
Notre génération va sans doute travailler moins sur des terrains vierges que sur des territoires fragilisés, déplacés, blessés. Les guerres se succèdent. Le climat s’emballe. Quelle architecture de l’urgence ?
Il y a quelques jours, j’ai écrit à un ami, Marcos Coronel Bravo, architecte vénézuélien. Nous nous sommes rencontrés à la Biennale de Venise il y a presque dix ans. Moi, tout juste sortie de l’école. Lui, déjà un peu plus avancé, déjà récompensé pour ses premières réalisations. Nous sommes restés liés depuis, même à distance.
Il est resté au Venezuela, où il construit notamment des espaces publics et des lieux communs au service des communautés. Il enseigne aussi, d’ailleurs nous rêvions autrefois d’ouvrir ensemble une école d’architecture ; il est depuis devenu directeur de l’École d’architecture de Caracas, pas si loin de ce rêve finalement. Moi, de mon côté, je vis aujourd’hui entre Paris et Beyrouth, je n’aurais pu l’imaginer il y a quelques années.
Pendant longtemps, nous avons parlé du futur et de nos convictions communes : le projet, l’espace, les usages, la matière, la ville. Et, déjà, de la manière d’enseigner tout cela.
Aujourd’hui, nous parlons d’urgence.
En découvrant les nouvelles il y a quelques semaines, j’ai compris qu’il allait devoir affronter les conséquences d’un séisme dévastateur. Moi, je m’interroge depuis plusieurs mois sur celles d’une guerre. Deux catastrophes qui n’ont presque rien en commun. L’une vient de la terre. L’autre des hommes.
Pourtant, à plusieurs milliers de kilomètres l’un de l’autre, nous nous retrouvons au même endroit de la pensée, confrontés aux mêmes questions.
À quoi sert un architecte lorsque le projet se résume à une nécessité immédiate ? Lorsqu’on ne nous demande plus de concevoir une école, une maison ou une place mais de permettre à quelqu’un de trouver abri ?
Je m’interroge depuis des mois sur le rôle de l’architecte face aux crises majeures. Où s’arrête notre rôle ? Où commence celui des ONG, des ingénieurs, des logisticiens ?
Après tout, lorsqu’il faut reloger des milliers de personnes en quelques heures, quelle est la priorité ? Il faut de l’eau, des couvertures, des bâtiments disponibles. Il faut organiser les déplacements, répartir les ressources, coordonner les secours. À côté de cela, le projet peut paraître presque indécent.
Pourtant.
À Beyrouth, ces derniers mois, j’ai commencé à regarder autrement les lieux dans lesquels les populations déplacées s’installaient. Une école n’était plus seulement une école. Elle devenait un bâtiment traversant, dans lequel l’air continuait de circuler. Un hall d’immeuble devenait l’endroit où plusieurs familles tentaient, tant bien que mal, de retrouver un peu d’intimité. Un parking couvert devenait un refuge doté, presque malgré lui, de certaines qualités thermiques.
Je crois que c’est là que j’ai compris que l’urgence n’était pas extérieure à l’architecture. Elle la ramène à son état le plus nu. À la cabane primitive de Laugier, peut-être, mais plus largement encore aux gestes élémentaires qui précèdent toute forme construite.
Faire de l’ombre. Faire entrer la lumière. Récupérer de l’eau. Laisser le vent traverser. Poser un seuil. Séparer sans enfermer. Donner quelques mètres carrés à partir desquels il devient possible de recommencer à vivre et de consacrer enfin son énergie à autre chose qu’à sa propre survie.
Tout cela est-il déjà de l’architecture ? N’en est-ce pas même le fondement : la grotte, la toile tendue, l’abri, avant tout le reste ? Dès lors, loger dans l’urgence peut-il réellement être considéré comme un sujet secondaire pour notre métier ? Ou est-ce, au contraire, le moment où l’architecture, dépouillée de ses artifices, se trouve ramenée à ses raisons premières.
Le cliché de l’abri miracle
Après le dernier conflit au Liban, des connaissances m’avaient déjà contactée, très enthousiastes, pour me parler d’une réponse à l’urgence modulable superbe qu’il fallait absolument développer. Facile à monter, peu coûteux, reproductible partout. Ils l’imaginaient déjà vendu à grande échelle sur tout le territoire. Intéressés car ils me rappelaient combien ce type de dispositif avait pu rapporter à certains après l’explosion du port de Beyrouth.
J’étais très en colère, sans parvenir immédiatement à formuler ce qui me dérangeait autant. La catastrophe, le malheur des uns, doivent-ils toujours devenir pour d’autres une occasion à saisir ? Après chaque désastre, les propositions de prototypes semblent parfois arriver presque plus vite que les secours : l’abri pliable, le module universel, la maison imprimée en 3D.
