RSHP. « Rives Défense doit retrouver son lien originel avec la Seine : le fleuve n’est plus une lisière, il devient le socle vivant du quartier, capable de lui redonner une identité forte et ouverte sur la métropole », assure en parfait diplomate Stephen Barrett, directeur de RSHP, architecte urbaniste mandataire. Parce que Ferrier et Foster n’y avaient pas pensé ?
Ce projet, à 309 m « les plus hautes tours mixtes d’Europe occidentale » – dont les travaux devaient débuter en 2010 pour une livraison en 2014 – Jacques Ferrier ne le concevait pas alors en termes de record. « C’est autre chose qu’une tour, plus qu’une tour, c’est un projet urbain, un nouveau quartier à La Défense relié à la Seine et un projet culturel très important », expliquait-il avec emphase le 30 mai 2008 lors de la présentation du projet dans le salon Taittinger de l’hôtel de Crillon à Paris. De fait, insistait-il, « ce qui se passe au sol est très important et nous avons d’ailleurs imaginé un projet horizontal avant de penser au projet vertical ».
Autant dire que, 18 ans plus tard, l’argumentaire de Rives Défense et RSHP impressionne de nouveauté !
Au début du Brexit, en 2020, quand il était possible d’espérer que les investisseurs de la City se redéploieraient en masse à La Défense, l’affaire avait le mérite du risque acceptable. Mais proposer aujourd’hui en 2026 un tel projet – avec de nouvelles tours encore plus hautes selon le dessin de RSHP – semble parfaitement à contretemps. « L’établissement public Paris La Défense (PLD) a plus de ressources que nous mais son modèle économique – la vente des droits à construire – est à bout de souffle. La déconstruction-reconstruction ne colle plus avec les modèles d’aujourd’hui », déclarait dès 2020 à Chroniques, Eric Donnet, Directeur général de 2013 jusqu’en mars 2024 de Groupama Immobilier, un groupe qui compte environ 6 000 collaborateurs (sur 32 000 à travers le monde) dans six immeubles à La Défense. « Depuis vingt ans que le politique n’a pas de vision pour ce territoire, c’est devenu un terrain de frustration », disait-il.
Six ans ont passé, quel est donc le projet de RSHP ? « Plusieurs convictions structurantes guident le projet de transformation porté par Paris La Défense. La première est d’ouvrir le quartier sur la Seine et le reconnecter, dans la mesure du possible, au sol naturel », indique le communiqué de Rives Défense.
« Le quartier doit également se reconnecter, autant que possible, au sol naturel et à la ville de Courbevoie (Hauts-de-Seine), par la création d’une nouvelle topographie. La dalle, aujourd’hui infranchissable par endroits, accueillerait ainsi de nouvelles fonctions sur ses façades aveugles et pourrait s’effacer sur ses franges, pour créer des liaisons douces depuis le sol et permettre de renforcer la place du végétal ».
Bon, au-delà de l’obsession du sol « naturel », des liaisons, forcément « douces » – quel architecte a envie de vendre des liaisons violentes ? – et de l’obligée « place du végétal »… Difficile d’être plus niais, même maladroitement traduit de l’anglais.
Concrètement ? Le fond de l’idée est de renforcer la mixité d’un quartier en développant « l’offre résidentielle, en renouvelant l’offre de bureaux et en capitalisant sur le bâti existant : préservation des copropriétés d’habitation, de la résidence de l’Ancre et des tours Alto et First, optimisation des socles pour y renforcer l’offre commerciale et de services, réhabilitation et modernisation du bâti à vocation tertiaire… ». Autrement dit, en deux mots : des bureaux !
Tout ça sent un peu la panique à La Défense et, toutes ces idées au conditionnel ne présagent rien de définitif pour l’avenir immédiat, voire la prochaine décade. D’autant, pour être prosaïque, que la rénovation d’une tour ne va pas de soi, comme en témoigne celle de la Tour Montparnasse qui a fermé ses portes le 31 mars 2026 pour un chantier à l’ampleur et durée encore inconnues, même s’il faut, en toute honnêteté, constater la livraison réussie en 2025 par la même agence, la Nouvelle AOM (Franklin Azzi, ChartierDalix, Hardel Le Bihan), de la rénovation de la tour Ariane, pour un coût confidentiel cependant.
Aujourd’hui que la poule aux œufs d’or de l’immobilier tertiaire est bien déplumée, dans un poulailler au parc vieillissant, pendant une venimeuse conjoncture internationale toujours plus incertaine au fil de dérèglements climatiques toujours plus onéreux, la question demeure : à part un fantasme exotique, que faire de La Défense ?
