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Accueil > Chroniques > Chroniqueurs > Journal d'une jeune architecte > Journal d’une jeune architecte — Coupable d’aimer les tours

Journal d’une jeune architecte — Coupable d’aimer les tours

14 avril 2026

Tours
Le Holiday Inn de Beyrouth @Anthony Saroufim

Il y a peu, des collègues de l’ENSA Paris-Val de Seine rééditaient un ouvrage consacré à la tour métropolitaine. Il s’agit d’un livre collectif qui retrace trente années d’enseignement autour de la grande hauteur. En réécoutant les échanges, je me suis retrouvée face à une question étrange, presque embarrassante, tant elle semble déjà tranchée par l’air du temps : est-il désormais dépassé de vouloir s’élever ?

La grande hauteur porte, auprès d’une bonne partie de ma génération, le goût d’un passé révolu. Elle convoque immédiatement des images de quartiers d’affaires, d’objets autonomes, de verre, de climatisation, de surfaces lisses, de puissance économique plus que d’attention au monde. Elle semble appartenir à cette modernité qui croyait encore que monter suffisait à prouver. Comme si la tour avait trop longtemps été l’architecture de ceux qui gagnent, de ceux qui extraient, de ceux qui dominent.

Quelque part, je comprends pourquoi ce rejet est aujourd’hui si fort. La catastrophe écologique a rendu obscène toute architecture trop démonstrative ou énergivore. La verticale a déçu sur sa capacité à entrer en accord avec l’idéal d’une ville enfin respectueuse, végétale, perméable, réparatrice.

Pourtant, les tours, moi, elles me fascinent !

Plus le temps passe, plus je rehausse mon menton et regarde avec passion ces géants architecturaux qui dansent, reflètent le ciel et semblent toujours un peu hautains et distants. Pas vraiment mon truc et donc en toute contradiction je m’y attache non pas comme on s’attache à une image, encore moins à un symbole de puissance, mais comme on s’attache à un questionnement. J’y reviens comme architecte. Par goût de la structure. Par fascination pour la trame. Pour le module. Pour l’impact urbain que représente cette typologie architecturale. Car la tour n’est pas seulement une forme : c’est une famille de règles, de contraintes, de rapports entre un système porteur, un mode de distribution, une enveloppe, un rapport au sol et une manière d’habiter ou de travailler dans l’épaisseur verticale du monde.

Rejeter

Ce qui entoure la tour aujourd’hui, ce n’est pas seulement une critique. C’est un soupçon, diffus mais tenace : celui d’une forme devenue moralement encombrante. Une architecture trop liée à l’argent, trop liée au pouvoir, trop liée à un imaginaire de domination pour pouvoir encore être regardée innocemment.

En France, ce soupçon s’est cristallisé sur certains paysages. Il suffit de penser à La Défense pour voir apparaître une silhouette bien connue : celle d’une architecture froide, minérale, standardisée. Une architecture de bureaux, de flux, de rendement. Non pas parce que chaque tour y serait individuellement médiocre mais parce que l’ensemble raconte trop visiblement le système qui l’a produite. La spécialisation du territoire, la captation du foncier, la performance économique, la séparation des usages. La tour y devient moins un projet qu’un symptôme.

C’est sans doute là que réside une part de son discrédit contemporain. La grande hauteur laisse peu de place au malentendu. Elle expose ce qui la rend possible. Elle coûte trop cher pour ne pas parler d’argent. Elle modifie trop fortement le paysage pour ne pas parler de pouvoir. Elle exige trop de technique pour ne pas parler d’infrastructure. Là où d’autres bâtiments peuvent encore entretenir une fiction d’innocence, la tour dit frontalement la concentration des moyens, des contraintes, des ambitions.

Il serait trop facile de la condamner comme s’il existait ailleurs une verticalité plus vertueuse. À New York, à Dubaï, dans une grande partie de l’Asie ou du Moyen-Orient, la tour n’est pas forcément plus inventive. Elle est souvent tout aussi répétitive, tout aussi soumise à des standards déjà constitués, tout aussi dépendante de logiques financières massives. La différence : elle ne porte pas partout la même culpabilité. La typologie y est admise, installée, presque naturalisée. On ne la discute pas ; on l’exécute, la diversifie, l’élève toujours plus. Cela la rend parfois plus juste et plus fertile mais pas toujours. Cela rappelle seulement qu’une forme architecturale ne vaut jamais indépendamment du régime culturel et politique dans lequel elle opère et qu’aujourd’hui le monde change et demande une nouvelle fois l’adaptation des archétypes.

Une tour ça vieillit ?

