
Francis Soler a fait don de neuf maquettes à la Cité de l’Architecture. Elles sont exposées de façon permanente dans la galerie d’architecture contemporaine depuis le 8 avril 2026. Chroniques a choisi de mettre en lumière l’un de ces projets – non réalisé – le Musée d’art contemporain de Grenoble (Isère). Radical, audacieux, désobéissant, poétique. Du Soler pur jus…
Que disait le programme du concours (1985-87) ? Il s’agissait de la création d’un nouveau musée d’art contemporain sur le site de l’ancien couvent des Franciscains,* avec un programme élargi intégrant musée, parking, terrain de sport et perspectives de centre d’art contemporain pour remplacer l’ancien musée‑bibliothèque devenue trop exigu. La ville de Grenoble est maître d’ouvrage avec pour objectifs qualité architecturale et mise en valeur du paysage de l’Isère et des massifs environnants.
Dans ces années-là, il est admis, parfois même attendu, qu’un projet ne se contente pas de « répondre » à la question mais la reformule. L’héritage de 1968, la montée des concours d’idées et une certaine culture de l’architecture comme discipline critique autorisaient des écarts. C’est ainsi qu’à Nevers, Claude Parent** répond à la demande d’une église classique par un bunker liturgique… et gagne !

Le long de la rivière Isère, la montagne n’est pas un horizon lointain. C’est une présence, la toile de fond. Sa masse compacte, isolée, accentue la sensation d’enfermement.
Adossés directement à la pente, des chapelets de maisons ocrées ressemblent de loin à des miniatures de la Famille Sylvanian. Derrière, la masse montagneuse, immédiate, presque sans profondeur. Pas une vue alpine mais une cohabitation lointaine entre bâti et relief.
En biais dans le champ, les câbles du téléphérique tracent une diagonale au-dessus du fleuve, coupent la lecture horizontale. Les bulles passent par intermittence, entre le bâti et la pente. Le regard s’accroche au travelling. Dans ce tableau éclectique et improbable, tout peut arriver…
En vérité le héros est ici l’élément eau. Pas un mais deux cours d’eau ! L’Isère d’abord, un affluent du Rhône long de 290 km. Impropre à la navigation, hautement séduisante, sensible ou violente selon l’humeur, elle traverse les Alpes du Nord depuis sa source en Savoie. Opaque, laiteuse quand elle se fâche, elle tient sa ville à distance. Le Drac ensuite, pas rivière mais torrent, rapide, instable, historiquement divaguant, ultra-violent. Les deux protagonistes se croisent en aval du centre historique.
Hauts et filants, les quais savent contenir leurs débordements, des crues de printemps soudaines et imprévisibles dont le pays conserve le souvenir angoissé dans les cartes et les gravures anciennes : Isère et Drac, serpent et dragon. L’Isère serpente, s’étale, insinue lentement le risque tandis que le Drac, torrentiel, imprévisible, est représenté comme une force brutale, quasi monstrueuse, une menace permanente.
Malgré les grands travaux d’endiguements après la crue majeure de 1859 – la plus destructrice – le risque demeure. Surtout, les mémoires persistent…
C’est précisément là que Soler choisit de s’inscrire. Pas sur la berge mais dans la rivière, où rien ne se stabilise jamais complètement. « Je ne voyais pas là, dans ce site, un musée traditionnel avec des salles, des murs et des enchaînements classiques. Je voulais profiter de l’Isère qui est une rivière et un torrent. Je ne voulais pas d’un balcon, je voulais être dedans. Je voulais réfléchir avec le fleuve, composer avec ce qui échappe. J’ai ancré le projet en lignes parallèles très serrées, pour dégager des espaces longs qui suivraient le fil de l’eau », explique-t-il.
Le projet prend place dans ce régime, au contact d’une eau rapide, certes aujourd’hui contenue mais jamais totalement inoffensive. Tenter l’instabilité, composer avec ce qui échappe. « Les lignes de force de la construction sont tracées dans le fil de l’eau pour n’offrir aucune résistance aux masses d’eau qui dévalent dans le fil du torrent », poursuit l’architecte.
