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Accueil > Architectes > Contributions > Architecture et Transmission : Permanences et Mutations

Architecture et Transmission : Permanences et Mutations

16 juin 2026

 architecture et transmission

La démarche du collectif Le Champ des Possibles s’inscrit en rupture avec le mythe selon lequel la maîtrise du dessin et de l’acte de bâtir suffirait, par simple transposition, à la transmission pédagogique. Loin d’être un prolongement naturel de l’activité en agence ou de la recherche académique, l’enseignement exige des compétences spécifiques : il impose de déconstruire ses propres acquis pour les rendre intelligibles et transmissibles. Contribution.

À l’issue de la troisième édition de sa summer school, le collectif Le Champ des Possibles a organisé deux journées d’étude consacrées à l’enseignement en école d’architecture.* L’objectif est de mettre en perspective les modalités pédagogiques face aux transformations contemporaines de la profession.

Au centre de ces réflexions s’impose une problématique majeure : « comment transmettre l’art de bâtir ? ».

Trois axes de réflexion structurent les tables rondes :
• Axe 1 : Entrer en architecture : les fondamentaux à l’épreuve du temps.
• Axe 2 : Architecture en mutation : vers une pédagogie en transition.
• Axe 3 : Enseigner hors cadre : l’architecture au-delà de l’École.

 architecture et transmission

Axe 1 : entrer en architecture : les fondamentaux à l’épreuve du temps

Comment appréhender un champ de connaissances aussi vaste que celui de l’architecture ? Si cette table ronde se focalise sur les enjeux épistémologiques et pédagogiques de la discipline, les dimensions politiques et environnementales seront approfondies lors des tables rondes suivantes.

L’éveil du regard
Pour entrer en résonance avec l’architecture, imaginons une promenade. Elle pourrait débuter ici même, dans le village de La Perrière. Mais pour que l’expérience soit féconde, il faut d’abord se libérer des conventions, renoncer aux points de vue communs et développer un regard critique. Le véritable commencement réside dans cette capacité à quitter la rive du savoir pour laisser naître l’étonnement. Pour Le Corbusier, la promenade architecturale est le mouvement qui active l’espace : un édifice ne se regarde pas de loin, il se traverse et se ressent. Comme le souligne Bruno Zevi dans Savoir voir l’architecture, si l’on appréhende un bâtiment comme une peinture, on passe à côté de son essence même, l’espace, à savoir ce qui nous environne. L’architecture n’est pas faite de pleins, mais de vides, elle est l’espace que l’on habite.

Déconstruire pour mieux relier
Entrer en résonance avec l’architecture, c’est aussi comprendre que la discipline ne se laisse pas enfermer dans des cadres conceptuels. Pour tenter de circonscrire ce champ de connaissances, plusieurs théoriciens ont proposé des cadres d’analyse :
• Carlos Martí Arís, dans Les Variations de l’identité suggère de décomposer l’édifice en trois catégories universelles :
– les éléments matériels (le mur, la colonne, etc.) qui impliquent un procédé constructif. ;
– les relations formelles (la juxtaposition, la répétition, la succession, etc.), des assemblages qui relèvent de la morphologie ;
– les types architecturaux et leurs hybridations (le plan centré, la basilique, le cloître, etc.).
Une telle approche par strates permet de sortir de la critique purement esthétique et d’entrer dans une analyse technique et historique.
• Gottfried Semper décompose quant à lui l’édifice en éléments fondamentaux liés à des savoir-faire spécifiques : le socle (maçonnerie/stéréotomie) et la toiture (charpente/tectonique). L’architecture, selon ces définitions, réside dans la syntaxe qui unit ses éléments : elle est l’art de l’assemblage.
• Kenneth Frampton définit le joint comme le noeud ontologique de la construction.
• Mies van der Rohe décrit l’utilisation de profilés industriels qui déplace le regard de l’élément vers sa rencontre avec la dalle. L’objet au profit de la relation.

L’approche sensible
L’expérience phénoménologique, plus intuitive, est une autre façon d’aborder le champ architectural. Gaston Bachelard rappelle que l’espace n’est jamais neutre, il est chargé de nos souvenirs, il est forgé par nos attentes. Peter Zumthor cherche à doter ses bâtiments d’une présence physique, en jouant sur la température, le son et la lumière, tandis que pour Juhani Pallasmaa, le contact d’une main sur une poignée de porte est le premier acte de communication avec l’œuvre architecturale. Tous deux proposent une architecture de la fragilité et de l’intimité.

