
L’architecte star et étranger a-t-il vécu ? À l’heure d’une nouvelle préférence nationale, les déboires de Snøhetta alimentent un procès général en incompétence.
Bon, l’agence norvégienne Snøhetta n’est plus en odeur de sainteté. Depuis les avanies liées au théâtre des Amandiers à Nanterre (Hauts-de-Seine), les anciens chouchous – l’agence est l’auteure de l’immeuble du Monde – se font dégommer de partout avec une méchanceté qui montre tout ce qu’il y a de frustration dans le monde de l’architecture en France.
C’est le Parisien qui a allumé la mèche, avec un article daté du 7 novembre 2025 intitulé La rénovation des Amandiers, un gouffre financier. Difficile d’être plus clair, même si l’agence Snøhetta n’est pas citée dans le titre et l’en-tête de l’article ! D’apprendre que le budget évalué en 2019 à 34,20 M€ se révèle en 2025 de 58,35 M€. Il faudra cependant attendre un article du Monde le 23 janvier 2026, sobrement intitulé Derrière le nouveau Théâtre des Amandiers, à Nanterre, un trouble chantier – l’agence toujours pas citée dans le titre ou l’en-tête – pour que le trouble soit établi aux yeux de tous. La preuve, Beaux-arts magazine s’enflamme à son tour en mars 2026 dans un article véhément intitulé Des bâtons dans les roues des super architectes, sans que soit pour autant nommée l’agence dans le titre et l’en-tête. Je suis sûr que Snøhetta saura gré à la presse française, pourtant toujours prompte à brûler ce qu’elle a adoré, de sa bienveillance.
Le fait du prince quoi qu’il en coûte ? En tout cas Libération expliquait dès le 9 janvier 2026 que Patrick Jarry, alors maire de Nanterre, avait imposé l’agence norvégienne, au détriment apparemment de l’agence Blond&Roux lauréate. Qu’un maire ou qu’un maître d’ouvrage impose ses vues, rien de nouveau. Ils sont des centaines d’élus à se gargariser de leur architecte international, peu importe que ce dernier, par définition, ait plus de mal à construire ici que chez lui. Par exemple, avait-on vraiment besoin de Kengo Kuma, celui du FRAC de Marseille, pour la galerie de protection de la polychromie de la cathédrale Saint-Maurice d’Angers ?* En l’occurrence, il a eu le nez creux Patrick Jarry avec cette série d’articles qui tombent juste avant les élections municipales, c’est son successeur qui doit être content.
Ce n’est quand même pas de chance, pour une fois qu’il est question dans la presse nationale d’un grand projet architectural culturel, le théâtre des Amandiers, qu’en retiendra-t-on ? En attendant de parler de la dérive financière du Grand Hôpital nord de Renzo Piano ?
Par les temps qui courent, les architectes étrangers feront bientôt de parfaits boucs émissaires de l’incompétence des élus qui se la jouaient barons et qui, à défaut de Versailles, faisaient appel à un maître exogène pour leur gymnase de campagne. Alors quand le vent tourne et que la préférence nationale rentre dans le dictionnaire, ils n’ont plus intérêt à exiger des travaux supplémentaires les architectes étrangers. Ni d’ailleurs n’importe quel architecte d’ici ou de là-bas.
En effet, il faut garder le sens des proportions et ces polémiques n’ont finalement rien à voir avec la nationalité de l’impétrant sauf bien sûr s’il travaille pour l’État et qu’il est français. C’est la loi de l’avion qui tombe. Il suffit qu’un avion s’écrase et la nouvelle va faire le tour du monde des médias durant trois jours. Peu importe que le reste du temps des milliers d’avions et des millions de milliers de passagers parviennent chaque jour à destination sans encombre.
Par exemple, dans l’actualité française de l’architecture des avions qui tombent, nous pourrions évoquer la SNCF condamnée à verser 274 M€ dans le dossier de la rénovation de la gare du Nord (Le Monde 11/02/2026). Pour rappel, le 22 septembre 2021, le monde entier, sidéré, apprenait que le méga projet de rénovation de la Gare du Nord, conçu par l’agence parisienne Valode & Pistre passait purement et simplement par pertes et profits. Pertes surtout.** Et c’était alors sans compter les 274 M€ que doit cinq ans plus tard encore verser la SNCF pour ce déraillement en rase campagne. Une gestion de projet par le gouvernement qui impressionne sans doute l’électeur contribuable et un fiasco auquel Snøhetta n’est pour rien.
Nous pourrions encore évoquer ce titre, dans Le Parisien (23/01/2026) digne d’un film d’horreur Les urgences rénovées déjà dans le dur. En quelques mots, à Creil (Oise), la rénovation longtemps attendue et à peine livrée des urgences ne tient pas ses promesses, ce n’est rien de l’écrire, même si l’Agence régionale de Santé (ARS) affirme que ces nouveaux locaux sont « adaptés ». En tout cas, les brancards dans les couloirs pas assez larges, les soignants se disent « à bout ». L’agence d’architecture, française, n’est pas citée dans l’article, ce qui semble suggérer que les architectes ne sont pas les seuls en cause, ils seraient déjà sinon rhabillés pour quatre saisons. Ici même à Chroniques avons à l’occasion fait part de notre désarroi à regarder tomber les avions de nos lignes nationales.***
D’aucuns pourraient imaginer que de telles mésaventures, surtout quand elles sont exotiques, inviteraient les élus à la circonspection. Mais non. En témoigne le fiasco monumental du musée du Louvre. Ou encore la livraison en 2026 de l’anachronique Tour Triangle à Paris d’Herzog & De Meuron, imaginée en 2008 !
Demeure la question : à l’heure des élections municipales, in fine, quelle idée à lire la presse nationale, sans parler des réseaux asociaux, les Français se font-ils donc de l’architecture et des architectes ? Pas un sondage pour nous éclairer.
Toujours est-il que personne n’a rien à gagner des déboires de Snøhetta, tous les architectes finalement versés dans le même sac. Cela finit par affecter l’architecture dans les villages, l’exemple national renforçant la méfiance et la suspicion.
Pour autant, faut-il se rassurer en se disant que ces désordres ne sont que l’arbre qui cache la forêt, et que pour le reste, l’architecture en France est réglée comme des milliers d’avions qui volent sans complication ? Rien n’est moins sûr.
En attendant, Snøhetta a livré début 2026 à Taichung (Taïwan) les espaces de bureaux de l’un des principaux cabinets de conseil financier d’Asie. L’agence s’apprête aussi à livrer le nouvel opéra de Shanghai et livre en mars 2026 en Thaïlande, Cloud 11, un projet de « régénération urbaine » à usage mixte de 250 000 m². Oh et la firme a également emporté en 2025 le projet du prochain musée d’art de Beijing, livraison prévue en 2029.
Pour les questions à propos du petit théâtre en France près de Paris, s’adresser à son département juridique.
Christophe Leray
* Lire notre article A Angers, l’union sacrée du Maire, de l’Evêque et du Malin ? (2020)
** Lire notre article Gare du Nord : pour éviter le ridicule, les ambitions attendront ? (2021)
*** Lire notre article À Toucy, la piscine a fait plouf, et puis non… (2025)
**** Snøhetta dans Chroniques