
Le musée de peinture de Grenoble (Isère), en cet été caniculaire, propose l’exposition « Charlotte Perriand. La montagne re-créative ». Parfaitement rafraîchi, il possède tous les atouts d’une juste réquisition. Chronique des méandres.
Réquisitionner les musées
Les événements météorologiques d’aujourd’hui font ressentir ce que sera le quotidien de demain. Face aux inquiétudes du public et au désarroi agressif des politiques, l’architecture et l’urbanisme, lieux et espaces de la vie quotidienne où se ressentent les effets directs de la canicule, sont mis en accusation.
Les appartements non climatisés, les écoles, les collèges et lycées en surchauffe sont particulièrement désignés, comme tous les espaces de la ville, minéraux, sombres et exposés au soleil. Les hôpitaux du XXe siècle, des Ehpad, des crèches, les lieux de soins, peinent à surmonter des situations climatiques extrêmes amenées à se généraliser. Les plaintes sont beaucoup plus discrètes dans les bureaux et les centres commerciaux. Les temples du commerce et les usines à cols blancs ont pris leurs dispositions à temps pour n’interrompre ni la production, ni la vente. La nécessaire continuité de l’enseignement et des soins aux malades et aux aînés fait partie des questions qui s’imposent dans les discours. Mieux vaut tard que jamais.

Partager la fraîcheur
Comme il ne sera pas possible de rafraîchir toutes les usines, les immeubles, les villes et les campagnes avec l’électricité décarbonée, la question du partage de la fraîcheur va s’imposer comme la seule alternative envisageable.
Le commerce l’a bien compris qui en fait un argument de fréquentation populaire efficace. Les bureaux également où il est possible d’amener les enfants que l’école ne sait plus accueillir. Pour les maisons de retraite, les salles de classe, les blocs opératoires et les urgences, le partage devra faire preuve d’imagination et de moyens.
Des ressources existent. Les salles de spectacle constituent une mine inexploitée, dimensionnées pour l’affluence et le haut niveau d’énergie. Il faudra réquisitionner les Zénith et les stades couverts, les gymnases climatisés et les piscines. Les archives et les réserves, comme tous les lieux dédiés à la conservation rafraîchie des biens, feront partie de l’inventaire des équipements convoqués à la solidarité : imaginer d’en faire des refuges comme d’autres salles municipales lors d’événements exceptionnels mettant en danger la sécurité des citoyens : riverains inondés, touristes en perdition, naufragés d’une tempête de neige ou d’un TGV en panne.
Dans ce partage de la fraîcheur les musées seront en première ligne. Sous réserve de savoir en modérer le prix d’entrée et d’en réguler la fréquentation. Ce n’est pas encore le cas du Louvre qui dans l’attente des effets d’une « Nouvelle Renaissance » subit ceux de la canicule et ferme ses salles surchauffées à 16h.

Tous au musée de Grenoble
Dans ce sens le musée de peinture de Grenoble fait preuve d’intelligence : l’accès est gratuit pour les expositions permanentes et une seule exposition temporaire annuelle est payante. Hélas, dernièrement encore cette qualité ne provoquait pas l’affluence.
Pourtant en ces semaines caniculaires, ses atouts sont réels. D’abord la température. Au sommet de l’escalier de pierre surchauffée face au soleil impitoyable de l’ouest, l’entrée ombragée, surplombée par le bâtiment, est riche d’une promesse de fraîcheur. Le sas livre une première bouffée d’air frais puis sa seconde porte plonge le visiteur dans une atmosphère digne d’un réfrigérateur brusquement ouvert. Dans le hall lumineux en triple hauteur le corps tout entier s’immerge dans l’eau froide d’un lac d’altitude. La dizaine de degrés entre dehors et dedans fait craindre l’hydrocution alors que la transpiration se glace sur tout le corps. À vrai dire cette sensation est un premier petit bonheur et le bien-être suit rapidement le choc initial dans ce volume ample, lumineux, blanc.
L’accueil aimable ravit le visiteur qui découvre la gratuité du billet d’entrée, même pour l’exposition temporaire, jusqu’au 23 août 2026, « Charlotte Perriand. La montagne re-créative ». Une promesse de fraîcheur. Il fait bon et c’est gratuit. Que demande le peuple ?
Encore faut-il trouver le chemin vers l’altitude. Au bout du vaste corridor central (Olivier Félix Faure, Groupe 6, Antoine Félix Faure, Philippe Macary, architectes) où sont exposées quelques toiles à sa mesure dont un triptyque de Soulage, le titre de l’expo s’inscrit en lettres bleues. Par inadvertance et manque d’une signalétique explicite (à moins qu’il s’agisse du stratagème d’une visite imposée), il faut traverser deux autres expositions, avant d’accéder à une belle rampe en arc de cercle dans la lumière d’une haute verrière et descendre au premier sous-sol. Là encore un passage est nécessaire par deux espaces consacrés aux photos de Bernard Descamps, « Là où souffle le vent ».
Direction : le deuxième sous-sol
Ce n’est qu’au R-2, au pied d’une nouvelle rampe, que Charlotte Perriand attend ses visiteurs, sous son portrait iconique, de dos, torse nu, bras levés, symbole de son union libre avec la montagne. L’installation propose ses photos des Alpes de l’entre-deux-guerres, panoramas des cimes, plans serrés de séracs, cordées en marche vers les sommets enneigés et quelques portraits des habitants des vallées. Tout concourt au sentiment de partager une randonnée hivernale.
Les réalisations de Charlotte Perriand sont installées sur deux plateaux distincts. Le premier expose la chaise longue B 306, conçue lors de la collaboration avec Le Corbusier et Pierre Jeanneret et une table minimaliste « Manifeste » de bois et de verre, issue d’un travail partagé avec Fernand Léger et la participation de Picasso. Sur le second sont regroupés des éléments de mobilier et des maquettes d’un habitat modulaire minimum, le « refuge Bivouac », conçu avec André Tournon, ingénieur. L’ensemble est exposé dans la lumière naturelle (petite prouesse architecturale pour un deuxième sous-sol !) d’une grande baie vitrée ouverte sur les arbres sans doute centenaires d’un parc circonscrit par le haut mur des anciennes fortifications.

