
Symbole de la lumière, de la raison, entre autres, le soleil peut-il encore éclairer nos vies ? À l’heure de notre retour au fond de la caverne platonicienne via nos prothèses numériques qui nous y enchaînent, serait-ce la solution d’enterrer le soleil ? Visite.
Jusqu’au 20 août 2026, l’exposition « Enterrer le soleil » livre quelques éléments de réponse grâce aux singulières propositions artistiques de sculpteur.e.s, photographes, vidéastes, architectes…
La caverne de Platon : de l’allégorie à sa matérialité
Retour en terres beauvaisiennes, après son ouverture largement saluée par l’ensemble du monde de l’art et fort d’un beau succès public, le Quadrilatère s’inspire aujourd’hui de son sous-sol remarquable – une crypte gallo-romaine, une muraille antique réaménagée au Moyen Âge et une tour Saint-Hilaire située en plein cœur du centre d’art. Malgré le contexte explicite, l’exposition au titre singulier « Enterrer le soleil » interroge.
À l’écoute des deux commissaires de l’accrochage,* leur volonté première est de faire vivre aux visiteurs trois expériences successives : « Le sacré des profondeurs », « Habiter le souterrain : des villes sous les villes », « Recréer le monde souterrain : plonger en soi, s’échapper, rêver ». Joli programme !
Après la visite des lieux, quelques œuvres interpellent. Surtout, la découverte d’un cimetière monumental argentin permet de comprendre un des enjeux de cette exposition, à savoir montrer la fascination des humains à vouloir descendre au plus profond des entrailles de la Terre. Évidemment la question de la lumière apparaît ; son besoin est crucial, sinon comment faire pour circuler et vivre dans des galeries souterraines ?

Au-delà de cette approche pragmatique, l’autre phénomène à l’œuvre dans « Enterrer le soleil » tourne autour de l’allégorie de la caverne chez Platon. Impossible de faire l’impasse sur cette grande question de la séparation du monde sensible du monde intelligible, de l’illusion face à l’idée, seule vérité des choses, dixit Platon.
Dans le Livre VII de La République** le dialogue*** entre Socrate et Glaucon commence ainsi :
— « Maintenant, repris-je (Socrate), représente-toi (Glaucon) notre nature, selon qu’elle est ou qu’elle n’est pas éclairée par l’éducation, d’après le tableau que voici. Figure-toi des hommes dans une demeure souterraine en forme de caverne, dont l’entrée, ouverte à la lumière, s’étend sur toute la longueur de la façade ; ils sont là depuis leur enfance, les jambes et le cou pris dans des chaînes, en sorte qu’ils ne peuvent bouger de place, ni voir ailleurs que devant eux ; car les liens les empêchent de tourner la tête ; la lumière d’un feu allumé au loin sur une hauteur brille derrière eux ; entre le feu et les prisonniers il y a une route élevée ; le long de cette route figure-toi un petit mur, pareil aux cloisons que les montreurs de marionnettes dressent entre eux et le public et au-dessus desquelles ils font voir leurs prestiges.
— Je vois cela, dit-il.
— Figure-toi maintenant le long de ce petit mur des hommes portant des ustensiles de toute sorte, qui dépassent la hauteur du mur, et des figures d’hommes et d’animaux, en pierre, en bois, de toutes sortes de formes ; et naturellement parmi ces porteurs qui défilent, les uns parlent, les autres ne disent rien.
— Voilà, dit-il, un étrange tableau et d’étranges prisonniers.
— Ils nous ressemblent, répondis-je. Et d’abord penses-tu que dans cette situation ils aient vu d’eux-mêmes et de leurs voisins autre chose que les ombres projetées par le feu sur la partie de la caverne qui leur fait face ?
— Peut-il en être autrement, dit-il, s’ils sont contraints toute leur vie de rester la tête immobile ?
— Et des objets qui défilent, n’en est-il pas de même ?
— Sans contredit.
— Dès lors, s’ils pouvaient s’entretenir entre eux, ne penses-tu pas qu’ils croiraient nommer les objets réels eux-mêmes, en nommant les ombres qu’ils verraient ?
— Nécessairement.
— Et s’il y avait aussi un écho qui renvoyât les sons du fond de la prison, toutes les fois qu’un des passants viendrait à parler, crois-tu qu’ils ne prendraient pas sa voix pour celle de l’ombre qui défilerait ?
— Si, par Zeus, dit-il.
— Il est indubitable, repris-je, qu’aux yeux de ces gens-là la réalité ne saurait être autre chose que les ombres des objets confectionnés.
— C’est de toute nécessité, dit-il.
Ne serait-ce pas l’état actuel des choses ?
Ne serions-nous pas toutes et tous redescendu.e.s au fond de la caverne, enchaîné.e.s à nos prothèses numériques. Il suffit de se promener un soir, dans certaines « rues » d’une quelconque ville, où tous les immeubles se ressemblent et les plans de chaque niveau sont identiques, notamment les salons dans lesquels, à l’heure de grande écoute, des éclats de lumière artificielle jaillissent des moniteurs aux rythmes des émissions les plus navrantes de la télévision gratuite ou payante. Véritable colonne étincelante, elle renvoie au feu de la caverne et à l’effet d’enchaînement aux ombres déployées par ce foyer ardent.
L’architecture des lieux accentue le conditionnement voulu par les marchands de l’aliénation (in)volontaire. Le smartphone en constitue le prolongement nomade et solitaire le plus contemporain ; il achève l’idée même de lieu commun.