Il est un sujet trop peu évoqué lorsqu’il est question de grande hauteur : celui de la durée. Or l’entretien, la durée de vie et la réversibilité des tours sont chacun un sujet compliqué. Regardons la tour Montparnasse. Une tour contemporaine, en particulier de bureaux, vieillit vite. Trente ans, quarante ans, parfois cinquante, et déjà viennent les grandes remises en question : plateaux inadaptés, systèmes techniques obsolètes, façades trop énergivores, normes modifiées, noyaux saturés.

À la verticale tout est précis, optimisé, serré. Cette précision, admirable au moment du projet, devient parfois une rigidité redoutable dans le temps. C’est peut-être là l’un des grands paradoxes de la grande hauteur : elle est brillante dans sa résolution immédiate mais souvent vulnérable dans sa capacité à durer autrement que conformément à son programme d’origine.

À l’heure du réemploi, du bâtiment capable, la tour apparaît donc comme un objet critique. Non parce qu’elle serait condamnable par principe mais parce qu’elle oblige à poser une question devenue centrale : que vaut une architecture qui résout intensément le présent mais résiste à une vie future inconnue ?

J’ai assez peu entendu parler de ces questions peut-être aussi dois-je me recultiver sur le sujet mais je sens que c’est peut-être juste que le capitalisme parle difficilement de ses vieux jours.

Matérialiser

La question écologique rend cette tension encore plus rude. On ne peut plus aujourd’hui construire haut comme on l’a fait pendant des décennies, sans se demander ce que cette hauteur engage en carbone, en énergie, en maintenance. La question n’est plus simplement : peut-on monter ? La question est devenue : à quel prix monte-t-on encore ?

Le bois a rouvert un imaginaire. Il a laissé croire, un moment, qu’une autre verticalité pouvait advenir. Et c’est vrai qu’il a déplacé le débat mais plus on monte, plus le bois cesse d’être seul. Il faut hybrider, raidir, contreventer, protéger, épaissir, rassurer les bureaux de contrôle, satisfaire aux exigences du feu, du vent, de l’acoustique, de l’assurance. Ce qui est gagné en récit environnemental est très vite recomplexifié en systèmes.

La terre, elle, dit autre chose. Bien qu’elle réussisse à monter, depuis le vernaculaire, elle ne parle pas naturellement le langage de la finesse verticale. Elle parle masse, inertie, ancrage, épaisseur. La pierre, en revanche, revient de manière intéressante comme hypothèse constructive. L’idée qu’une autre matérialité que le béton ou l’acier puisse un jour réinvestir l’horizon des tours, bien que techniquement bien loin aujourd’hui, me semble magique. Imaginer le verre cesser d’être l’évidence. Imaginer des façades épaisses, denses, tactiles, là où l’abstraction réfléchissante a longtemps dominé. Imaginer que la hauteur cesse d’être synonyme de dématérialisation.

La vraie question n’est donc pas seulement : avec quoi faire des tours ? Elle est plus vaste, plus politique presque : quel monde, quelle image matérielle veut-on désormais donner à la hauteur ?

Structurer

Dans la grande hauteur, la structure décide. Elle ne soutient pas simplement le projet : elle le produit. Dans peu d’autres programmes le choix du système porteur engage à ce point la forme, le plan, la coupe, l’usage, la façade et jusqu’à l’image urbaine du bâtiment. On ne dessine pas d’abord une tour pour lui chercher ensuite une structure. On choisit un régime structurel, et ce choix génère presque immédiatement un monde architectural.

Il y a d’abord la logique du noyau. Le cœur central concentre les circulations, les gaines, la stabilité, parfois une grande part de l’effort au vent. Il libère relativement les plateaux autour de lui, mais impose en retour une organisation très forte. Le plan n’y est jamais totalement libre ; il est négocié autour d’un noyau qui, lui, ne l’est pas du tout. Beaucoup de tours modernes ont été conçues ainsi, autour de cette autorité centrale, presque silencieuse, qui règle tout sans toujours se montrer.

Il y a ensuite les structures où la façade prend davantage en charge le bâtiment. Le périmètre devient actif. La peau porte, contrevente, raidit. Le projet se déplace alors de l’intérieur vers l’enveloppe. La tour change de visage parce que sa logique statique n’est plus la même. La façade n’est plus un simple écran ; elle devient machine.

Entre ces deux grands archétypes se développent des systèmes plus composites : exosquelettes, méga structures, caissons rigides, noyaux décentrés, transferts structurels, niveaux techniques qui absorbent et redistribuent les efforts. À chaque fois, ce n’est pas seulement le plan qui change mais la coupe, et finalement toujours tout.

Une passion pour la tour doit venir de la coupe. La façade séduit. Le plan rassure. Mais la coupe raconte : l’empilement, les épaisseurs, les transferts, les niveaux techniques, les doubles hauteurs, les étages sacrifiés à la structure ou aux machines, les interruptions qui viennent contredire la fiction du plateau répété à l’infini.