L’architecture traverse une crise de sens marquée par la finitude des ressources et l’instabilité des modes de vie. Ce débat ouvre ainsi une question cruciale pour nos écoles : Comment maintenir la vitalité des fondamentaux face aux crises contemporaines ? Comment transmettre ce « savoir-voir » et ce « savoir-faire » pour que bâtir demeure, selon Vittorio Gregotti, un acte de culture et de dialogue avec l’univers ?

 architecture et transmission

Axe 2 : architecture en mutation : vers une pédagogie en transition

Cette session s’intéresse à la place essentielle que retrouve l’art de bâtir dans la conception architecturale du projet. L’évolution des pédagogies fait également appel à la responsabilité éthique de l’architecte : comment enseigner la conception de projet en y intégrant la notion de cycle de vie ?

De la fonction à l’usage : L’impératif de réversibilité
L’espace architectural devient hybride : on y travaille, on y vit, on s’y détend de manière simultanée. Cette porosité entre les sphères privée et publique impose de concevoir des structures capables de changer de destination sans passer par la démolition. L’édifice ne répond plus à la question « qu’est-ce que tu es ? » mais au défi « que permets-tu de faire ? ».

Si l’espace se définit désormais par son indétermination et son ouverture programmatique, comment former les futurs architectes à concevoir des structures, lorsque la destination finale leur échappe ?

La réhabilitation comme acte politique et philosophique
Dans Bâtir, habiter, penser, Heidegger explique que l’essence du bâtir est de « ménager » le lieu. On ne s’impose pas au site, on laisse apparaître ce qui est déjà là. La réhabilitation n’est plus une contrainte technique, mais une philosophie : réparer plutôt que détruire. L’architecte ne crée plus ex nihilo ; il dialogue avec le déjà-là. Le bâtiment n’est plus considéré comme un objet fini, mais comme part d’un processus en constante mutation. À l’échelle urbaine, cette pratique se traduit par une densification où la ville se reconstruit sur elle-même. Les friches et les délaissés urbains deviennent des terrains d’expérimentations éphémères, prouvant que tout site, aussi marginal soit-il, mérite une attention architecturale.

Dès lors que l’acte de bâtir se déplace de la création ex nihilo vers l’économie du déjà-là, ne faut-il pas revoir les priorités pédagogiques ? La réhabilitation doit-elle passer d’une spécialité technique à un socle fondamental de la théorie du projet ?

Retour à l’art de bâtir : Les matériaux vernaculaires
L’anthropologue Philippe Descola montre que la séparation entre l’homme et la nature est une représentation mentale à déconstruire. Le bâtiment n’est plus une frontière étanche entre intérieur et extérieur, mais une interface. Utiliser la terre ou la paille, c’est intégrer le temps biologique dans l’architecture, qui devient alors une variable à part entière. Cette mutation illustre un changement d’attitude, on ne lutte plus contre les éléments, on compose avec eux. Là se situe peut-être le véritable paradigme où l’on ne cherche plus à se protéger des éléments, du froid, du chaud mais à composer avec eux. Est-ce le passage d’une architecture à forte consommation d’énergie à une architecture durable et furtive ?

Le face-à-face entre ingénieurs et bricoleurs, cher à Claude Lévi-Strauss, n’est-il pas devenu caduc ? En effet, ingénieur et architecte sont aujourd’hui du même côté ou devraient l’être. Tous deux sont désormais attentifs aux ressources disponibles et aux nouvelles manières de les mettre en œuvre. L’évolution consisterait donc à réinventer des savoir-faire ancestraux avec les outils récents ? Si les workshops liés à la mise en œuvre de matériaux fleurissent, quelles sont les finalités pédagogiques de ces exercices ? S’agit-il de former des bâtisseurs ou de permettre aux étudiants d’acquérir une intelligence de la matière indispensable à leur pratique ?

Ce retour aux contraintes constructives doit-il être perçu comme une régression de la liberté formelle ou, au contraire, comme le moteur d’une nouvelle intelligence de conception où la forme découle de la vérité structurelle ?