« Skydôme » (2014), une installation de l’artiste Bernard Calet interprète ce phénomène.
Trois skydômes reliés les uns aux autres par des câbles de moniteurs TV forment un début de grille. Ces derniers viennent s’enchâsser avec les skydômes. L’ensemble ressemble à une culture de champignons. Ces trois russules ont la particularité d’être pourvues d’un chapeau aux mille éclats intermittents et colorés. Concrètement, sous chaque skydôme®, un écran projette des films dont seuls quelques mots s’en échappent (des adverbes de lieux), seuls comptent les variations lumineuses et les couleurs diaphanes sous chaque lanterneau en plastique. Ces trois sculptures atomisent toute possibilité de s’échapper du ruban médiatique qui nous enveloppe continuellement et nous hébète tels des moucherons littéralement scotchés aux éclairages artificiels. Résultat, la mise à distance des choses devient compliquée, impossible d’avoir du recul.
Alors comment faire pour éclairer la raison à tous les étages ?
« Enterrer le soleil » nous disent les Beauvaisien.ne.s …
Dans le Livre VI de La République, Socrate, s’adresse ainsi à Glaucon : « Tu reconnaîtras, je pense, que le soleil donne aux objets visibles non seulement la faculté d’être vus, mais encore la genèse, l’accroissement et la nourriture, bien qu’il ne soit pas lui-même genèse ».
Belle image, d’ailleurs dans le mot « Image » il y a le mot « Magie » !

Dans les premières salles de l’exposition, les murs sont recouverts d’un drapé couleur terre ; la seule source lumineuse rougeâtre provient d’étranges veilleuses disséminées ici ou là. Ces dernières nous guident dans la pénombre de cette scénographie aux allures de grotte magique. Œuvres de l’artiste Apolline Grivelet, leurs formes renvoient aux vers luisants (Lampyres Noctiluca). Installée non loin de Beauvais****, Apolline a conçu une nouvelle veilleuse en s’inspirant d’un scarabée de l’Oise observé dans son jardin. Sensible aux perturbations évoquées plus haut, l’artiste a mis en place un système où la lumière s’amplifie seulement en présence de corps humains et d’être inoffensive pour les animaux nocturnes car pas du tout attirés par celle-ci.
Issue d’une réflexion en lien avec l’observation du vivant alentour, cette série de lampes douces, nommée « Altanox », démontre qu’une alternative est possible à la déraison actuelle.

Itala Fulvia Villa, architecte d’un site funéraire moderne, monumental, brutaliste
Le long d’une cimaise toute blanche, deux immenses photographies montrent, à gauche, une vue aérienne d’un parc engazonné aux nombreuses allées bétonnées, à droite, un double escalier suspendu tout en béton brut de décoffrage, une splendeur ! Plastiquement très fortes, ces deux images abstraites ne donnent pas d’indications très nettes sur la fonction de ce cadre bâti. Le cartel et les multiples documents posés sur des consoles noires y répondent.
D’abord une lettre commence par indiquer le pays et la ville où cet endroit se situe : l’Argentine et Buenos Aires. La phrase d’après nous livre son nom et son usage : le cimetière de Chacarita. L’autrice retranscrit les sensations de sa première visite du Sexto Panteon, la partie sous terre du cimetière. Après avoir cité Borges, elle (nous ne savons toujours pas qui parle) sort bouleversée du cimetière et décide de partir à la recherche de l’auteur.e de ce panthéon souterrain. Après de longues investigations, elle tombe enfin sur le nom de l’architecte : Itala Fulvia Villa, Direction générale de l’Architecture et de l’Urbanisme – Municipalité de la ville de Buenos Aires.
Elle finit son courrier par ces mots :
« Je répète plusieurs fois ton nom, stupéfaite. Itala Fulvia Villa.
L’idée qu’une femme architecte puisse être l’auteure de ce bâtiment incroyable ne m’avait même pas traversée l’esprit ».
Léa Samer – Lettre à Itala

