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Accueil > Chroniques > La Source Vive sert l’acoustique qui la modèle et inversement

La Source Vive sert l’acoustique qui la modèle et inversement

1 septembre 2026

La Source vive Bouchain, Chiambaretta
@SkyXpertDrone

Une histoire d’amitié mais aussi d’amour de la musique. * Idem pour La Source Vive, une deuxième salle de musique, bâtie à ses côtés, conçue par Patrick Bouchain et Philippe Chiambaretta, inaugurée au printemps 2026.

La Grange au Lac (Haute-Savoie) naît à l’initiative d’Antoine Riboud alors patron de BSN (futur Danone) à la demande de son ami Mstislav Rostropovich. En 1993, ouvre la salle de 1 200 places sur le territoire de l’Hôtel Royal propriété de Danone. Avec elle Patrick Bouchain tient son projet le plus émouvant, frissonnant de bois, de liberté et de plaisir irréductible d’inventer.

Sous la houlette de Rostropovich, La Grange au Lac accueille Les Rencontres Musicales d’Évian. Après son départ en 2000, les Rencontres s’éteignent. Antoine Riboud meurt en 2002, le grand violoncelliste en 2007. Jusqu’en 2014 sans entrer dans le grand sommeil, la Grange se repose. En 2014, sous l’impulsion de Laurent Saachi, président de l’Evian Resort, une renaissance s’amorce sous la direction artistique des Quatuor Modigliani, puis de Philippe Reinhard jusqu’en 2022. En parallèle, une autre histoire d’amitié et d’amour de la musique se profile.

Les mélomanes connaissent bien le nom d’Aline Foriel-Destezet, mécène d’institutions culturelles en particulier dédiées au répertoire de musique classique. Veuve depuis 2021 de Philippe Foriel-Destezet fondateur d’Ecco, puis président d’Adecco (société spécialisée dans l’intérim), elle soutient aussi bien la Philharmonie de Paris, l’Opéra royal de Versailles, celui de Paris, le Festival d’Aix-en-Provence… En 2022, elle reçoit entre autres un International Opera Award pour son mécénat. La fortune familiale est estimée à 2,8 milliards d’euros.

En 2017, elle séjourne à Évian, découvre La Grange au Lac. Touchée au cœur, elle décide de rencontrer son architecte Patrick Bouchain. Déclic. Lever de soleil sur une envie un peu folle. Pourquoi ne pas travailler avec lui pour inventer une nouvelle salle de musique ? Mais où ? Là où ce sera le mieux. Tous les deux voyagent la France et l’Europe en quête d’un lieu propice. Étrange qu’il leur ait fallu deux ans pour se décider. Pourquoi pas tout de suite choisir de se mettre à côté de La Grange au Lac ce qui paraît aller de soi ? Crainte d’une confrontation avec elle, difficulté à les faire vivre côte à côte et ensemble ?

La Source vive Bouchain, Chiambaretta
@Salem Mostefaoui

En 2021 l’Évian Resort propose à Aline Foriel-Destezet un partenariat inédit de construction d’une salle de concert, dont elle sera la fondatrice, enveloppée dans la création d’un projet musical plus global : Les Mélèzes, une institution commune réunissant ancienne et nouvelle salles avec des objectifs culturels élargis. Aline Foriel-Destezet franchit le Rubicon et lance le projet La Source Vive. Il y a eu Riboud, Rostropovitch et Bouchain. Il y a désormais Aline Foriel Destezet, Renaud Capuçon violoniste hyper sollicité aux activités multiples, qui prend la direction des Rencontres Musicales et toujours Bouchain.

La gestation de La Source Vive commence. Étonnante. Acte un, depuis quelques années, Patrick Bouchain dîne parfois avec Philippe Chiambaretta, patron de l’agence PCA. Curiosité croisée de l’un pour l’autre et inversement. Bouchain s’étonne du parcours de Chiambaretta, de ses détours avant d’arriver à l’architecture avec la création de son agence en 2000, de son croisement des sciences et des arts pour nourrir l’architecture, son investissement sur fond propre pour créer un laboratoire de recherche dont les résultats paraissent dans la revue transdisciplinaire Stream (le n°1 paraît en 2009).

