
Certains le savent depuis ma dernière chronique, je suis actuellement au Liban.* J’ai commencé à écrire ce chapitre le mercredi 4 mars 2026, dans un pays soudain replongé dans le chaos, sous ordre d’évacuation et sous les bombes depuis trois jours.
Les nuits se remplissent d’attente, cette attente étrange qui précède les déflagrations. On écoute les vibrations de la ville. On dort peu. Pourtant, au milieu de ces nuits trouées d’explosions, je continue à penser à la ville. À cet objet plus fragile que jamais que nous appelons architecture.
Une question me poursuit : les villes sont-elles encore faites et pensées pour être habitées ? Sont-elles devenues autre chose, des leviers économiques, des outils de pouvoir, des terrains de projection politique ?
Les constructeurs dominent désormais le monde urbain. Promoteurs, investisseurs, États parlent de territoires comme on parlerait de ressources. Les dirigeants se sont toujours rêvés en bâtisseurs mais comme marqueurs de pouvoir et d’éternité. Aujourd’hui les choses ont changé, l’immobilier est devenu un levier de pouvoir gargantuesque où l’argent doit être presque instantané ; hissé jusqu’à la Maison-Blanche le promoteur construit comme une étape pour accéder à la gloire ; décidant de qui a le droit d’exister, qui peut habiter, qui peut acheter, qui doit partir. Comme si la ville n’était plus faite de vies mais d’opportunités, de transactions.
Dans ce système, tout bâtiment doit produire de la valeur, et surtout une valeur rapide. La question n’est plus : comment faire société ? comment habiter ? quelle densité ? quelle attractivité ? Elle devient uniquement : quel retour sur investissement ? quel intérêt ? Les immeubles deviennent des produits financiers, les quartiers des opportunités, les respirations des centres commerciaux, les territoires des actifs. L’architecture est tolérée tant qu’elle produit de la valeur ; sinon elle doit disparaître.
Guerre, ville et refuge
Au milieu de ces bouleversements, une chose demeure profondément humaine : le besoin d’un chez-soi. Lorsque l’extérieur devient dangereux, le corps cherche instinctivement refuge. On ferme les volets, on s’approche des murs, on reste dans ce morceau d’espace qui nous protège. Nos maisons ne sont pas seulement des abris ; elles sont des fragments de nous-mêmes. Le sociologue Gustave-Nicolas Fischer écrivait dans La Psychologie de l’espace (1981) que l’identité d’un individu est souvent indissociable des lieux qu’il habite. Nos souvenirs s’y déposent, nos gestes s’y répètent, nos vies s’y organisent. Les architectes dessinent des espaces mais ce sont les habitants qui les chargent de sens. Alors lorsque des quartiers entiers disparaissent sous les bombes, que détruit-on réellement ? Des bâtiments, ou des fragments d’identité ?
La guerre ne fait finalement que révéler ce qui était déjà là. Elle expose la structure politique et économique des villes. La composition urbaine, les axes, les infrastructures prennent soudain une signification stratégique, elle agit comme un révélateur brutal. Ces derniers jours, on répète que « la moitié de Beyrouth est sous ordre d’évacuation ». Mais quelle moitié exactement ? Beyrouth est une ville qui porte encore les traces de sa guerre civile (1975-1990), un conflit de quinze années qui l’a littéralement scindée en deux, séparant l’est et l’ouest selon des lignes religieuses, sociales et politiques.
Aujourd’hui, lorsque l’on observe les zones concernées par les évacuations et les frappes, on ne peut s’empêcher de voir réapparaître certaines de ces fractures. Cette moitié de Beyrouth n’est pas seulement un territoire militaire occupé : elle est surtout une géographie sociale. Une division de classes, une division de religions, une division de pouvoir d’achat. Pas uniquement, bien sûr, mais sous couvert d’une guerre visant à éliminer le Hezbollah, une autre question demeure : qui habite réellement ces quartiers, ces chambres, ces souvenirs que l’on demande aujourd’hui d’abandonner ? Et, au-delà d’une organisation politique, quelles populations, quelles histoires urbaines et quelles vies quotidiennes souhaite-t-on effacer avec eux ?