Il y a des coupes de tours en béton qui restent bouleversantes par la force du noyau, par la densité de l’ossature, par la manière dont la masse organise l’espace vertical. D’autres, en acier, fascinent au contraire par leur finesse, leur tension, leur capacité à faire tenir une grande hauteur presque contre toute attente apparente. Entre ces deux mondes, la même question revient : comment faire tenir, et que fait tenir ce choix à l’architecture tout entière ?

Même la double hauteur, imaginée souvent comme un luxe spatial ou un geste d’exception, est d’abord une décision structurelle et économique. Elle rompt la série. Elle coûte. Elle redistribue les efforts. Elle perturbe la régularité rassurante du module. Dans une tour, chaque écart à la répétition est un engagement profond.

Module

La grande hauteur est une affaire de module et de répétition. Un étage revient. Puis un autre. Puis un autre encore. Le projet s’organise dans l’acceptation d’un certain régime du même. Non pas par pauvreté d’invention mais parce que l’économie, la technique, le programme, le chantier, la rationalité constructive réclament cette stabilité. La tour suppose presque toujours une reproductibilité du plan, un système d’assemblage, un ordre répétitif. L’architecte peut s’offrir le luxe de variations mais la tour aux 200 étages différents serait une folie.

Cette répétition suffit-elle à faire architecture ? Comment ne pas se résigner à la monotonie ? Comment faire varier sans trahir la cohérence ? C’est là que la composition commence vraiment. Le module devient outils d’échelle pour sortir des niveaux d’étages classiques et se rapprocher de l’échelle de la ville.

L’interruption peut prendre de multiples formes. Une faille. Un retrait. Une terrasse. Une variation d’entraxe. Une double hauteur. Un étage commun. Une rue intérieure. Un déplacement de façade. Un changement d’échelle dans le dessin de l’enveloppe. Gestes minimes ou monumentaux, ce sont eux qui permettent à la tour de quitter le simple régime de l’empilement pour atteindre une lecture plus complexe.

Le vrai sujet est peut-être là : comment sortir de l’échelle répétitive du plateau pour rejoindre l’échelle de la ville ?
Comment une trame devient-elle silhouette ? Comment un module devient-il skyline ?
Comment la répétition horizontale devient une forme paysage ?

C’est pour cela que le module est un sujet tellement beau, aussi pédagogiquement. Il oblige à penser la nuance, l’écart, la variation, et non l’effet. Il oblige à comprendre que l’invention dans la tour n’est pas forcément là où elle est attendue. Elle n’est pas toujours dans la forme spectaculaire. Elle est souvent dans la capacité à introduire juste assez d’exceptions dans un système qui, sans cela, s’annulerait dans sa propre logique.

Peau

La peau de la tour est un sujet profondément ambigu que j’adore. J’ai grandi avec l’image qu’elle voulait disparaître. Le verre comme une évidence technique et esthétique. Transparence, reflet, neutralité, effacement : l’enveloppe devait se dissoudre dans le ciel, capter la lumière, alléger visuellement l’impact du volume et permettre à ses occupants de dominer totalement le monde sous leurs pieds.

Toutefois cette disparition n’est qu’apparente car plus la peau se veut immatérielle, plus elle devient en réalité complexe. Le soleil arrive, lui, sans filtre. Le vent monte. La chaleur s’accumule, alors il faut ventiler, climatiser, doubler, épaissir. Le vitrage performant remplace la fenêtre simple. La double peau tente de corriger les excès de la première. Des terrasses vitrées apparaissent pour couper du vent. Des jardins d’hiver viennent recréer artificiellement une épaisseur habitable entre dedans et dehors.

Au fond de tout cela demeure une question simple : peut-on habiter ou travailler là où il est impossible d’ouvrir ? C’est peut-être là que la tour touche à une limite. À partir d’un certain niveau, l’ouvrant devient problématique. Les réglementations, la sécurité, le vent, la dépression, le confort thermique, tout concourt à faire de la fenêtre ouverte un geste rare, parfois impossible. L’air devient un produit technique. On vit sous système.

J’ai, là-dessus, de vraies résistances. Parce que la fenêtre n’est pas seulement un organe climatique ; elle est un geste quotidien, un rapport sensoriel, une manière d’habiter le monde. Et la tour contemporaine, souvent, transforme ce geste en exception.

Au-delà, la peau reste un outil décisif de recomposition. Elle peut accentuer la verticalité ou l’effacer. Elle peut masquer la trame répétitive des planchers. Elle peut faire disparaître les programmes, troubler la lecture constructive, produire une autre échelle. Elle devient alors le lieu où l’architecture tente de reprendre la main sur un système trop rationnel. Dans certaines tours anciennes de Chicago, se trouvent encore une façade plus épaisse, des fenêtres, une profondeur, une ombre, un lien matériel à la ville. Pour moi cette mémoire mérite d’être rouverte. Non pour faire retour en arrière mais pour sortir de l’équation trop rapide entre hauteur et abstraction.

