
« Je voulais trouver un architecte capable de comprendre que l’architecture doit être une forme de permanence structurelle, tout en restant sensible au climat et au caractère spécifique du site », explique, avant de rejoindre la Biennale de Venise, l’artiste Kenyan Kaloki Nyamai, né en 1985, de son atelier à Karen, près de Nairobi, au Kenya. Entretien.
Pour accompagner l’interview de Kaloki Nyamai et ce qu’il dit de son Atelier à Nairobi conçu par l’architecte David Adjaye, quelques précisions sur l’homme, son œuvre et survol de l’art contemporain au Kenya, sur le continent africain dont la présence à la 61ème Biennale de Venise saute aux yeux.
Médusé ! À peine entré à La Corderie, télescopage avec les œuvres de Kaloki Nyamai qui expose à la Biennale de Venise jusqu’au 22 novembre 2026*

Arrêt sur images, puis enveloppement et cheminement à travers son monde, des toiles géantes, sans cadre, flottantes, libres, pendues jusqu’à parfois s’abandonner au sol en plis et replis, trop grandes, si grandes. Les mêmes parfois que celles vues dans son Atelier conçu par David Adjaye à Nairobi, présenté dans Chroniques d’architecture.**
Le milieu de l’art manie les superlatifs, les formidables, les remarquables, les immersifs, les enthousiasmes, les aversions, les mépris survitaminés déflorant toutes tentatives de regard d’enfance, sans arrière-pensée et dictionnaire. Avant de tenter de raconter en trois mots Kaloki Nyamai, c’est ce regard candide ou presque qu’appellent d’abord ses œuvres.
Qui sont à l’évidence fondées dès que les yeux s’y attachent, s’y attardent, des œuvres ancrées, à strates multiples accumulées : le peuple Kamba d’origine bantou, dont il est issu ; sa famille, en particulier sa grand-mère chanteuse traditionnelle et surtout conteuse dont les histoires écoutées enfant font un terreau sans fin enchevêtré de rituels, de traditions orales, de religion fondée sur la foi en Ngai, un Dieu monothéiste invisible ; sa mère artiste textile qui l’a éveillé et poussé au dessin et à la peinture.

Après ses études en design industriel à l’Institut des beaux-arts de Buruburu (BIFA) à Nairobi, il évolue peu de temps dans ce milieu vite quitté pour laisser libre cours à ce qui monte en lui et va s’exprimer à travers installations et peintures, ce dernier mot recouvrant mal leurs réalités matérielles. Disons faute de mieux des « objets » qu’il fabrique, des toiles cousues entre elles à la main, parfois avec des fils de pneus brûlés ou assemblées avec des attaches de sisal, recouvertes ici ou là de papier journal, de pièces de tissu, voire de transferts photos, autant de stratifications, de textures superposées. Une fois la toile objet sèche, sans que jamais elle ne soit étirée, il intervient entre autres au fusain, applique de l’acrylique au rouleau, couche après couche. Épaisseurs ? Non profondeurs.
Ce foisonnement est au service des dessins/desseins des sujets. Toutes ces réalités matérielles participent à l’évocation d’un monde foisonnant. Des pliures, des replis, une couture appuie ici une figure, là symbolise des blessures, des cicatrices, preuves de lésions ou peut-être de guérison. Le tout s’inspire de l’histoire du peintre, du passé comme du présent de l’Ukamba, du Kenya, ses violences, ses démons, ses brûlures, ses espérances aussi entre drame et douceur qu’il n’est pas obligatoire de connaître dans le détail tant leur évocation rejoint l’universel : la mère aux mains géantes qui protègent son enfant, la femme inquiète du désir de l’homme qui la regarde, la foule hurlante aux visages indistincts mis en scène par un art consommé d’une ou deux dominantes couleur pour chaque tableau et des successions de plans, de perspectives, souvent exprimés par l’échelle des personnages.
Des œuvres puissantes miroir de l’essor de l’art contemporain un peu partout en Afrique du Congo Brazza au Sénégal, du Nigéria à l’Éthiopie, du Gabon à l’Afrique du Sud… Un sujet sans fin qui n’a pas sa place ici, mais dont la 61ème Biennale de Venise a saisi l’importance avec treize nations africaines sollicitées. À preuve pour le Kenya, la présence de Kaloki Nyamai, de Wangechi Mutu dont l’Atelier visité en janvier mériterait lui aussi une présentation et le Nairobi Contemporary Art Institute invités par la grande prêtresse des arts en Afrique, Koyo Kouoh originaire du Cameroun, première femme africaine nommée Commissaire générale de l’actuelle Biennale, à la tête jusqu’à sa mort l’année dernière à 57 ans du fabuleux musée d’art contemporain Zeitz-MOCAA installé par Thomas Heatherwick dans d’anciens silos à grain au bord de l’océan à Cape Town en Afrique du Sud.