Le ministre israélien des Finances Bezalel Smotrich a annoncé le 5 mars que Dahieh, la banlieue sud de Beyrouth, « ressemblerait bientôt à Khan Younès », l’une des villes les plus lourdement détruites de Gaza. Quelques mots suffisent désormais à transformer une ville en variable stratégique. Une architecture effaçable. Votre refuge, vos souvenirs, vos écoles, vos parcs peuvent disparaître parce qu’un pouvoir militaire en a décidé ainsi. Depuis quand les villes peuvent-elles être effacées comme de simples données sur une carte ? Je ne suis pas devenue architecte dans un monde où c’était le cas.
À Beyrouth, l’aéroport est situé au sud de la ville, à proximité de ces quartiers et territoires associés au Hezbollah. Certains y voient aujourd’hui une aberration stratégique. Pourtant, combien d’aéroports dans le monde ont été construits près de quartiers modestes ? Combien d’infrastructures ont été implantées là où la valeur foncière était la plus faible ? La géographie urbaine est toujours politique. Il y a encore quelques mois, des financements internationaux étaient envisagés pour la construction d’un nouvel aéroport.
Aujourd’hui cette question se lit autrement. La guerre ne redessine pas la ville : elle révèle les choix qui l’ont façonnée et ceux qui lui sont imposés pour demain.
Reconstruire : opportunité ou nécessité ?
Dans ces moments, la question de l’après surgit presque immédiatement. Il est question de reconstruction, nouveaux projets, nouveaux plans. Un cynisme étrange apparaît parfois dans les conversations. « Au moins il y aura du travail pour vous les architectes ». Après chaque crise, cette phrase revient. Et je dois reconnaître que moi aussi, parfois, je l’ai pensée. Les crises deviennent des opportunités.
Architectes, urbanistes, entreprises, institutions : chacun semble prêt à prendre sa part du chantier. Une effervescence post-catastrophe apparaît, comme si la destruction ouvrait un nouveau marché. Est-ce bien ? Est-ce mal ? Je ne sais pas. Si l’on me demandait de participer à la reconstruction, je le ferais probablement mais pas à n’importe quel prix. Reconstruire comment ? Je le ferais s’il y avait une chance pour que les reconstructions réparent les territoires, tissent avec le passé mais s’il s’agit de participer aveuglément à l’appropriation, à l’occupation de la terre, c’est non.
L’histoire de l’architecture montre que le colon construit pour marquer le territoire, pour inscrire sa présence et sa culture dans la pierre. Toutefois, cette question déborde aujourd’hui les seules logiques coloniales. Violons-nous la terre lorsque nous construisons ? Lorsque nous urbanisons des paysages naturels, lorsque nous transformons un lieu préexistant, lorsque nous gentrifions un quartier jusqu’à en effacer les traces. L’architecture peut réparer, elle peut aussi effacer. Dans les périodes de reconstruction, ce danger devient encore plus grand : reconstruire trop vite, reconstruire sans mémoire, reconstruire comme si l’histoire avait disparu avec les ruines. L’histoire encombre, l’histoire se monétise mal… Je pense et ris avec cynisme à un Dahieh transformé en parc, en respiration à l’échelle de la ville… Que la démolition et l’horreur rendent à la terre. Cela n’arrivera pas.
Je pense souvent à Gaza ces jours-ci. À la terre. Au sol. Lorsqu’une ville est détruite, il est répété en boucle qu’elle sera reconstruite. Comme si cela allait de soi. Pourtant cette semaine, certains soirs, je me surprends à imaginer autre chose. Un retrait. Un abandon momentané des villes. Laisser les puissants seuls avec leurs infrastructures, leurs frontières et leurs armes. Revenir à quelque chose de plus ancien. Une architecture du nécessaire. Une architecture presque animale. Un sol, un morceau de ciel, le vent, la mer. Ce pourquoi se battent en ce moment des hommes et des femmes dans le sud du Liban ; ils risquent leur vie et meurent car ils refusent de quitter leurs champs, leurs fermes, leurs terres, leur identité.
Pour la première fois, je n’étais plus tout à fait sûre d’être fière d’être architecte.
J’aimerais pour ce monde que l’homme retrouve un rapport à la terre, qu’il se roule dans la poussière, dorme sous les étoiles, qu’il habite le monde avec presque rien pour se souvenir de ce qui importe vraiment.
Mon espoir réside dans la force primitive du geste : face à la violence du monde, l’architecture permet à un corps de rester vivant quelque part. Continuons donc à concevoir et construire pour prendre soin, pour faire refuge, battons-nous donc avec nos armes pour que nos villes se réhumanisent.
Estelle Poisson
Architecte — EST architecture
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