Parcours

Le parcours architectural dans la tour ne disparaît pas nécessairement mais il change de nature. Le déplacement devient vertical, rapide, souvent central. Les mètres s’y comptent en secondes. On entre dans un noyau, on attend, on s’élève, et soudain on est ailleurs. Ce passage n’est pas sans architecture ; il produit simplement une autre expérience de l’espace. Plus discontinue. Plus condensée. Parfois plus abstraite.

L’ascenseur, ici, ne remplace pas l’espace. Il le transforme. L’homme ne marche plus, le corps est statique et pourtant en mouvement. Certains architectes l’ont très bien compris. Dans certains projets, la circulation verticale devient un sujet en soi, presque un programme. Depuis les ascenseurs à voitures de Bernard Khoury à la puissance technique de l’infrastructure du Lloyd’s Building de Rogers, la circulation verticale expose le bâtiment à lui-même, elle peut raconter une histoire architecturale et ne pas être uniquement un élément technique.

Puisqu’il est question du parcours, des dispositifs plus lents cherchent à redonner au déplacement une épaisseur spatiale : rampes, glissements, circulations traversantes, espaces interstitiels, parcours qui ne se contentent pas d’être efficaces mais tentent de produire une expérience. Ils sont plus rares à être construits. Pourquoi ? Parce que dans la tour, chaque mètre carré compte et coûte. Parce qu’offrir de l’amplitude au déplacement lent et double semble souvent économiquement injustifiable. Parce que la générosité spatiale y entre frontalement en conflit avec le rendement.

La grande hauteur radicalise ici une tension qui existe partout mais qu’elle rend plus nue qu’ailleurs : celle entre l’architecture comme expérience et le bâtiment comme produit.

Ville verticale

Ils sont nombreux à avoir cru à la ville verticale – Le Corbusier, Koolhass, Tange, les métabolistes – à l’idée qu’en empilant suffisamment les usages, les circulations, les programmes, les espaces communs, on finirait par recréer les complexités de la vie du sol.

Je trouve cela passionnant mais personnellement je ne suis pas certaine que cela fonctionne ainsi. La densification est évidemment une réponse partielle à l’étalement urbain. Mais la hauteur ne produit pas automatiquement de la ville. Elle concentre, certes. Elle libère. Elle rassemble. Mais elle éloigne aussi du sol, sépare, filtre, hiérarchise. La vie urbaine ne tient pas uniquement dans l’espace construit même si on y dégage des respirations ou si l’on y plante des arbres ; elle tient au frottement, au seuil, à la proximité imprévisible, à l’entrelacement des usages, à ce que la rue permet de rassurant et d’intangible. À ce que la rue assoie.

La tour a souvent du mal avec cela. Elle sait empiler. Elle sait condenser. Elle sait afficher. Elle peine cependant à produire cette épaisseur ordinaire du vivre-ensemble qui fait la ville plus sûrement que la densité brute. Pourtant, je continue à penser qu’il faut la travailler. Non comme solution automatique, non comme modèle désirable partout mais comme problématique architecturale majeure. Parce qu’elle oblige à poser, avec une intensité rare, toutes les questions qui traversent aujourd’hui notre discipline : que faire de la densité, de la matière, du climat, du module, de la façade, de l’obsolescence, du sol, de l’usage, du commun ?

Depuis Beyrouth, la question de la grande hauteur ne se pose pas comme à Paris. Elle n’a pas la même charge. Elle n’a pas le même passif. Elle n’a pas non plus les mêmes nécessités. Dans une grande partie du Moyen-Orient, la verticalité reste un sujet concret, actuel, économique. Le foncier contraint, la densité impose, les modèles circulent, les marchés demandent. Les jeunes architectes y seront confrontés, qu’ils le veuillent ou non. Ils devront apprendre à composer avec la hauteur, avec ses promesses et ses pièges.

C’est peut-être pour cela que je n’ai jamais bâti la grande hauteur mais j’aimerais l’enseigner. Non pas pour perpétuer une fascination vieillissante. Non pas pour célébrer une forme de puissance. Mais parce que la tour est un exercice d’une honnêteté redoutable.

Elle ne pardonne pas l’approximation. Elle ne masque pas les contradictions. Elle oblige à penser ensemble structure, usage, enveloppe, paysage, économie et responsabilité. S’élever, oui, mais autrement. Avec plus de matière. Plus de doutes. Plus de conséquences. Et sûrement, s’élever plutôt toujours moins haut.

Estelle Poisson
Architecte — EST architecture

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