Au printemps 2021, au cours d’une de leur rencontre, Bouchain lui propose de travailler avec lui sur un projet de salle de musique. La demande étonne Chiambaretta, lui paraît presque trop belle, il demande un peu de temps pour se décider. En septembre, Bouchain le rappelle. « Alors ?». « Alors c’est oui ! »

La Source vive
@Salem Mostefaoui

Acte 2 : très vite le principe de leur association est noué. Chiambaretta sera l’architecte,** Bouchain aura la direction artistique, Renaud Capuçon avec Alexandre Hermardinquer celle de La Source Vive. Ce dernier, déjà directeur exploitant de la Grange au Lac depuis 2013, fort de son expérience à l’Opéra de Paris et à l’auditorium du Grand Louvre, cerne, synthétise, explique les besoins pour les architectes, raconte comment accueillir, décrit le quotidien des musiciens, un fond essentiel d’expériences.

Aline Foriel-Destezet propriétaire délègue la maîtrise d’ouvrage à Danone dont Laurent Saachi représente les intérêts.

Créer une salle nouvelle très bien, mais laquelle ? Il faudrait des loges, un foyer d’accueil. La salle nouvelle ne saurait ressembler à l’ancienne, jouer la petite sœur d’appoint. Il s’agit de deux vocations, donc de deux personnalités différentes, La Grange au Lac adaptée pour la musique symphonique (1 200 places), la Source Vive plus intimiste (500 places) dédiée à la musique de chambre. Pour elle, Renaud Capuçon souhaite une acoustique spécifique, un son très clair, précis, chaleureux, soyeux.

Au jeu des sources d’inspiration, c’est la bouteille à l’encre. Salle dite boite à chaussure (en longueur), en vignoble (avec gradins enveloppants la scène), ou bien plutôt un croisement des deux, hybride, expérimentale ? Suit l’étude des plus inspirantes : la Philharmonie de Hans Scharoun à Berlin, la Salle Pierre Boulez de Frank Gehry dans la même ville, des grands classiques à l’acoustique ciselée, la Musikveiren à Vienne de Theophil Hansen, le Concertgebouw d’Amsterdam de Dolf van Gendt… Tournent dans les têtes des images, des impressions. Pourquoi ne pas imaginer une pierre levée la salle glissée dessous, un tumulus, s’inspirer de la salle chthnotienne de la grotte Jamos del Agua conçue par Cesar Manrinque creusée dans la lave de l’île de Lanzarote aux Canaries, ou encore de l’église semi- souterraine du Temppeliaukion des frères Timo et Tuomo Suomalainen à Helsinski ?

Décision capitale, dès les premiers jours Bouchain contacte Albert Yaying Xu, l’acousticien à l’oreille d’or, déjà au charbon lors de l’invention de la Grange au Lac. Avec les premières ébauches et intentions qui lui sont présentées, il dessine dès septembre-octobre 2021, une page de croquis sans qualité esthétique mais d’une acuité de visionnaire.

L’essentiel de la future salle est esquissé : la forme en cône, la coque en béton armé, l’extérieur morphologique, les dimensions intérieures, les gradins désaxés en pétales, le volume par spectateur, le temps de réverbération entre 1,6 et 1,7 (au final 1,8), la scène si proche du public qu’il pourra voir les mains du pianiste. Trait piquant, en 2021 Xu a 87 ans, Aline Foriel-Destezet 80, Bouchain 76, comme quoi la création saute en cabri les frontières des temps de retraite.

Bouchain, Chiambaretta
@Salem Mostefaoui

En 2023, Bouchain et Chiambaretta souhaitent expliquer leur travail commun sur La Source Vive. Leur dialogue, les échanges avec David Abittan aboutissent à un petit ouvrage vite épuisé. À l’occasion de l’ouverture de La Source, ils le ressortent à quelques détails près chez Flammarion sous le titre L’architecture comme instrument. Livre utile, nécessaire, à tiroirs, par exemple l’un consacré à leur manière d’aborder le projet chacun et ensemble, leur pratique respective, Bouchain dessinant sans cesse, travaillant en maquettes avec Dato Tarlalevitch, Chiambaretta avec PCA en maquettes aussi et beaucoup en plans, un autre à leur analyse de la situation de l’architecture aujourd’hui, le rôle des architectes avec une critique éclairante de la commande en France, figée, corsetée d’habitudes, serrée de réglementation, une commande qu’ils ne peuvent que mettre en espace, alors qu’il faudrait en amont dans un monde en mutation sévère se concentrer sur l’intelligence de la question posée avec le maître d’ouvrage et comment la nourrir tous azimuts et y répondre.

