
Pour la réhabilitation de l’université de Tours (Indre-et-Loire), l’enjeu pour l’agence Marin + Trottin Architectes était de réinscrire le site dans la ville au travers d’un travail sur les enveloppes extérieures et une requalification de ses abords. Visite.
Comprendre l’intervention de Marin + Trottin livrée en 2026 sur le site des Tanneurs de l’Université François Rabelais suppose de remonter bien avant leur arrivée. Ce projet n’est pas celui d’une page blanche à dessiner mais d’un édifice déjà chargé d’une histoire, de compromis et de renoncements successifs. Le travail de l’agence s’est souvent situé sur cette ligne étroite entre transformation et continuité : intervenir sur des architectures existantes sans les effacer, prolonger une logique plutôt qu’imposer une signature.
L’expérience d’Emmanuelle Marin et David Trottin des grands ensembles universitaires (1), notamment à Jussieu (2), dans l’ombre directe d’Édouard Albert (3), les place précisément à cet endroit : savoir lire une structure héritée avant de prétendre la corriger.
Traumatismes des années ‘40 et reconstruction
Aux Tanneurs, l’héritage n’est pas simple. Il faut remonter au projet initial d’Édouard Albert, à sa modernité, puis aux résistances qu’il rencontre dans le Tours reconstruit de l’après-guerre (4), dominé par la silhouette de Pierre Patout (5) architecte qui n’a plus grand-chose à voir avec le glamour du Patout Art Déco, aménageur des salons de la Transatlantique quelque dix ans plus tôt… La reconstruction est celle de façades de pierre claire, d’alignements rigoureux et, surtout, cette ligne continue de toitures d’ardoise à forte pente, scandée de lucarnes et de cheminées en briques. Toute la reconstruction de la rue Nationale et de la tête du pont Wilson repose sur cette idée d’apaisement : après le chaos de 1940, offrir depuis le fleuve une silhouette continue, lisible.
Patout ne restitue pas exactement le Tours disparu, il fixe une doctrine rassurante en construisant une version stabilisée, où le toit incliné devient un principe de reconnaissance urbaine. On comprend mieux comment, face à cette continuité reconstruite, les dessins d’Édouard Albert – logique d’ossature, toiture plate, structure métallique apparente, grandes façades vitrées et trame modulaire – apparurent comme une modernité sèche et une rupture indigeste. Ainsi s’explique l’histoire du passage d’un geste radical à une architecture négociée (6).

Nouvelle vie
Sans cette stratification, l’intervention contemporaine paraît purement technique. Avec elle, l’opération retrouve son véritable enjeu : non pas rénover un campus fatigué mais intervenir dans une histoire déjà conflictuelle, où chaque façade, chaque toiture et chaque accès portent encore la mémoire d’un débat sur ce que l’université devait être dans la ville.
Le projet initial d’Édouard Albert portait une ambition claire : faire entrer l’université dans la modernité constructive, avec une logique structurelle assumée, une relation directe entre ossature, lumière et usage.
Le compromis imposé par la ville avait déjà déplacé cette radicalité. Plus de cinquante ans plus tard, la question a changé : il ne s’agit plus de savoir si l’architecture est trop moderne mais si elle peut encore tenir. L’université des Tanneurs, pensée comme architecture moderne ouverte et rassurante, avait fini par devenir un ensemble fermé, usé, presque défensif.
L’agence Marin + Trottin sait comment intervenir sur de grands ensembles d’enseignement existants sans les nier, sans chercher à produire un manifeste contemporain.
« La proposition que nous avons faite à la maîtrise d’ouvrage pour faire ce projet a été de nous mettre au service des bâtiments existants et de l’Université. Notre travail fut principalement un travail de réparation : des façades, de mise en valeur de l’architecture, de la simplification des parcours et de l’amélioration technique d’un ensemble architectural patrimonial et de son site. Ici point de grand geste, de la discrétion, les espaces extérieurs et les parvis sont redessinés dans leur intégralité afin de réinscrire le site universitaire dans son contexte urbain entre les quais de la Loire et la vieille ville. Les circulations sont repensées afin de fluidifier les parcours étudiants, tout en améliorant l’accessibilité de tous. Une passerelle reliant le parvis à la Loire permet un accès simplifié au quai », expliquent les architectes.
