
Récompensée le 15 avril 2026 par le Global Award for Sustainable Architecture, architecte et corse, Amelia Tavella vit à présent entre Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône) et Paris. Rencontre.
Matrice. Utérin. Ce sont ses mots quand je l’interroge. Je les récuse gentiment. Je dis que nous allons parler d’architecture.
Elle répond qu’elle n’est pas académique, que son architecture est une émancipation… Qu’elle a quitté son île. Que pourtant elle a été construite par cette nature. Elle est touchante. Cela ressemble à un sanglot.
Elle a fait ses études à Paris (1). Elle a créé son agence à Aix-en-Provence. Pas en Corse ? Non. À Paris maintenant.
Je décide de commencer par le couvent de Saint François. Un projet corse. C’est le projet qui l’a fait sinon naître, en tout cas connaître. Celui qui lui a donné cette force. « Je suis retournée en Corse très régulièrement pour réparer ». Réparer qui ou quoi… elle ou la Corse ?
Elle n’évite pas la question. « Convoquer mon histoire personnelle dans ce que je répare ou je construis c’est ainsi que cela se passe ». Dont acte.

Au sud de la Corse, à Sainte-Lucie-de-Tallano, un projet de sauvetage d’un ancien couvent franciscain du XVe partiellement détruit. De cette masse minérale accrochée à la pente demeure une présence blessée, un corps atteint mais encore debout, une architecture entamée, attaquée, vulnérable. La commande est atypique : redonner vie non par un programme monastique actif mais par un équipement hybride mêlant lieu d’exposition et espace de recueillement. Juché sur un promontoire, envahi par un tissu végétal dense, le site est contraint. Le regard est arrêté par les reliefs. Le village en bas conserve encore vive la mémoire de la ruine.
En plein romantisme anglais John Ruskin, (2) historien, critique d’art et d’architecture, défendait ardemment le principe de la ruine comme preuve visible du temps, de la mémoire et de la mortalité. La beauté naît, disait-il, dans la vérité de son vieillissement et de sa perte. L’architecture n’est pas seulement un objet construit mais une matière vivante traversée par le temps. Son mantra radical : Restoration is a lie from beginning to end… (La restauration est un mensonge du début à la fin…)
« Garder les ruines et remplacer la part arrachée, la part fantôme », répond Tavella. Ni restaurer ni reconstituer mais, bien plus osé, réécrire à partir des traces.
En même temps elle distribue pêle-mêle des mots comme des clés : « absence de père » et « je me suis ouverte à l’architecture ». Je ne sais pas si elle se rend compte des images que portent les mots. Il se pourrait bien que oui. En fait de l’antique table d’architecte il manque plutôt le divan…
« Enfant je passais beaucoup de temps dans cette nature. Tout était très pur, très préservé. Je pratiquais l’équitation, le saut d’obstacles ; le dressage qui m’a appris une forme de rigueur à la compétition ». Elle dit que la Corse l’a initiée à l’architecture et que personne ne peut comprendre à quel point c’est invasif. « La beauté de la nature. Tout était parfait. Je ne doutais de rien. Tout était possible ».
À Sainte-Lucie-de-Tallano donc, dans le resserrement minéral du village et la pente tendue vers la vallée, le couvent Saint-François ramené à la vie séculaire par Tavella a retrouvé silhouette et présence. Toute la justesse du projet tient à cette position. Le couvent partiellement détruit n’a été ni effacé ni reconstitué, il a servi de tracé latent. Les volumes se calent sur les anciennes emprises, réactivent les géométries, cherchent une continuité de masse avec le village.
La topographie est décisive. Le bâtiment accompagne la pente plutôt qu’il ne la corrige. Les circulations se déploient en séquences descendantes qui rejouent la logique des villages corses de passages étroits, de seuils et de reprises de niveau. L’accès n’est pas frontal mais latéral, différé, comme si l’on entrait dans une masse déjà là. Cette stratégie évite toute monumentalité et installe une gravité austère et magnifique.
Les parties existantes ont été maintenues, les volumes anciens ont servi de référence géométrique. Les ruines sont les traces structurantes. La pierre porte la mémoire, constitue l’épaisseur du projet en lui interdisant le pastiche, le racoleur, et les vues panoramiques.
De l’extérieur, le bâtiment demeure fermé, de l’intérieur, il organise une lumière retenue. L’ancienne chapelle a conservé de son sacré l’orientation, l’axialité, la lumière. L’architecture stabilise l’empreinte de la ruine mais restitue aussi les volumes disparus.
Le choix du cuivre est le coup de maître. Il introduit la contemporanéité par une matière étrangère au vernaculaire du village, il capte la lumière autrement. Une écriture minimale, couleur du temps qui passe comme le cuivre, mais décisive. Le couvent n’est ni une ruine reconstruite, ni un objet autonome. C’est une architecture qui tient dans cette tension : continuer sans reproduire, s’inscrire sans disparaître. C’est juste un objet extraordinaire. Dont le seul habitant pourrait bien être un âne. (3) Une remise au monde qui aurait, peut-être, convaincu Ruskin.
Tout au nord de l’île, dans la péninsule étroite qui prolonge Bastia, Nonza est un village très compact accroché au promontoire rocheux, vertical, minéral. À l’écart, existe un autre couvent Saint-François qui regarde la mer, accroché à la pente abrupte du Cap Corse : une ruine extraordinaire, fantasmatique, en surplomb direct de la falaise, lisible mais incomplète.