Je suis mal à l’aise avec cette idée. Non pas parce que ces recherches seraient nécessairement inutiles mais parce qu’elles reposent selon moi sur un malentendu : celui qui consiste à penser que le problème de l’urgence serait d’abord un problème d’objet. Qu’il suffirait de trouver la bonne forme, une fois pour toutes, et que le reste suivrait.
Je crois exactement l’inverse. Et plus je lis Ian Davis, plus j’en suis convaincue. Dans Shelter After Disaster (1978), il affirme qu’il n’existe ni forme universelle, ni matériau miracle, ni modèle d’abri reproductible partout. Sa formule, je crois, peux devenir une sorte de mantra : le « shelter » est un processus, pas un objet. Une catastrophe ne détruit pas seulement des bâtiments. Elle bouleverse des habitudes, des voisinages, des économies, des réseaux d’entraide et des temporalités entières. On ne répond pas à cela par un objet, aussi ingénieux soit-il. On y répond par une méthode, par une succession d’états : mettre à l’abri, stabiliser, réparer, transformer, reconstruire.
C’est peut-être précisément là que commence le travail de l’architecte auquel je crois.
Le projet d’architecture question de regard
Alors, existe-t-il une manière proprement architecturale d’aborder l’urgence ? Je crois que oui. Elle ne repose ni sur une forme, ni sur un matériau, ni sur une technologie. Elle commence par une attitude : regarder avant de dessiner.
Commencer par dresser le portrait d’un territoire. Quels matériaux sont disponibles ? Quels savoir-faire subsistent ? Quels bâtiments peuvent être réparés ou démolis ? Quels artisans sont encore là ? Quelles familles veulent rester ?
Je me suis rendu compte que cette méthode ressemble, trait pour trait, à celle qu’on utilise déjà en réhabilitation, ou même dans tout projet. Avant d’imaginer le futur, on commence toujours par comprendre l’existant. Pourquoi oublierait-on ce réflexe pile au moment où il devient le plus précieux ?
Ici, l’architecte n’apporte pas forcément une forme nouvelle. Il produit une lecture critique de ce qui tient encore : un chaînage, un contreventement, une protection contre l’eau, une ouverture pour la ventilation, puis des améliorations ciblées.
L’urgence ne demande pas moins de projets. Elle demande plus de diagnostics, et tout autant de génie architectural.
Au Venezuela, après un séisme, le premier diagnostic est structurel. Qu’est-ce qu’on peut sauver ? Qu’est-ce qu’il faut étayer ? Au Liban, la question est différente. Même lorsque les bâtiments tiennent encore debout, les habitants ne peuvent souvent pas rentrer. Le diagnostic devient social, économique, politique. L’eau fonctionne-t-elle encore ? Les écoles rouvriront-elles ? La guerre reprendra-t-elle encore dans quelques semaines ?
Le dessin ne vient qu’après. C’est sans doute là notre spécificité. L’ingénieur vérifie qu’un mur tient. Le logisticien organise les flux. L’architecte se demande comment y vivre. Où cuisiner ? Où dormir ? Comment un ado peut s’isoler cinq minutes, comment les enfants peuvent jouer et se retrouver ? Comment plusieurs générations peuvent partager un même espace sans frictions permanentes.
Ces questions paraissent secondaires face à une catastrophe. Je crois exactement l’inverse. Elles sont la catastrophe. Parce que perdre sa maison, ce n’est pas seulement perdre un toit. C’est perdre sa manière d’habiter le monde et nous avons le pouvoir de rendre de dures transitions plus douces.
Méthode plutôt que solution
Je me suis souvent dit que j’aurais dû faire le DSA Risques majeurs. Théoriser ces questions est absolument nécessaire pour être efficace le jour où la crise arrive. Même si évidemment rien ne remplace le fait de vivre les crises et d’en tirer des conclusions concrètes, à adapter.
Faire beaucoup avec peu, frugalité, économie de moyens. Cela est répété dans le monde de la pratique et dans les écoles d’architecture comme un slogan, presque creux à force d’être cité sans être vraiment pensé. L’urgence lui redonne toute sa brutalité. Mais la frugalité, dans ces moments-là, ce n’est pas une posture esthétique, c’est un rapport violent au besoin.
Une école, par exemple. On ne la remplace pas, on la déplie autrement, le temps qu’il faut. Les salles de classe deviennent des chambres la nuit et redeviennent des salles de classe le matin, avec des cloisons légères, démontables, rangées contre un mur en quelques minutes si les cours doivent reprendre. Le préau devient un lieu de stockage sécurisé, pour que les familles qui dorment là puissent laisser leurs affaires sans craindre qu’on les leur vole ou qu’on les leur prenne. Rien de tout cela n’est nouveau, rien n’est génial. Il s’agit simplement de regarder ce qu’il y a déjà : du bois de coffrage récupéré, des portes retirées d’un bâtiment condamné, des rideaux, et de tirer de chaque élément plusieurs usages possibles plutôt qu’une seule réponse figée.