Du design à l’urbanisme
La portée des travaux de Charlotte Perriand s’est confirmée dans les années ‘60 avec la construction de son chalet de Méribel et la réalisation de la station de sport d’hiver des Arcs où elle mena la réflexion sur le paysage, l’urbanisme, l’architecture et l’aménagement intérieur des logements.
L’origine de ces créations se trouve notamment dans l’expérimentation menée à la fin des années ‘30 avec la conception du refuge. Ce prototype d’abri de haute montagne, installé en 1938 à Saint-Nicolas-de-Véroce sur la commune haute savoyarde de Saint-Gervais, explore les caractéristiques d’un ouvrage particulièrement innovant : structure tubulaire en profilés d’aluminium, parois préfabriquées aluminium et bois, aménagement intérieur minimum ; le refuge est démontable, transportable, et fait du réemploi et de la modularité les arguments avant-gardistes d’un habitat adapté à des conditions climatiques hivernales sévères. L’exposition en montre les reproductions à 5 cm/m, module simple ou assemblage de plusieurs unités, et les photos de son montage, à blanc sur un quai de la Seine et sur site lors de l’hiver ‘38-39.
Les étudiants de l’école d’architecture de Grenoble ont construit, au centre de la salle du R-2, le volume de l’abri à l’échelle 1. Cette réinterprétation du concept est une masse lisse, opaque et impénétrable, d’une blancheur immaculée, telle un bloc de glace enserré dans des tubes d’échafaudage noirs. Elle contraste singulièrement avec les photos du refuge in situ et les maquettes qui l’entourent et démontrent la pertinence de la préfabrication, de la modularité et d’un design intime.
Une autre exposition de travaux étudiants inspirés par Charlotte Perriand est proposée à La Plateforme, centre d’information sur les projets urbains, jusqu’au 1er août avec « 15 re-conceptions de la chaise longue LC4 ». De son côté, la Maison de l’Architecture de l’Isère présente, jusqu’au 19 septembre, « Charlotte Perriand – Le chalet de Méribel, une intimité dévoilée ».
Expérimenter l’architecture
Le plus inattendu de l’exposition du musée de Grenoble se trouve dans la première salle, inscrit sur quelques feuillets manuscrits, disposés sous verre, rapportant le montage du Bivouac à l’été ‘38 puis les séjours lors de l’hiver suivant. L’expérimentation de l’abri y est présentée dans le détail, Charlotte Perriand barrant le mot « expériences » pour le remplacer par « observations ». En cinq fac-similés des carnets de l’ « inventeuse », comme elle se désigne elle-même, tout est dit de l’espace et du temps d’une acclimatation rigoureuse.
Les deux premiers restituent la « mise en place » : choix du site à 2 000 m d’altitude, implantation, approvisionnement, ancrages, montage, le tout en trois jours effectifs. Les notes précisent : « poids total 1 360 kg, poids max. d’une charge 40 kg, dimensions max. 2,30 m x 1 m », et indiquent la rapidité du montage au mois de septembre : « le 10 au matin il n’y avait rien, le 11 à midi on pouvait voir le refuge depuis Saint-Gervais », réalisé par « 4 travailleurs ‘amateurs’, 1 ouvrier terrassier (une journée) ».
Deux autres feuillets présentent le relevé des températures intérieures et extérieures au cours de deux séjours, deux puis quatre jours, dans le refuge, en décembre 1938 et janvier 1939. Les variations de température et la condensation, fonctions du chauffage et de la ventilation naturelle, sont analysées et complétées de commentaires très explicites sur le confort. Le 2 janvier : « le matin il y a -3 dehors, +3 dedans. On allume (le chauffage) en séchant les chaussettes. La condensation commence sur la paroi frappée par le vent ».
Une dernière page, « Conclusion sur la construction des refuges de haute altitude », résume ces observations dans une liste d’arguments qui ont dirigé la conception de l’abri mobile : exposition, facilité et rapidité de montage, légèreté, isolation, « permettre d’augmenter (par la seule présence des occupants) la chaleur et la conserver », condensation, ventilation… Une synthèse qui, à près d’un siècle de distance, n’a rien à envier aux recommandations contemporaines sur l’adaptation climatique.
À regret, il faut quitter ce lieu d’exposition, instructif, lumineux et rafraîchi par sa climatisation et la montagne re-créative de Charlotte Perriand. Les résidents et les touristes auraient tort de se priver de ce havre de paix. Le musée de peinture de Grenoble, en cet été caniculaire, possède tous les atouts d’une juste réquisition.
Jean-Philippe Charon
Architecte
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