
Vàng thật không sợ lửa (L’or véritable ne craint pas le feu). Un jour de mai, un client vietnamien, gros producteur de thé, me demande de l’accompagner pour visiter une entreprise spécialisée dans le « Khoi Fish », ce bassin à carpes japonais, qu’il souhaite construire pour sa future maison. Chronique du Mékong.
Nous embarquons le matin depuis Saïgon à bord de son imposante voiture aux larges fauteuils de cuir massants et ses portes coulissantes, impression de classe business mais en voiture !
Le trajet se passe bien et après une heure à suivre les errements du système de navigation de la banlieue défoncée de Saïgon nous nous perdons…
La banlieue de Saïgon est constituée d’un chapelet de zones industrielles et de zones artisanales reliées par un continuum de logements bas avec un réseau viaire infini de petits chemins.
Ces routes de terre vietnamiennes perturbent les propositions du boîtier de signalisation, ce qui explique les choix arbitraires du système de navigation de la voiture…
Nous arrivons enfin à destination devant un haut portail en tôle.
Rien n’indique de l’extérieur un jardin d’Eden à l’intérieur.
La porte s’ouvre dans un grincement aléatoire et nous pénétrons dans la cour.
Au fond, on distingue un jardin japonais et des arbres en fleurs avec des bosquets de buis.
Plusieurs jardiniers s’activent à ramasser des herbes revêches entre les pierres.
Comme il fait déjà chaud, des parapluies colorés nous sont offerts pour nous protéger du soleil et nous sommes conduits sur un petit pont courbé au-dessus du bassin « Khoi Fish » pour admirer le jardin japonais reconstitué dans cette banlieue minable.
La finition béton du petit pont imite parfaitement le bois peint en rouge.
Le jardin brûle sous le soleil tropical, nous sommes loin de la précision et des détails du jardin Albert Kahn de Boulogne-Billancourt.
La scénographie du parcours est parfaite, nous empruntons un chemin de gravier pour admirer ce qui évoque la poésie japonaise mais qui n’évoquent en rien les jardins de Katsura !

Jusque-là tout va bien, mon client observe le paysage et les faux arbres en plastique de couleur fuchsia.
Les chefs d’entreprises vietnamiens veulent tous posséder leur propre Khoi Fish, c’est une marque d’ascension sociale.
Au sol de grandes pierres posées en opus incertum attirent mon regard.
Je demande à Monsieur Giang, le propriétaire du site, la provenance de ces immenses pierres. Il me prend par le coude et m’attire avec insistance vers un parking où trônent plusieurs dizaines d’énormes « rochers japonais ».
Avec une grande fierté, il me montre l’alignement des pierres, dans l’attente d’un master Feng Shui qui les choisira certainement.
Mon cerveau a du mal à intégrer : comment ces lourdes pierres japonaises ont-elles atterri ici ?
Au vu de leurs poids, le coût du transport doit être exorbitant…
Les couleurs vertes et brunes évoquent les paysages de montagnes chinoises et conviennent aux silhouettes des jardins sino-vietnamiens japonais de Monsieur Giang.
Les jardins japonais ont ce pouvoir incroyable de nous projeter dans toutes les échelles de paysages.
L’univers du paysage se perçoit avec la perception globale du cosmos et tous les détails de pierres moussues évoquent nos souvenirs.
Les jardiniers japonais jonglent avec de multiples échelles, une composition et des variétés infinies de roches et de plantes.
Il commence à faire diablement chaud sur ce parking entouré de blocs qui rappellent les silhouettes de la baie d’Along.
Monsieur Giang, nous voyant transpirer, nous invite à visiter « sa collection ».
Nous acceptons et nous nous dirigeons vers un hangar en tôle ou deux gardiens ouvrent cérémonieusement les lourdes portes d’un mystérieux entrepôt.
Une antichambre gardée par deux grands bouddhas de pierre précède une immense pièce où trônent deux cents statues de bronzes et autant d’assiettes en porcelaine.
Des ventilateurs brassent l’air dans un tic-tac permanent.
Un peu étonné je demande la provenance de ces statues.
Monsieur Giang, qui se dit passionné d’art japonais, m’assure qu’il les collectionne depuis trente ans et il me montre la qualité parfaite des finitions des pièces de bronze.
Il me raconte tous ses voyages au pays du soleil levant.
Nous cheminons avec précaution dans la galerie et après vingt minutes, lassé par la profusion de statuettes, je me concentre sur les joints au sol ; les architectes ne peuvent s’empêcher de tout voir, d’analyser et de réprouver…
L’agencement des carreaux de céramique est aussi mal réalisé que ne pourrait le faire un dimanche après-midi un fan de « Monsieur Bricolage ».
Je me demande comment un amateur d’art éclairé peut-il être aussi peu sensible à l’environnement de sa propre collection pour la stocker dans un hangar aussi hideux ?
Derrière un monticule de meubles et au fond de l’entrepôt, Monsieur Giang, qui parle anglais, me demande d’être l’architecte de sa future fondation…
J’accepte bien évidemment sur-le-champ en lui précisant que trois ou quatre statuettes simplement arrangées dans un bel espace auront plus d’intérêt qu’un alignement inconsidéré de statues dans un hangar.
Il me faut savoir où sera installée sa nouvelle fondation, comment compte-t-il faire, et quand ?
Débordant d’ardeur Monsieur Giang commente les diverses pièces en bronze de plus de quatre cents ans de sa collection. Il tente de me convaincre d’admirer ses assiettes de céramiques mais j’ai toujours détesté les assiettes accrochées sur les murs.
Puis il nous propose enfin d’aller dans ses bureaux situés à quelques kilomètres pour parler du projet de bassin Khoi Fish.
Nous reprenons les voitures en traversant plusieurs zones d’activités toujours aussi défoncées et sous la poussière et un soleil de plomb nous arrivons enfin à destination dans une cour d’imprimerie.
Avant d’entrer dans ses bureaux, Monsieur Giang a un geste d’hésitation puis nous recommande de visiter sa « nouvelle collection ».
Comme nous avons déjà perdu notre matinée, nous acceptons et retraversons la cour encombrée de palettes de papier.
Une lourde porte et les cadenas dorés indiquent que nous sommes, au fond de cet entrepôt, au bon endroit.
Nous pénétrons et je retrouve au sol les mêmes carreaux de céramique mal jointoyés.
Avec étonnement, je constate cinq fois plus de statues et d’assiettes en porcelaine, il doit y en avoir plus de 3 000 !
Au fond trois maquettes en ivoire de pagodes sont protégées d’épaisses cages de verres.
Partout traîne un mobilier vietnamien de bois de Lim incrusté de nacre.
La taille des maquettes blanc ivoire est impressionnante, mesurant deux mètres de haut…
Je commence à me demander si Monsieur Giang n’est pas un contrebandier de fausses statues imitation ivoire et de faux bronze.
Sa papeterie fabriquerait aussi de faux billets…
Je commence à avoir chaud, la climatisation ne marche pas et j’ai la gorge qui racle, la présence de tous ces Samouraïs me fait tourner la tête.
Moi qui pensais il y a une heure construire une fondation d’art, je me retrouve peut-être dans l’entrepôt d’un parrain de la mafia saïgonnaise !
Je me concentre sur des miniatures de paysage pour ne pas montrer mon appréhension et ma lassitude de contempler les statuettes en bronze…

