
L’autorité de Dominique Lyon se construit sur un refus : refus des grandes idées, des grandes théories, des convictions toutes prêtes. Sur le sable, il a construit les mots du poète.
Ce jour-là, à la Cité de l’Architecture (1), il n’arbore pas le tout en noir quasi rituel de la profession, mais une chemise blanche, ample, col ouvert. C’est moins anodin qu’on peut le croire. Le discours se veut méthodique, anti lyrique. D’une rigueur construite, aride… avec des mots si simples qu’on en sourit : « la question est comment faire ? ». Mais au fil des minutes, la parole se tend. Elle se fait péremptoire. Abrupte. Martelée. Tourmentée. Il faut noter ses phrases au vol pour les relire, et percevoir entre ses mots quelque chose de violemment douloureux. Comme une austère blancheur…
À mesure du discours, le propos s’épaissit, soustrait méthodiquement une à une les couches convenues du discours architectural. Cela ressemble à une mécanique décapante et parfaitement huilée qui n’est rien de moins qu’une question ontologique ; un préalable qui assène fort ce que personne n’ose parce que bien trop risqué.
Intensités
« Justifier le poids, la présence d’une architecture ». Ses mots pèsent lourd. Philosophiquement, c’est une position anti gratuite : l’architecture n’existe que si elle peut rendre raison de son être là. Elle doit répondre de son inscription dans le réel, dans le contexte, de son impact et de sa masse. Professionnellement, c’est une règle de conduite : aucune forme ne vaut par elle-même. Elle doit être argumentée, produite par une chaîne de décisions vérifiables. Le projet n’est légitime que s’il peut démontrer pourquoi il tient et pourquoi il doit tenir ainsi. Ce qui chez Lyon, n’exclue en rien le spectaculaire : « justifier le poids, la présence » ne signifie surtout pas réduire la forme, l’adoucir ou la rendre discrète mais bien être capable de répondre de son intensité, fut-elle lourde ou dérangeante. La nécessité n’abolit pas l’étrangeté ; elle l’oblige à se justifier.

Ainsi à Angoulême (Charente), la médiathèque n’est pas située dans la ville historique mais du côté de la voie ferroviaire, en face de la gare. Elle doit relier la ville haute historique et la partie basse, et se retrouver ainsi au centre de l’agglomération. Le projet est un cylindre muni d’une passerelle quasi organique reliant les deux villes comme un cordon ombilical s’enroulant intimement autour du bâtiment. La passerelle agit comme une extension du noyau et non un ajout. Elle relie deux entités urbaines à partir du bâtiment lui-même.
Le projet ne se contente pas de répondre au site : il le reconfigure depuis un centre. Un projet matriciel si fort qu’il n’a pas été compris. Justifier n’est pas toujours suffisant ! Un projet déroutant, non réalisé.
Il écrit : « Je peux soutenir que mes projets sont à la fois en empathie avec le contexte et normaux vis-à-vis de leur situation. Mes projets sont normaux et exceptionnels à la fois. Ce n’est pas une surprise : les situations ne sont pas reproductibles, il n’y en a pas de normales, neutres, vierges de tensions, blanches ». (2)

À Lons-le-Saulnier (Jura), la médiathèque est une masse compacte, minérale, presque monolithique, peu conciliante, posée dans un environnement déjà serré, église, hôtel particulier, maison d’arrêt. C’est une silhouette qui tranche dans un tissu disparate. Le bâtiment s’avance, s’infiltre en courbe ; il ne s’efface pas. Le projet répond à une situation contrainte : « afin de plaire à ses partenaires, il se creuse en courbe et ménage une place, une respiration urbaine bienvenue dans ce quartier dense. Après ces salutations, il lui faut subjuguer l’église et la Justice pétrifiées. Alors sa masse s’autorise des mouvements baroques ». La courbe agit comme un outil de continuité, capte des alignements contradictoires et les recompose en une seule figure. 2011, projet gagné, réalisé !!!
Autorités
Raisons, réalités, récits ne relèvent pas du vocabulaire mais d’un régime d’autorités déclarées… Il s’agit bien de tenir une distance opératoire, tenir la forme à distance jusqu’au terme du processus analytique. La raison n’est recevable que parce qu’elle est éprouvée dans une réalité, puis ordonnée en récit.