Sacré diagnostic Produits, Equipements, Matériaux et Déchets » (PEMD), me direz-vous… Toujours à l’opposé de la solution reproductible que l’on plaquerait ailleurs telle quelle. Un outil pensé pour ce lieu-là, avec ce qu’il contient, avec les usagers qui y seront, en particulier leurs bras, leurs contacts et leur propre capacité d’adaptation.
Je me rends compte, en écrivant cela, que tout cet article pourrait sembler hors-sol. Je passe mon temps à dire qu’il faut regarder, comprendre, s’adapter au terrain, et je ne propose presque rien de concret. Comme si bien penser dispensait d’agir. Ce n’est pas ce que je veux dire. Penser avant d’agir, ce n’est pas un prétexte pour ne rien faire, ni une garantie que l’on ne se trompera pas. On va se tromper. On pourra poser un élément au mauvais endroit, sous-estimer un besoin, mal évaluer un risque. Cela ne dispense de rien. Il faut agir quand même, vite, avec ce que l’on a, en acceptant que l’on fasse au mieux.
C’est peut-être ici que l’architecte retrouve sa vraie place. Non pas parce qu’il détiendrait une solution que personne d’autre n’aurait mais parce qu’il porte un regard et dispose d’outils : le dessin, le prototype, la vision à plusieurs échelles, le dimensionnement, etc.
Protéger par la vision long terme
Parce que le vrai danger de l’urgence, ce n’est pas seulement la catastrophe. C’est ce qu’elle autorise ensuite. On présente souvent les reconstructions comme des pages blanches, où les promoteurs, autant que les producteurs « d’abris miracle », se présentent en chevaliers sauveurs. Mais elles ne sont jamais des pages blanches. Reconstruire, c’est décider qui revient, qui reste, qui part. Quels bâtiments sont conservés, quels quartiers et quelles histoires sont effacés.
L’histoire, justement, regorge de catastrophes devenues des accélérateurs de spéculation, de déplacements forcés, de transformations urbaines qui ne se seraient jamais imposées en temps normal. Sous prétexte de protéger les habitants, on les éloigne parfois pour de bon de leur lieu de vie. On les reloge « pour leur bien », plus loin. On ne les fait jamais revenir.
Sultan Barakat, Professeur au Collège de politique publique de l’Université Hamad Bin Khalifa (Doha, Qatar), le montre bien à propos des reconstructions post-conflit : les projets les plus durables ne sont pas ceux qui vont le plus vite mais ceux qui redonnent aux habitants leur capacité d’agir. Dans le cas du Gujarat, après le séisme de 2001, l’État fournissait une aide financière et des matériaux subventionnés ; les habitants reconstruisaient eux-mêmes, accompagnés par des ONG pour les techniques parasismiques. En anglais, cela s’appelle « owner-driven reconstruction ». La reconstruction conduite par les habitants, non à leur place.
Cela fonctionne, on le sait. Et ce n’est rien de nouveau, je faisais déjà en 2017 mon diplôme sur l’accompagnement à l’auto-construction en Guyane Française. Alors pourquoi n’est-ce pas un réflexe ?
L’urgence ne doit jamais devenir une excuse pour effacer.* Elle devrait, au contraire, nous obliger à regarder plus attentivement ce qui doit absolument être sauvé d’entre les décombres. Les liens. Les usages. Les voisinages. Les cicatrices aussi, parfois : celles qu’il ne faut pas soigner trop vite, ni trop bien, pour pouvoir apprendre à vivre avec les séquelles.
C’est là que je retrouve Marcos. Si loin et pourtant si proche. J’aimerais que l’on parle peu de tentes ou de modules mais plutôt de quartiers, de la force, malgré le désarroi, des populations qui veulent rentrer chez elles. De bâtiments que l’on peut encore réparer. De ce qu’il faut garder donc avant même de penser à reconstruire.
Je ne sais pas si l’architecture de l’urgence existe comme discipline à part entière. Je crois, en revanche, qu’elle existe comme exigence. Regarder avant d’agir. Comprendre avant de remplacer. Réparer avant de démolir. Construire avec, plutôt que pour. Adapter nos fondamentaux au temps court.
Notre génération va sans doute travailler moins sur des terrains vierges que sur des territoires fragilisés, déplacés, blessés. Les guerres se succèdent. Le climat s’emballe. Les déplacements de population ne sont plus une exception ; ils deviennent une condition presque permanente de ce siècle. Nous allons devoir apprendre à dessiner non pas seulement des bâtiments mais des transitions. À accompagner des retours. À faire avec peu. À faire vite sans renoncer à penser loin, ni à faire bien.
Peut-être est-ce cela, au fond, l’architecture de l’urgence. Ne pas inventer l’abri parfait. Simplement rendre possible, malgré tout, le retour progressif d’une manière d’habiter le monde avec humanité.
Estelle Poisson
Architecte — EST architecture
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