Koyo Kouoh encore fondatrice du centre d’art Raw Material Company à Dakar, pour accueillir, promouvoir, les artistes africains. Un engagement et une responsabilité pris aussi par Kaloki initiateur du Kamene Cultural Center toujours à Nairobi à la fois résidence et plateforme dédiée à l’exploration artistique et les échanges culturels. Dans le même esprit, l’artiste kenyan-britannique Michael Armitage a lancé le Nairobi Contemporary Ard Institute (NCAI) en 2020, un lieu dédié à l’art visuel d’Afrique de l’est. Comme à l’extrémité ouest du continent, Amoako Boafo autre artiste notoire, a inauguré au Ghana en 2023 à Accra les « doc.ateliers » conçus comme l’Atelier de Kaloki Nyamai à Nairobi par l’architecte David Adjaye !
Conversation avec Kaloki Nyamai
Chroniques – Pourquoi avoir choisi ce lieu si particulier dans la pente, cerné par l’exubérance de la nature ?
Kaloki Nyamai – Le studio est niché sur un terrain de 0,53 hectare à Karen, à Nairobi, caractérisé par une densité paisible et une pente naturelle vers une vallée. Ce choix était délibéré : trouver un lieu qui s’intègre en douceur à son environnement. La pente et les arbres n’étaient pas des obstacles, plutôt des partenaires essentiels de la conception. L’objectif était de créer un sanctuaire où la production artistique et la réflexion personnelle pourraient coexister en dialogue avec le paysage, loin du bruit de la ville mais toujours profondément enraciné dans le sol kenyan.

David Adjaye a conçu l’Atelier, le connaissiez-vous ?
La collaboration avec David Adjaye est née d’un respect commun pour l’histoire et les matériaux. Bien qu’Adjaye soit un architecte de renommée mondiale, le lien s’est imposé naturellement car son œuvre explore souvent les archétypes africains et la mémoire collective, des thèmes qui sont au cœur de mon travail. Je voulais trouver un architecte capable de comprendre que l’architecture doit être une forme de permanence structurelle, tout en restant sensible au climat et au caractère spécifique du site.
Aviez-vous des idées précises sur le contenu du programme ?
Le programme a été conçu pour être multidisciplinaire et fonctionnel. L’idée principale était un atelier central à double hauteur capable d’accueillir des toiles et des installations de grande envergure. Cependant, il ne s’agissait pas uniquement de travail ; le programme devait inclure des espaces annexes – une cuisine, un bureau et une mezzanine – afin de permettre à l’acte de création de se dérouler lentement et naturellement, sur plusieurs jours ou semaines, sans interruption.
Comment est venue cette idée de suspendre l’Atelier dans la pente sur ces hauts piliers ? Avez-vous travaillé ensemble à la conception aussi bien des deux cubes encastrés et décalés l’un de l’autre que la grande salle ?
La conception des cubes décalés et la décision de suspendre l’atelier sur des piliers en béton ont été dictées par la topographie du site. Surélever le bâtiment préserve le drainage spontané de la pente et permet à l’air de circuler librement sous la dalle, ce qui est essentiel pour le refroidissement naturel. Cette empreinte légère sur le sol donne l’impression que le bâtiment en est issu, extension de la terre plutôt que stigmate.

