
Après un été caniculaire et ses feux de forêts, c’est le moment de penser à l’hiver qui nous attend : alors soyons créatifs ! L’hiver ce sont les cheminées, une forêt de cheminées, une vraie forêt urbaine !
Mon idée est d’utiliser les conduits de cheminée existants comme canaux d’évacuation d’air chaud.
Penser la ville bioclimatique c’est apprendre à tout regarder, le sol, le ciel, l’eau, l’air. Les toits de Paris sont une partie importante de la beauté de la ville. