
En février 2026, le ministère de la Culture a annoncé Le Bicentenaire de la Photographie, un évènement qui de septembre 2026 à septembre 2027 « mettra à l’honneur la photographie sous toutes ses formes et sur l’ensemble du territoire », une commémoration de la date de réalisation « de la première et plus ancienne » (sic) image photographique réalisée par Nicéphore Niépce. Sauf que ce n’est pas la bonne date !
« Entre 1826 et 1827, Nicéphore Niépce parvenait près de Chalon-sur-Saône, à obtenir la première image photographique fixée durablement sur une surface photosensible. Son invention, reprise et toujours renouvelée, a révolutionné les représentations de notre monde », explique le ministère.
Or, le 16 septembre 1824, Nicéphore Niépce écrivait à son frère Claude établi à Londres :
« […] j’ai la satisfaction de pouvoir t’annoncer enfin, qu’à l’aide du perfectionnement de mes procédés je suis parvenu à obtenir un point de vue tel que je pouvais le désirer, et que je n’osais guère pourtant m’en flatter, parce que jusqu’ici je n’avais eu que des résultats fort incomplets. Ce point de vue a été pris de ta chambre du côté du Gras ; et je me suis servi à cet effet de ma plus grande chambre obscure et de ma plus grande pierre. L’image des objets s’y trouve représentée avec une netteté, une fidélité étonnante, jusque dans ses moindres détails, et avec leurs nuances les plus délicates ».
La « première et plus ancienne » image photographique réalisée par Nicéphore Niépce semble donc dater de 2024, non 2026. C’est un détail sans doute mais cela montre un curieux désintérêt du détail justement de la part du ministère de la Culture. À qui se fier sinon ?
Ce n’est pourtant pas un mystère. Dans une communication intitulée À l’origine de la photographie, Nicéphore Niépce, prononcée en grande salle des séances de l’Académie des beaux-arts le 25 juin 2008, Jean-Louis Marignier, chercheur au CNRS et spécialiste de la photographie ancienne, officialisait en ces termes cette date du 16 septembre 1824 comme celle de la naissance de la photographie : « […] donc, dans cette lettre de septembre 1824, on a véritablement l’annonce par Nicéphore de son invention […] ». C’est donc sur une pierre lithographique qu’un point de vue a été fixé de manière pérenne pour la première fois.
D’ailleurs le Bicentenaire de l’invention de la photographie a déjà été célébré comme il se doit en 2024 à l’initiative de Pierre-Yves Mahé, directeur de Spéos, l’école internationale de photographie de Paris. Rachida Dati n’était pas invitée ?
Certes, la plus ancienne photographie qui nous est parvenue, Le point de vue du Gras, est approximativement datée de 1826-1827. D’où sans doute la confusion au ministère peu regardant.
Or, Nicéphore Niépce a, selon les exégètes, saisi plusieurs fois ce même point de vue puisqu’il n’a cessé durant des années de vouloir perfectionner son invention, et c’est sur une plaque d’étain polie, et non plus sur une pierre lithographique, que nous distinguons encore aujourd’hui une aile de la maison familiale des Niépce à Saint-Loup-de-Varennes (Saône-et-Loire).
Quant à la toute « première » épreuve photographique, elle a vite disparu puisque selon le comédien Manuel Bonnet, descendant direct du génial inventeur et auteur de nombreux ouvrages sur son ancêtre, « les pierres dont se servait Nicéphore pour ses photos étaient réutilisées après ponçage ».
Bref, deux cent deux ans plus tard, de la photographie, nous sommes encore-là pour en parler. Elle a totalement révolutionné notre vision du monde et signifié un gros ménage parmi les caricaturistes et dessinateurs de presse qui faisaient alors les beaux jours et les scandales des journaux. Le poids des mots, le choc des photos ! Il n’a pas fallu attendre 1976 et la maxime de Roger Thérond pour Paris Match pour que la photo ne s’immisce aussi bien dans l’imaginaire que dans le quotidien de tout un chacun sur la planète. Qui sait si dans deux cents ans, le ministère sera encore-là pour en parler…
Les êtres humains sont nombreux comme Saint-Thomas, ils croient ce qu’ils voient. La difficulté avec l’arrivée de l’intelligence artificielle (IA) est qu’il leur devient de plus en plus difficile de savoir ce qu’ils voient.
De l’intérêt renouvelé d’un regard qui ne triche pas. Le cahier des charges de cette huitième édition spéciale comme les précédentes tenait en quelques mots : raconter en photos une histoire non artificielle qui n’appartient qu’à soi, aussi ténu soit le fil la reliant à l’architecture. De toute façon l’architecture est partout et ses photographes, à l’inverse de l’IA, sont doté(e)s d’affect et ne font jamais que ce qu’ils veulent.
Bref, alors que Chroniques fête ses dix ans d’existence, merci encore à tous les photographes d’architecture sans lesquels nous serions aveugles, notamment à tous ceux qui ont fait une partie de ce chemin avec nous.
Christophe Leray (avec Philippe Machicote)
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