Le réemploi
Dans ce vaste sujet, nous nous intéressons à la manière dont le réemploi déplace la valeur de l’objet vers sa mise en œuvre. Le Collectif Rotor développe l’idée que le réemploi est une forme d’intelligence de situation. Il met en avant l’intelligence humaine nécessaire pour conférer un nouvel usage à un objet déclassé. Réutiliser des éléments porteurs impose d’accepter une perte de contrôle géométrique au profit d’une « modernité de la maintenance » où la beauté d’une structure réside dans sa résilience et sa capacité à porter une nouvelle histoire.

L’architecture est-elle en train de devenir une discipline du ménagement du déjà-là ?

Tous praticiens tous chercheurs
Face à ces enjeux inédits, l’enseignement délaisse la transmission descendante pour adopter une posture de recherche-action où l’expérimentation prend une place prépondérante.

L’évolution de l’architecture implique-t-elle une transformation radicale de la pédagogie vers une horizontalité des savoirs ou assiste-t-on simplement à un déplacement des thématiques enseignées sans questionnement sur les méthodes utilisées ?

Axe 3 : enseigner hors cadre : l’architecture au-delà de l’école

« L’école a commencé avec un homme sous un arbre ; il ignorait qu’il était un professeur discutant ses idées avec des gens qui ignoraient qu’ils étaient des élèves »

Cette citation de Louis Kahn rappelle que transmettre n’est pas livrer un objet figé mais offrir un socle assez solide sur lequel chacun pourra exercer sa propre liberté. Le mouvement ENSA-P en Lutte (2023-2024) a mis en lumière une crise systémique ébranlant les vingt écoles nationales françaises. Historiquement, de telles périodes de rupture ont toujours favorisé l’émergence de contre-propositions pédagogiques face à l’ordre établi. Au-delà du manque de moyens financiers, la remise en question porte aujourd’hui sur des programmes déconnectés des impératifs de sobriété, tout en dénonçant une pédagogie de l’épuisement. Alors que l’acte de construire est remis en cause, une question s’impose : comment repenser la formation des architectes de demain ?

L’apprentissage par la main : Le décentrement du savoir
Dans une Allemagne traumatisée par la Première Guerre mondiale, Walter Gropius fonde le Bauhaus, école portée par un balancement entre incertitude et espoir. Bien qu’il soit une institution dotée d’un programme pédagogique, le Bauhaus invente le concept de « cadre hors-cadre » en brisant la hiérarchie entre l’art et l’artisanat. Gropius y impose l’idée que l’apprentissage passe par la main et que l’école doit s’ériger en lieu de vie politique et sociale.

Le Bauhaus est fermé en 1933 et cet esprit d’expérimentation traverse l’Atlantique. Josef et Anni Albers importent ces méthodes au Black Mountain College (BMC). Fonctionnant comme une communauté autogérée, le BMC prône le learning by doing. Plus qu’une école, c’est une micro-société où l’architecte apprend qu’il ne peut comprendre le monde sans savoir le construire physiquement. C’est dans cette promiscuité entre vie quotidienne et atelier que naissent les dômes géodésiques de Buckminster Fuller.

L’architecture comme processus social radical
Alors qu’une crise sociale et économique ébranle l’Europe des années 1960, l’Italie, l’Angleterre et la France voient naître le Radical Design. Le collectif Archizoom propose des projets comme la No-Stop City, dystopie critique où le dessin d’architecture devient un manifeste. La revue Casabella s’impose alors comme le manuel scolaire d’une génération et diffuse des images radicales dans toutes les écoles d’architecture d’Europe.

En parallèle, des figures majeures sortent l’enseignement des universités et le plongent dans le réel :
• Giancarlo De Carlo fonde l’ILAUD pour rompre l’isolement académique. Sa pédagogie repose sur la « lecture collective » du territoire et sur la participation des futurs utilisateurs à la conception de l’espace qu’ils vont habiter.
• Lucien Kroll prône une « anarchie créatrice ». Pour la Maison Médicale de Louvain-la-Neuve, il substitue à la planification rigide une pédagogie du bricolage où l’architecte accepte de perdre le contrôle au profit de la diversité du vivant.
• Christopher Alexander, à travers l’expérience de Mexicali, transforme le chantier en salle de classe. En marchant sur le terrain avec les familles pour décider de l’emplacement des murs, il met à l’épreuve le piecemeal growth (croissance fragmentée). Il crée le Center for Environmental Design où il forme plusieurs générations d’étudiants.