Les parties les plus anciennes remontent au XIIIe siècle – des murs encore debout, des volumes ouverts – une architecture désormais traversée par le paysage. Pas de toit, rien qu’une lumière directe qui découpe les murs restants, révèle les irrégularités de la pierre, rend les espaces instables, dessine des ombres dures.
Pris dans la verticalité du site, il est déjà dans le vide, face à la mer.
La nature lui porte secours, s’immisce dans l’architecture et la tient. Les herbes colonisent les sols disparus, les racines s’insinuent dans les joints de pierre, des arbustes habitent les anciens volumes. La pluie et le vent font le reste… Racines emmêlées.
Depuis le début des années 2000, Ferdinand Ludwig – architecte et professeur allemand – développe la baubotanik, une approche qui fait des arbres et des végétaux une partie porteuse et évolutive du bâtiment. Son projet manifeste, à Nagold en Allemagne, porte mot à mot le nom de ce qu’il est – Plane-Tree-Cube – un cube habitable constitué de platanes vivants guidés par une structure métallique contemporaine temporaire. Le bâtiment devient un organisme en croissance où technique et croissance biologique créent ensemble des architectures qui changent avec le temps au lieu de rester figées.
C’est exactement ce qu’a fait la nature toute seule pour le couvent de Nonza. Elle l’a tenu en vie. Fascinant. « La nature a joué un rôle structurel », dit Amelia, émue.
Dialogue de pierres (04) est un extraordinaire court métrage tourné dans les ruines de Nonza par France Télévisions. La surprise n’est pas celle attendue. En invitée et divine surprise, c’est Léonor Fini (5) qui fait le show – filmée in situ, théâtrale évidemment – masquée, grimée, costumée. Surréaliste refusant l’allégeance, on apprend qu’elle s’installait d’autorité chaque été avec sa tribu dans « la ruine intelligente », pour des fêtes extravagantes et d’improbables rituels. Filmée en reine des lieux sans droit dans cette étrange scène à ciel ouvert, au grand dam des habitants… très agacés…

L’autre intérêt – moins glamour mais émouvant – du court-métrage est la présence du maire de Nonza – chanteur et tailleur de pierres – dont on lit la sensibilité. Face aux images d’archives de Léonor Fini — ruine habitée, festive, sans projet — et à la démarche construite d’Amelia Tavella, Jean-Marie Dominici introduit une troisième dimension, moins visible mais décisive : celle de la responsabilité publique. Le couvent n’est plus un lieu de culte mais un bien commun dont le sort reste à arbitrer. Faut-il préserver l’état de ruine romantique et sa charge de mémoire, ou évoquer la possibilité d’un geste et d’une nouvelle vie ? La question de l’intervention entraîne la responsabilité de la suivante : jusqu’où, sans diluer la force du site ni le trahir ? Le maire n’apporte pas de réponse théorique ; il incarne la contrainte réelle, celle qui oblige à trancher. Entre la liberté d’usage passée et l’intention architecturale, il témoigne que toute décision sur le couvent engage une politique du lieu.
Drôle de gageure : là où Fini trouvait son plaisir dans la ruine figée, Tavella va chercher le sien en lui rendant une vie. C’est là tout l’enjeu et la tension du projet : intervenir sans refermer, comment construire sans réduire. Et rester juste. Tavella l’a déjà prouvé. Elle sait le faire.
« On ne touche à rien. Pas d’enduit. Juste un geste de soin avec une infinie douceur. Stopper la dégradation. Une structure autonome qui ne repose pas sur les façades de la ruine. Une intervention contemporaine autoportante, charpente en châtaignier, toiture en lauzes, tenons, mortaises. Et protéger les nombreuses chambres mortuaires qui complexifient le projet », dit-elle.

À Santa-Maria-Siché, l’école Edmond-Simeoni, livrée en 2017, est une autre version de la relation intime de la terre corse à son architecte. Elle relève d’une pratique de l’invisibilité qui n’est pas une disparition mais une bonté. Implantés au plus juste du terrain, les volumes bas se fractionnent à l’échelle du village, la minéralité donne la main au paysage. Orienter, cadrer et abriter ne forme qu’un seul geste qui n’est pas un effacement mais une profession de foi : réduire l’écart entre bâtiment et sol, entre architecture et fond, jusqu’à rendre leur limite presque indécelable.
Il fallait sans doute être Corse pour aimer la terre corse aussi viscéralement, jusqu’à la quitter. De son île natale à son île de la Cité à Paris… d’île en île… À quand la prochaine ?
On le sait déjà, elle le clame comme un défi : « Je ne théorise rien ! ».
Tina Bloch
(1) On ne devient toujours pas architecte diplômé en Corse car il n’existe pas d’École nationale supérieure d’architecture implantée sur l’île. Depuis 2023, on peut y préparer la HMONP avec l’École nationale supérieure d’architecture de Versailles. Pour obtenir le DEA cependant, il faut partir suivre les cinq années dans une ENSA du continent.
(2) John Ruskin (1819-1900) « The Seven Lamps of Architecture » (1849)
(3) Ruine intelligente. C’est ainsi que Leonor Fini appelait le couvent en ruine qu’elle « occupait » chaque été.
(4) Dialogue de pierres, France Télévision 2025 (13 mn ; disponible jusqu’au 11/09/2026)
(5) Léonor Fini (1907-1996), artiste inclassable liée au surréalisme, a exploré avec une précision glacée les figures du désir, du pouvoir et de l’identité, souvent à travers des images féminines souveraines et troublantes. Chez elle, la vie n’est pas le décor de l’œuvre mais sa condition : Appartements transformés en scènes, costumes, masques, fêtes élaborées, présence constante d’une « tribu » d’amis, d’amants, d’artistes, refus des normes (y compris sexuelles et sociales) sans en faire un manifeste.