« J’exposerai ma méthode créative d’où je tire mes raisons de faire ».
« Raisons situées hors de toute métaphysique, de toute généralité ».
« Raisons qui se méfient des idées et des convictions ».
« Raisons qui résultent de l’intérêt exclusif que je porte aux situations auxquelles sont confrontés mes projets, à cette réalité ».
« J’expliquerai comment je règle mon rapport à cette réalité, sans jamais la subir, en constituant des sortes de récit, des suites d’arguments architecturaux quasi logiques. Cette curiosité pour notre état produit de l’intelligence architecturale dont découlent les formes ».
L’autorité se construit sur un refus : refus des grandes idées, des grandes théories, des convictions toutes prêtes.
Le nouvel ordre ne parle ni vision ni lyrisme mais épreuve et analyse du réel. Le projet sort du rêve romantique de l’apparition de la forme pour un terrain d’enquête où se croisent contraintes, usages, attentes, complexités et contradictions : « comment trouver des justifications pour faire apparaître des formes » ? C’est dans cette contrainte que Dominique Lyon cherche sa matière à penser dont la poétique n’est pourtant jamais absente. « L’idée est contemporaine qu’il existe une possibilité pour l’intelligence au sein de la trivialité urbaine ».

À la médiathèque d’Orléans (1994), le contexte est tendu. Il faut être vu depuis la voiture, exister depuis la gare, structurer une place-carrefour peu qualitative. C’est un lieu de transition instable, hors centre, pas un lieu constitué. L’architecture doit justifier sa présence dans un site jugé inadéquat par le public.
Il n’y a pas à composer pas avec un tissu. Il s’agit de fabriquer un signal dans le chaos, d’opérer une transition brutale. Ubuesque, le bâtiment se gonfle, augmente sa masse, travaille sa peau, multiplie les signes pour exister. « Crânement, elle force son destin, car elle n’a pas le choix : il lui faut exister. Placée en fond d’une longue perspective, la médiathèque ne néglige en rien son rôle de monument. Comme elle ne se trouve pas si grande au bout du boulevard, elle se gonfle et n’hésite pas à s’affubler d’ornements ».
La poétique naît précisément de cette chaîne objective. Elle n’a sa place que contextuelle, elle ne procède pas d’une décision solitaire mais d’un enchaînement de raisons éprouvées dans le réel. La peau métallique – réponse technique à la protection et à la lumière – est entamée, perforée par des greffes vitrées imposées par des besoins d’éclairage, de vues, d’usages. « Un jeu de saillies sur un fond de dentelles en aluminium ». Le récit s’écrit dans cette suite d’ajustements : fermer, puis ouvrir ; filtrer, puis laisser surgir.
La poétique n’est pas ajoutée : elle apparaît dans la tension entre ces décisions. Dans cette incongruité tenue – une carapace qui se laisse blesser – où la forme, loin d’être dessinée, devient l’effet sensible d’une logique poussée jusqu’à son point de rupture.
Ce « réglage » qui n’est ni accepter ni dominer ne se passe évidemment pas de la construction de « récits », qui ne sont pas des fictions mais des séquences et des enchaînements bâtis sur des préalables et des données.
La médiathèque d’Orléans n’est peut-être pas née pour être belle mais plutôt volontaire, bravache. Pour trouver sa légitimité dans son site, elle ne choisit pas la discrétion : elle s’expose, s’impose, s’amplifie, s’invente un autre destin. « Il ne saurait être question de voûte supérieure. Alors la forme semi-cylindrique, si efficace, est renversée et sert de bow-window à la salle de lecture. Au travers de cet appendice bombé, vitré et étanche aux sons, se déroule un spectacle reposant, où le regard se perd dans la rêverie : celui du flux continu des voitures sur la N20 ».
Elle se métamorphose en dispositif de regard sur la N20 – regard décollé du réel – silence – distance – voir sans entendre – découplage sensoriel – observation d’un flux sans participation. Un autre monde, ouaté à la limite de l’abstrait où le bow-window de la médiathèque fonctionne comme une salle de projection inversée. Le film est dehors, le son est coupé. Une scène à la Jacques Tati (3), où la circulation devient chorégraphie.