L’enseignement hors cadre met en avant des méthodes qui bousculent la hiérarchie traditionnelle. Dans un monde où la démocratie vacille, enseigner collégialement oblige à construire un espace de pensée commun. Est-ce là l’essentiel à transmettre : l’architecture comme outil de transformation du monde et comme terrain de rencontre partagé ?

Ces expérimentations influencent fortement les pédagogies actuelles. Dans quelle mesure les expérimentations en marge du système servent-elles de laboratoire d’idées pour le renouvellement des institutions pédagogiques ?

Retrouver l’ailleurs : voyages et Workshops
La réponse se trouve peut-être dans cet « ailleurs » qui a toujours nourri la discipline. Les voyages initiatiques d’hier résonnent avec les échanges universitaires, les stages, l’alternance ou les années de césure d’aujourd’hui. La tradition du voyage artistique a tenu une place importante dès le XVIIIe siècle auprès des artistes, écrivains ou architectes. La tradition du « Grand Tour » devient liée aux années de formation des architectes qui vont suivre les itinéraires empruntés par les artistes. L’Italie est un passage obligé en séjournant à la prestigieuse Villa Médicis. La Grèce imprègne la formation culturelle des architectes et ceux-ci vont y trouver des modèles, des références, des leçons, comme en témoigne le fameux Voyage d’Orient, fondateur dans la constitution de la pensée corbuséenne. Le voyage chez Ruskin, Le Corbusier, Kahn ou Venturi a valeur initiatique. C’est en sortant de leur périmètre de certitude et des frontières de leur pays ou régions respectives que nombre d’architectes et de penseurs ont développé des théories ou des langages nouveaux. Le voyage permet la mise en recul qui produit un regard neuf.

Certaines summer schools et autres workshops réussissent à condenser, dans une même unité de temps et d’espace, un programme, un site, des utilisateurs et une réalisation concrète. C’est précisément cette synergie qui les rend si désirables aux yeux des étudiants. Parmi les nombreuses approches expérientielles, concevoir et construire à l’échelle 1 : 1 devient un outil pédagogique qui articule théorie et pratique, et favorise une compréhension incarnée de l’architecture. En travaillant à cette échelle, l’étudiant s’engage physiquement, il s’inscrit dans une temporalité partagée avec les autres acteurs et se confronte directement à la matière. Alors que les enjeux actuels sont trop souvent enseignés comme des modules isolés et déconnectés du projet architectural, l’échelle 1 :1 offre l’opportunité de naviguer entre l’usage et le détail et de mettre en œuvre une pratique théorique du projet.

Dans ce contexte, la pédagogie ne doit-elle pas devenir un véritable terrain d’expérimentation ? Par quels mécanismes cet enseignement décentré peut-il favoriser l’émergence d’une conscience critique et d’une éthique professionnelle capables de répondre aux défis de notre siècle ?

Pour le collectif Le Champ des Possibles
Martine Weissmann
Architecte et urbaniste
Léonard Weissmann

* Les 3 et 4 juillet 2026, au Manoir de Soisay, dans l’Orne.
En savoir plus : https://www.linkedin.com/company/le-champ-des-possibles-collectif-d-architecture/

Références :

Arís, C. M. (2021). Les variations de l’identité : Le type en architecture. Les presses du réel.
Bachelard, G. (1957). La poétique de l’espace.
Descola, P. (2005). Par-delà nature et culture. Editions Gallimard.
Ghyoot, M., Devlieger, L., Billiet, L., & Warnier, A., Rotor (2018). Déconstruction et réemploi : Comment faire circuler les éléments de construction. Presses polytechniques et universitaires romandes.
Frampton, K. (2001). Studies in tectonic culture: the poetics of construction in nineteenth and twentieth century architecture. Mit Press.
Heidegger, M. (1958). Essais et conférences. Bâtir, habiter, penser. Paris. Editions Gallimard.
Kahn, L. I. (1996). « J’aime les commencements (1972) », Silence et lumière : choix de conférences et d’entretiens, 1955-1974. Éditions Du Linteau.
Potié, P. (2018). Le voyage de l’architecte. Parenthèses Éditions.
Zevi, B. (1959). Apprendre à voir l’architecture. Les Éditions de Minuit.

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Par La rédaction Rubrique(s) : Contributions Mots-clés : ENSA

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