Peut-être sommes-nous simplement dans le plus grand entrepôt de fausses statuettes japonaises de Samouraï au monde…
Monsieur Giang écoule sa marchandise aux quatre coins de la planète et nous sommes au cœur de sa base logistique dans la périphérie de Saïgon.
Mon équipe est circonspecte de voir cette accumulation de statuettes et d’autant de richesses et de bronzes dans un hangar si mal surveillé…
Mon client quant à lui est déjà sorti et fume une cigarette dans la cour, je le sens blasé.
Je demande alors à rejoindre ses bureaux pour étudier le fonctionnement hydraulique du bassin à carpes.
Nous repartons dans ce qui semble la capitainerie de l’imprimerie, nous traversons une cuisine commune emplie de bassines en plastique d’où émanent de fortes odeurs de Nước mắm.
Enfin arrivés, on nous assoit autour d’une table ovale blanche à la Poutine. L’assistante de Monsieur Giang nous distribue une documentation sur papier épais et glacé.
Le papier photo crisse légèrement sous nos doigts, c’est certainement celui utilisé pour les photos de mariage de l’imprimerie.
Dans la brochure conçue pour le projet, l’intelligence artificielle des perspectives du Kho Fish n’a pas intégré que l’automne n’existe pas au sud Vietnam, certains arbres d’automne sont orange…

Nous discutons du projet, et du coût faramineux du Khoi Fish avec ses poissons à 2 000 dollars. Monsieur Giang nous vante la construction de ses locaux techniques, ses filtres à eau pour maintenir les carpes à bonne oxygénation
Mon client, qui n’est pas né de la dernière pluie, sent bien que je ne suis plus concentré du tout et que nous naviguons en eaux troubles, il commence lui aussi à se lasser des commentaires emphatiques de l’assistante paysagiste de Monsieur Giang sur la qualité des rochers importés.
La conversation tourne désormais sur l’option d’une cascade avec effet de fumigènes qui la nuit s’éclairerait d’un bleu lunaire.
Je décroche de plus en plus, et nous prétextons un rendez-vous urgent à Saïgon pour partir en promettant d’étudier plus tard le projet de jardin japonais.
Dans la voiture je fais comprendre à mon client que nous devrions peut-être envisager de ne pas construire de Khoi Fish pour sa maison…
J’hésite à appuyer sur le bouton de la fonction massage du siège de la voiture.
À ce jour, plusieurs mois après cette visite ; Monsieur Giang ne m’a pas contacté pour construire sa fondation et je crois que mon client n’a plus envie de construire son Khoi Fish.
Dommage car le premier master Feng Shui de notre projet avait localisé avec une précision mathématique et astrale l’emplacement du bassin. Celui-ci avait peut-être des accointances avec Monsieur Giang… Je pense que je ne le saurai jamais !

Épilogue
Nous avons désormais un nouveau master Feng shui qui vient de s’empresser de reconfigurer l’emplacement de toutes les pièces d’eau et des cuisines…
Le Khoi Fish déplacé sera peut-être l’occasion de visiter un nouveau constructeur de bassin à carpes. Il nous faut positionner aussi de gros rochers, partout dans la maison.
Olivier Souquet
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