Une passerelle et un pavillon d’accueil assureraient la liaison avec le quai…
Soler hérite d’un site déjà défini par cette proximité risquée de l’eau, historiquement assumée par les Franciscains du couvent. Mais là où ils s’adaptaient, contournaient, composaient avec les crues, lui affronte la condition hydrologique, fait du fleuve non plus une limite mais un milieu de projet : une architecture de combat : de grandes et épaisses lames de béton brut ancrées profondément traversent la nappe alluvionnaire instable de galets et de sables jusqu’à la roche dure
Des années plus tard, Soler se souvient avec émotion d’un combat de titans, peut-être le plus beau de tous ses projets. « Le flux gris vert, toujours pressé mais canalisé, de grands murs fichés les uns à côté des autres, éclairés par le dessus comme une sculpture tellurique », dit-il.
Le bâtiment ne chercherait pas l’équilibre, il le négocierait. Pas question de s’abstraire du site, au contraire s’y exposer. Là où la ville se met en retrait, le projet avance.
Là où le quai contient, Soler déplace le centre de gravité : ni sur la rive, ni tout à fait dans la ville, mais justement dans cette zone instable du fleuve. Faire apparaître ce que le quai masque habituellement, pas un paysage mais un système dynamique. « Il ne s’agit pas de poser un objet sur l’eau mais de composer avec un milieu en mouvement contrôlé, avec un édifice pris dans son mouvement, exposé à ses variations, et contraint d’en intégrer la mesure. Non pas regarder le fleuve de loin, mais faire avec lui. Sous contrôle. Car implanter un bâtiment dans l’Isère n’est pas affronter une nature sauvage mais plutôt s’inscrire dans un flux régulé, jamais neutre », relate l’architecte.

C’est précisément cette ambiguïté qui rend l’hypothèse de Soler – un musée dans l’eau – séduisante et singulière. Pas de stratégie d’effacement, au contraire, prendre appui sur la violence du site, la cohabitation abrupte entre le flux du fleuve, l’inertie de la montagne et la linéarité urbaine. Les Franciscains s’installèrent jadis au bord de l’eau parce qu’ils acceptaient les marges, les sols instables et les zones exposées ; Soler reprend cette condition mais, au lieu de la subir, il la transforme en structure même de l’architecture.
« Nous avions installé des vues sur l’eau qui ne gênaient pas la perception des œuvres, des ouvertures qui couraient de chaque côté du bâtiment telleune île ancrée dans le fleuve. Il participait à l’histoire de l’eau, aux alluvions, à la mémoire locale et au temps qui par définition est la matière première d’un musée », précise Francis Soler.
Il répète que dans les années ‘80, la France faisait des projets d’exception. Que l’audace était encore possible. « À cette époque je pensais que l’architecture pouvait dépasser les limites dans lesquelles on l’inscrivait », dit-il.
Que l’occasion de s’installer dans le fil d’une eau qui coule avec force était à saisir.
Que l’art s’installe toujours sur des partis instables…
Ce projet n’a pas gagné. Mais il a reçu le Prix Spécial du jury pour son audace conceptuelle, sa force plastique et la radicalité de ses partis pris…
Tina Bloch
*Le couvent des Cordeliers Franciscains, installé dès le Moyen Âge sur la rive de l’Isère, occupait un terrain stratégique au contact direct du fleuve et des remparts : fondation médiévale. Implantation dense, enclavée dans le tissu ancien, relation étroite avec l’eau (proximité, risques de crue). Comme la plupart des établissements religieux, il est supprimé à la Révolution française. Les bâtiments sont ensuite progressivement démolis au XIXe siècle.
** Claude Parent, architecte (1923–2016) et Paul Virilio (1932-2018), théoricien philosophe et architecte, développent ensemble la théorie de la fonction oblique et réalisent en 1966 l’église Sainte-Bernadette du Banlay (Nièvre) sur le mode d’un bunker et en plan incliné.