C’est une position critique où ils réaffirment que l’architecture peut être l’art de prolonger plutôt que remplacer. Leur geste n’est pas visible comme une signature, il se lit dans la délicatesse : faire paraître naturel ce qui, sans eux, aurait fini par devenir impossible. Ce n’est pas une réécriture spectaculaire mais une opération de chirurgie lourde sur un organisme fatigué. Leur intention n’était pas de remplacer l’université des années 1970 ni de produire une image mais de rendre habitable un bâtiment devenu techniquement fragile, tout en corrigeant sa relation au site.
Emmanuelle Marin et David Trottin ne changent pas la figure générale, ils rendent l’enveloppe de nouveau crédible, rassurante et joyeuse. Pour le bâtiment Thélème (bâtiment D), le travail porte surtout sur la fluidité publique : création d’un sas thermique à l’entrée, revêtement en pierre, rénovation des amphithéâtres A, B et C, amélioration de l’accessibilité PMR et réaménagement du parvis avec création d’une passerelle qui enjambe le parking et mène vers le fleuve.
Pour la Bibliothèque (bâtiment B), il s’agit d’une reprise complète des façades techniquement vétustes, remplacées par un nouveau dispositif intégrant isolation, nouvelles menuiseries et parements en pierre de Baranges contrecollée sur une structure nid d’abeille. À l’intérieur, création de nouveaux espaces de coworking, salle de formation, nouveaux bureaux au R+1. Et un nouvel accès sur la Loire.
Relier le fleuve
Les deux ouvertures sur le fleuve sont le point décisif de l’intervention. Historiquement, l’université des Tanneurs fonctionnait largement sur elle-même, tournée vers ses circulations internes et peu lisible depuis le fleuve. La bibliothèque restait enclavée dans la logique du campus.
Le nouvel accès autonome côté Loire pour la Bibliothèque n’est pas un simple percement de façade mais l’entrée principale de la bibliothèque qui acquiert désormais une adresse sur le quai. Elle n’est plus seulement un équipement intérieur dépendant du campus, elle devient un bâtiment public identifiable depuis la ville.
La nouvelle passerelle côté Loire prolonge le bâtiment Thélème vers le fleuve et réorganise les circulations avec le parvis. Elle facilite le lien entre les différents niveaux, améliore l’accessibilité et rétablit une relation physique directe avec les quais et les espaces publics en faisant de la Loire non plus une limite arrière mais une véritable façade urbaine.
Le geste magnifique et décisif est là : Marin + Trottin ne dessine pas une nouvelle université mais rétablit une relation perdue entre un bâtiment, un fleuve et une ville.
Leurs années « Périphériques » (7) ne faisaient pas autre chose. Non pas « faire ensemble » mais « réfléchir ensemble » : débats, salons, livres, une communauté critique et interdisciplinaire où chacun conservait son identité et où se croisaient architectes, philosophes et regards extérieurs. Une manière joyeuse et humaniste de maintenir l’architecture dans la conversation du monde…
Tina Bloch
(1) À Tours, le traumatisme de juin 1940 n’est pas abstrait. Les bombardements puis l’incendie provoqué lors de l’entrée des troupes allemandes ont détruit tout un front urbain essentiel entre la Loire et le cœur commerçant.
(2) Au Campus de Jussieu, Marin + Trottin intervient par addition : l’Atrium est une construction neuve insérée dans un système existant.
(3) Édouard Albert (1910–1968) est l’un des architectes français les plus singuliers de l’après-guerre, à la fois constructeur, théoricien et expérimenteur de la structure métallique légère. Son travail se distingue par l’usage de l’acier tubulaire, les façades rideaux, les structures apparentes, la préfabrication, et une pensée modulaire et évolutive.
(4) Une dizaine d’hectares du centre historique de Tours furent détruits en juin 1940.
(5) Pierre Patout (1879–1965) est architecte, urbaniste et décorateur, Grand Prix de Rome 1909, connu à la fois pour l’aménagement des palaces flottants de la Transatlantique et pour son rôle majeur dans la reconstruction de Tours après la Seconde Guerre mondiale.
(6) Les quatre architectes auteurs de l’université furent Louis Sainsaulieu, Pierre Boille, Michel Marconnet et Pierre Labadie. Livraison vers 1972.
(7) Marin + Trottin fondent Périphériques en 1996 avec Anne-Françoise Jumeau + Louis Paillard et Jakob + MacFarlane, ces derniers ne restent que deux ans dans le collectif.