Le titre dit tout ou presque, La Source Vive sert l’acoustique qui la modèle et inversement, dans une itération, des échanges constants façon ping-pong, entre propositions, réponses, modifications, transformations, adaptations, toujours plus poussées. De fait, l’acoustique peut s’objectiver aujourd’hui grâce à la puissance de calcul, la modélisation 3D, ses cartographies dont les images devenues banales font oublier la beauté, miroir de la sarabande des neurones et des synapses, cartographies ultra-précises utilisées aussi bien pour évaluer la qualité du son, de la vue, de la lumière…

Ainsi, la salle se précise au fur et à mesure des allers et retours : forme, plan, matériaux, effets des uns et des autres et tous réunis.

Encore fallait-il avant ce travail d’orfèvres trouver l’assiette exacte du bâtiment. En arpentant le site, juste un peu plus haut dans la pente et à côté de La Grange au Lac se dessinait une clairière, avec deux pins morts, un tronc en travers, de quoi se glisser au milieu des arbres alentour sans les toucher (sauf un) en particulier un grand hêtre. Gentil miracle, malgré la taille réduite du terrain, il permettait d’y glisser une salle de 500 places.

La Source vive
@Salem Mostefaoui

En revanche, plus question de construction enfouie voire souterraine. Le passage des sources Cachat à 25 m de profondeur interdisait de creuser, obligeait à des fondations peu profondes des pieux entre 6 et 8 mètres, leur mise en œuvre ultra-surveillée pour ne susciter aucune perturbation des sols et infiltration de laitances. Pas question non plus de réunir les loges et la salle. En toute logique elles sont installées, un peu plus en amont encore, le long de la petite avenue qui mène plus loin aux hôtels. Elles reprennent l’architecture vernaculaire des Alpes, l’esprit des granges des alpages. Pas de chichi, un petit côté japonais dans la retenue, un cocon bois clair en structure et panneaux sur socle béton enveloppé de pierres autoporteuses. Les musiciens y trouvent leurs aises, leur foyer, les bureaux, un studio d’enregistrement. Un quart du bâtiment ne se visite pas, rempli de CTA, trop bruyantes pour s’installer près de la salle que rejoint un accès souterrain ultra-court ouvrant sur la scène.

La scène, enfin ? Presque ! Aux Loges s’ajoute le Foyer commun aux deux équipements. Il remplace celui existant, un préau frugal, sans eau ni chauffage construit après la Grange au Lac sans Bouchain. Sa destruction effectuée, le nouveau Foyer est implanté sur le même terrain perpendiculaire à la Grange au Lac. Un ouvrage aimable dans l’esprit des Loges, structure bois et acier noir, ouvert, toit de zinc à large débord en marquise, terrasse en prolongement vers l’est pour le bar et les réceptions. S’ajoute, cuisine, vestiaire, billetterie et une vitrine des maquettes et documents essentiels à la compréhension de la genèse de la Source Vive. Un bref passage y conduit orné d’une drôle de machine façon pieuvre ou soleil qui mise en mouvement, espiègle, agite des grelots pour l’invitation aux spectacles.

La Source vive
@Salem Mostefaoui

Vu de l’extérieur, ce passage assez sec et lourdaud recouvert de pierre est sans doute le seul bémol évident du projet. Ce passage vite franchi, le hall, simple, éclairé mezzo voce par des luminaires de verre suspendus et des leds glissés en sous face des mains courantes, distribue la salle et ses gradins. Pourquoi évoquer son volume intérieur avant celui extérieur ? Car il en découle, un peu comme la montgolfière ne devient belle qu’emplit du souffle de l’air. Celui de la musique ici, de la propagation des sons.

À peine entré, le titre du livre ‘L’architecture comme instrument’ revient en mémoire, instrument pour offrir la musique, à travers les musiciens pour le public. Loin de la forme barlongue de La Grange au Lac, La Source Vive s’enroule sur elle-même, embrasse, concentre sur la scène et en même temps soulève vers le ciel. Que son plan ovale au sol ne trompe pas. En élévation il s’estompe. Un peu comme l’obturateur à lamelles de l’appareil photo, les gradins semblent se chevaucher en vignoble pour serrer au plus près la scène, sans fosse, là quasi domestique, plateau de 90 m², extensible à 150 m² pour les enregistrements grâce aux deux premières rangées démontables.