Enfin le nom de l’architecte du cimetière et de l’autrice de la lettre sont dévoilées. Totalement inconnue, Itala Fluvia Villa mérite cette réhabilitation, tant les documents graphiques exposés dévoilent un talent fou quant à la composition des formes architectoniques où les pleins et les vides sont comme des notes dansantes sur une partition. Une vue en plan magnifique, à la radicalité géométrique, dessine les différentes rues entre les tombes. Deux photos de chantier, trois coupes longitudinales et une perspective conique à main levée permettent de comprendre l’ambiance générale.
Un très beau livre***** – La nécropole brutaliste de Buenos Aires – au graphisme soigné (choix du papier, de la typographie et savants rapports visuels/textes dans la page) contextualise ce projet et offre une place non négligeable aux travailleurs qui soignent au quotidien ce lieu dédié aux morts et à leurs visiteur.e.s.

Excellent ouvrage dédié à une œuvre architecturale singulière, il permet de découvrir la période moderne de l’architecture argentine sous un angle critique où une femme a su s’imposer en créant comme dirait l’ami Foucault : « une hétérotopie » six pieds sous terre, si vous me permettez ce point d’ironie.
De plus, littéralement, Sexto Panteon s’inscrit parfaitement dans la deuxième partie de l’exposition : « Habiter le souterrain : des villes sous les villes ». Véritable double de la ville sur plus de 95 hectares et deux niveaux en sous-sol, cette nécropole moderne mérite de rentrer au panthéon des plus belles œuvres mondiales.
Merci à l’architecte Léa Namer, ses recherches auront permis de dénicher un petit trésor architectural comme nous aimons les découvrir, histoire de renouveler le corpus à disposition.

The Neon People****** : une autre manière d’envisager les profondeurs
À la fin de la visite d’« Enterrer le soleil », un film de l’historien du cinéma Jean-baptiste Thoret vient à l’esprit. Sorti en salle le 22 octobre 2025 (normalement en DVD chez Carlotta fin août 2026), « The Neon People » décrit, tourné en CinemaScope (format 2,35 : 1), le quotidien d’un groupe de personnes vivant dans le réseau de tunnels lové sous la ville de Las Vegas. Le réalisateur suit des exclu.e.s de l’opulente ville des casinos et des néons criards ; il s’entretient avec un groupe d’humains à la personnalité bien trempée.
Comment ne pas en être autrement ! Car vivre dans des galeries réservées au trop-plein d’eau en cas d’inondations (cela arrive régulièrement à Vegas) n’est pas chose aisée ; la lumière manque et telle une épée de Damoclès, le risque de submersion impose la prudence, oblige à être aux aguets et prêt.e à fuir à chaque instant.
Jean-Baptiste Thoret livre une ode à ces déclassé.e.s dont la vie les pousse à être raisonnables dans leur déraison. Son travail sur la lumière dans le cadre (des bleus, des rouges et des jaunes) contraste avec les noirs et la profondeur de champ obtenu par le choix du format Scope ; une manière d’emmener le soleil dans les profondeurs de l’humanité.

Christophe Le Gac
Retrouver toutes les Chroniques de l’Avant-garde
* Alexandre Estaquet-Legrand, conservateur et directeur du MUDO – Musée de l’Oise (à deux pas du centre d’art, juste derrière la cathédrale) et Lucy Hofbauer, historienne de l’art et directrice du Quadrilatère.
** Platon, La République, 1933, Les Belles Lettres. Traduction par Emile Chambry disponible sur Wikisource : https://fr.wikisource.org/wiki/La_R%C3%A9publique_(trad._Chambry)/Livre_VII
*** Dialogue est un bien grand mot car Socrate fait la leçon à Glaucon, lui apprend la vie et ce dernier ce contente souvent d’acquiescer.
**** Apolline Grivelet co-dirige un artist-run space – ateliers et lieu d’exposition ouverts et gérés par des artistes dans un petit village, le Quesnel-Aubry. http://lamenuiserie2.com/le-lieu/
***** https://www.chacaritamoderna.com/fr/le-livre
****** https://www.lostfilmsdistribution.com/fiche_film/descriptif.php?id_fiche_film=19