La résonance entre la taille des œuvres et celle des volumes est presque bouleversante. Comment êtes-vous parvenu à cet accord ?
L’harmonie est obtenue en concevant le volume de l’espace de manière à répondre aux exigences physiques de l’œuvre. Le studio central est spacieux, permettant aux pièces de grande taille de s’épanouir. L’utilisation de béton à faible empreinte carbone et d’enduit de terre crée un fond tactile et neutre qui complète les riches textures des œuvres (le sisal, le fil cousu, le fusain) en correspondance et non concurrence.
La profondeur de champ, les plans décalés creusent perspectives et séquences autant de surprises spatiales et de stimuli de la visite. Les avez-vous travaillés ensemble ?
Les plans décalés et la profondeur de champ sont le fruit d’un travail collaboratif visant à créer une séquence d’arrivée chorégraphiée. Du chemin bordé d’arbres à la rampe d’accès surélevée, l’architecture encadre des vues spécifiques sur la vallée. Ces surprises spatiales avaient pour but de créer des moments de pause, aidant toute personne entrant dans l’espace à passer du monde extérieur à un état d’esprit créatif.
Dans le long voyage au Kenya m’a beaucoup frappé la couleur de la terre et la force de la nature. Elles se retrouvent à l’Atelier, jusque dans les murs bruts et lissés, vous avez désiré cette présence ?
L’utilisation de briques de terre compressée et d’enduit de terre répondait à la volonté spécifique de refléter la puissance de la nature. De plus ces matériaux possèdent une masse thermique élevée, absorbant la chaleur du soleil kenyan pendant la journée. Les murs rugueux et lissés ne sont pas seulement esthétiques ; ils constituent un lien littéral avec le paysage, donnant l’impression que le bâtiment a poussé à partir de la terre même sur laquelle il se dresse.
L’intensité de la lumière frappe à Nairobi. Celle de la grande fenêtre au sud est-elle gênante quand vous travaillez à vos œuvres ?
La lumière est l’outil le plus important dans l’atelier. Bien que le soleil de Nairobi soit intense, les grandes fenêtres et ouvertures sont positionnées de manière à fournir un éclairage naturel contrôlé. La grande fenêtre orientée au sud est conçue pour inonder l’espace de la lumière indispensable aux nuances de la peinture mais son emplacement garantit une lumière diffuse et fonctionnelle plutôt qu’une source de distraction ou d’éblouissement.
L’Atelier lors de ma visite était impeccable, est-il un double lieu de travail et d’exposition ?
L’atelier est un espace de vie aux multiples fonctions : lieu de production, d’exposition et d’archivage. Bien que sa vocation première soit celle d’un espace de travail, la propreté et l’aspect de galerie du hall à double hauteur lui permettent de servir d’espace d’exposition privé. Il s’inscrit également dans la vision plus large du Centre culturel de Kamene***, en tant que pôle dédié au travail d’archivage et à la préservation de la mémoire artistique.

Pouvez-vous mentionner pour nos lecteurs curieux les noms de quelques galeries d’art au Kenya ?
Au-delà de la résidence à Kamene, plusieurs espaces à Nairobi et dans la région font un travail incroyable pour l’art contemporain. Si certains sont bien connus, d’autres qui le sont parfois moins se taillent une place essentielle.
• Circle Art Gallery : reconnue pour sa programmation rigoureuse et pour être un pilier de la scène artistique est-africaine.
• Ami Art Gallery : un espace dédié à favoriser le dialogue et à mettre en avant les talents émergents.
• One Off Contemporary Art Gallery : située dans un magnifique jardin, elle soutient depuis longtemps les artistes kenyans confirmés et émergents.
• The GoDown Arts Centre : un pionnier des espaces multidisciplinaires à Nairobi.
Propos recueillis par Jean-François Pousse
* Il expose à la fois à La Corderie et aux Giardini
** Lire le tryptique Atelier de Kaloki
– Atelier de Kaloki Nyamai, Nairobi, signé David Adjaye
– David Adjaye : la géométrie simple et sobre s’adapte sans écraser
– Kaloki Nyamai : permettre à l’acte de création de se dérouler lentement
*** Kamene Cultural Center fondé par Kaloki Nyamai