C’est une poétique sans lyrisme pourtant hautement émotionnelle. Une poétique de la conversion qui fait basculer un réel trivial dans une expérience sensible, simplement par un déplacement de forme et de position.
Une poétique de la provocation aussi… qui n’est jamais très loin.
Des provocations en vrac… comme s’il en pleuvait… « La ville d’aujourd’hui est mélangée, désordonnée, triviale, et elle ne demande nullement à trouver un ordre harmonieux ». « L’architecture c’est le dur, les circonstances c’est le mou. On fait généralement rentrer le mou dans le dur. Moi c’est le contraire. Je mets le dur sur du mou ».
Être
En 2023 sur le sable il parle de cône, de béton sans liant, d’une architecture à habiter, qui serait un abri, une hutte primitive. D’une architecture qui habillerait le corps d’un manteau de sable. Ou d’un corps qui marque son empreinte dans un tas qu’on ne peut pas définir formellement.
Il sait déjà. Il écrit :
« Agir comme quelqu’un qui connaîtrait le sable comme seul matériau et ne se serait jamais éloigné de la plage. Un tel autochtone pour s’abriter de la pluie, ferait un monticule que l’empreinte de son corps creuserait exactement. Il y rêverait d’autres matières, de moyens infinis, de formes inépuisables jusqu’au moment où sa couverture de sable mouillé, séchée par le soleil, s’écroulerait et le désillusionnerait : il lui faudra bientôt recommencer cette entreprise fastidieuse ».
En 2023 sur le sable en vérité ils sont deux. Je l’ignore encore. Peut-être même sont-ils trois : il y aurait Ponge, Le Corbusier, et lui. En amis… en intimes… (4)
Dans cette longue conférence – profession de foi, à la Cité de l’Architecture ils sont déjà-là : Le Corbusier Ronchamp et le crabe sur le bureau qui aurait servi de préalable à la construction, et Francis Ponge (Notes pour un coquillage, le seul texte de Ponge qui parle d’architecture) :
Voici ce qu’écrit Francis Ponge en 1942 : « Je ne sais pourquoi je souhaiterais que l’homme, au lieu de ces énormes monuments qui ne témoignent que de la disproportion grotesque de son imagination et de son corps, au lieu encore de ces statues à son échelle ou légèrement plus grandes qui n’en sont que de simples représentations, sculpte des espèces de niches, de coquille à sa taille, des choses très différentes de sa forme de mollusque mais cependant proportionnées, que l’homme mette soin à se créer aux générations une demeure pas beaucoup plus grosse que son corps, que toutes ses imaginations, ses raisons soient là comprises, qu’il emploie son génie à l’ajustement, non à la disproportion, ou tout au moins, que le génie se reconnaisse les bornes du corps qui le supporte ».(5)
Pour une fois Dominique Lyon a posé du mou sur du dur. Il a construit les mots du poète. Il a fait de ses mains ce cône, hutte, coquille à sa taille, manteau de sable. Il s’est installé dedans tout entier. Il pleuvait un peu. Sur la pellicule en noir et blanc, ses cheveux avaient pris la gamme de tous les gris du sable jusqu’à l’argenté.
Il s’était retiré du monde…
« Là où on met les pieds est un contexte vivant et complexe ».
« La situation, c’est le programme ».
« Je ne m’adonne pas à mes obsessions mais aux circonstances ».
Tina Bloch
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(1) Conférence dans le cadre des Entretiens de Chaillot « Profiter de la situation » le 20 septembre 2021 et conférence du 21 novembre 2005 « Du parti-pris des choses à la rage de l’expression ».
(2) In « CONSTRUCTION ». Dominique Lyon. Ed HYX 2010
(3) Jacques Tati 1907-1982. Cinéaste, auteur du film Play Time 1967
(4) Le Corbusier vivant. Dominique Lyon édition Telleri 1999
(5) Francis Ponge poète 1899-1988. « Le parti pris des choses » 1942