Proximité, intimité, sorte d’amitié que renforcent les fauteuils à deux places plus canapés que fauteuils, en cuir de vache ferme et doux, légèrement séparés les uns des autres pour ne pas gêner les voisins. Là-dessus règne la voûte de la coque et là-haut son oculus où s’accrochent l’abat-son et le lustre de dix mètres de hauteur. La coque d’abord. Ses moulures superposées de plâtre blanc brut en léger ressaut l’une de l’autre dont la largeur s’accroît en montant vers le ciel, attirent les regards vers lui. Sculptées, elles ressemblent pour les uns à des partitions, pour d’autres à des stalactites en formation ou des strates sédimentaires… Toutes servent et cisèlent l’acoustique.

Bouchain, Chiambaretta
@Salem Mostefaoui

L’abat-son ensuite. Avec ses huit croissants recouverts de feuille d’aluminium, le même que pour la Grange au Lac, il concourt à régler les réflexions sonores. Mais pas seulement, il reflète aussi les lumières très calculées, artificielles et naturelles, diffusées soit depuis l’oculus sommital soit depuis des portes ouvertes lors des répétitions en journée sur les arbres alentour, rare contact pour une salle de musique avec la nature.

À ce registre restreint de matériaux, s’ajoute bien sûr le bois. Du hêtre rose au sol, en boiseries assez raides d’ailleurs autour de la scène, mis en œuvre par les maîtres menuisiers. Avec le plâtre, les cuirs, il teinte selon les heures la voûte, le tout très propre et neuf aujourd’hui que le temps, heureux allié, patinera comme il tannera le cuir des fauteuils.

La voûte enfin. Une belle affaire de construction, de technique dont le chantier donnait presque l’envie qu’il s’arrête tant sa vérité structurelle frappait. Pour simplifier, un radier drainant sur une trentaine de pieux porte deux arènes. Celle interne en béton se poursuit en voûte au-dessus de la salle jusqu’à l’oculus. Celle externe elle aussi de béton mais seulement en partie basse reçoit la charpente de lamellé collé dont chaque poutre centrée adopte une courbure différente. Entre les deux coques distantes de 2 mètres se glissent escaliers, nacelles et passerelles techniques. Sur la charpente vient un double complexe de voligeage et les habituels pare pluie, pare vapeur, isolant et enfin une rare toiture d’écailles de cuivre prépatiné à joint debout. Une carapace moulée sur la respiration et le souffle de la musique.

En s’approchant de La Source Vive sa présence et sa discrétion surprennent. Impression contradictoire mais réelle. La figure à la fois borie, yourte, tumulus compact à première vue sans ouverture dessine une forme dense, massive que son armure de métal entre bistre et terre brune rougeâtre ancre dans les sols, associe à la couleur des troncs des pins et des cèdres, à la nature.

La Source vive
@Salem Mostefaoui

Mimétisme, immersion, vibrations subtiles ? En tout cas correspondances qui soudain se dévoilent plus étendues encore. La Grange au Lac, La Source Vive par leur architecture, leur programme, leur matière, diffèrent radicalement, deux entités autonomes mais une même créature, à double visage marquée d’un même air de famille qu’il est piquant symboliquement de rapprocher de leurs deux architectes, unis, emportés au-delà d’eux-mêmes par un objectif commun, servir la musique. Objectif atteint, l’acoustique satisfait voire comble les musiciens, les mélomanes et les spectateurs. Comme l’espérait Capuçon, une salle de caractère, un son spécifique, clair, précis, chaleureux et même soyeux !

Jean-François Pousse

* Lire Portrait imaginaire de la Grange au Lac
** Merci à Salomé Rigal, chef de projet de La Source Vive chez PCA, pour les heures passées à raconter, expliquer, étancher une curiosité insatiable.

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Par La rédaction Rubrique(s) : Chroniques, Visites Mots-clés : Haute-Savoie, Musique, Patrick Bouchain, PCA-STREAM

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