Eric Donnet justement a, en 2020, lancé un concours d’architecture fleurtant avec la science-fiction – il s’agissait d’imaginer des passerelles entre les buildings – qui fit grand bruit à l’époque, ne serait-ce que par la qualité des agences retenues à s’exprimer : Christian de Portzamparc, Anne Démians, ENIA, Chartier Dalix, Maud Caubet. Une étude rémunérée comme un gros concours ! Fait rare !
L’idée était pour le Directeur général de Groupama Immobilier de faire bouger les lignes. « À La Défense, notre intérêt est une attractivité à long terme sur ce territoire mais l’aménageur nous dit que c’est son métier, une autre façon de dire ne touche pas au Grisbi, tandis que le politique maintient que la vision doit venir de lui. Et, en attendant… Pour le dire brutalement, la question est : y a-t-il un risque pour La Défense d’être une friche dans 30 ans ? Nous sommes dans l’assurance, et des investisseurs de long terme, pas des spéculateurs : il est de notre responsabilité de faire du bel immobilier », expliquait-il à Chroniques.
Six ans plus tard, RSHP en retour au point zéro. Et des bacs à fleurs pour patienter ?
Pourtant, lors de cette étude, Christian de Porzamparc n’avait pas répondu à la question posée d’une circulation verticale mais évoqué une vision radicale de La Défense, ancrée dans la dalle. « À La Défense, la programmation a rejeté et marginalisé les logements. Ainsi le quartier le plus important, le plus riche, le mieux équipé du Grand Paris attend encore ses habitants. Le modernisme a laissé une œuvre grandiose mais inadaptée aux besoins et aspirations actuelles. Il s’agit de revenir sur cette étape de la formation de la ville par une nouvelle étape pour l’adapter à nos besoins actuels. Tout a changé en 60 ans », estime Christian de Portzamparc. Difficile de le contredire.
Aussi l’agence 2Portzamparc a-t-elle alors proposé d’insérer dans la large esplanade de La Défense une belle avenue de 30 mètres de large bordée d’immeubles résidentiels bien éclairés retrouvant les dimensions « où nous savons que l’animal humain s’épanouit ». Les hauteurs des immeubles seraient entre 30 et 45 mètres.
« C’est une promenade, la longueur de l’esplanade est celle de la rue de Rennes, des Champs-Élysées. Mais en largeur, avec l’insertion d’immeubles, c’est l’avenue de l’Opéra, le boulevard Saint-Germain, la rue de Rennes avec des logements agréables », poursuit Christian de Portzamparc. Il propose une vision de La Défense devenue une avenue extrêmement vivante d’immeubles résidentiels et de commerces se combinant aux hautes tours, lesquelles laissent entre elles de vastes squares plantés qui sont autant de parvis pour les tours en deuxième ligne et font passer la lumière.
« Tirant les leçons de Manhattan, ‘skyline’ et vision au sol se combinent. Des rues latérales installent un tissu urbain et créent une forme d’intimité collective. Les commerces ne sont plus écrasés par la hauteur. L’avenue sera le support de 20 000 m² d’espaces verts et verra 1 750 arbres plantés », explique l’architecte. Il se défend de ne pas respecter l’axe de l’esplanade. « Le Nôtre a resserré l’axe des Tuileries avant de le rouvrir sur les Champs-Elysées, créant ainsi une sorte de porte. Ce sont ces différences de largeur qui font l’axe », soutient-il.
Les hôtels de prestige à des hauteurs faramineuses, c’était bien quand le tourisme international semblait sans limite. Des bureaux à des hauteurs où les moustiques ne volent pas, est-ce vraiment utile quand le symbole d’arrogance devient une cible ? Alors, à La Défense, plutôt que des tours menacées d’un modèle économique dépassé, du logement à peu près abordable et plus si affinités ? Après tout, les Terrasses de Nanterre ont fait le plein.
Les initiales d’une corporation internationale peuvent-elles représenter une âme créative ? En attendant de voir émerger la City ou Dubaï-sur-Seine siglée RSHP, comme il s’agit de La Défense, nous avons le temps d’y penser. Mais peut-être est-ce justement la solution la moins attendue et la plus radicale qui lui offre une véritable avenue de développement à échelle humaine.
Ce qui est certain : le consensus mou pour un territoire comme La Défense est une impasse et l’imaginer en City-sur-Seine en est une autre.
Christophe Leray
* Lire le communiqué de presse La maîtrise d’œuvre urbaine de Rives Défense file à l’anglais RSHP

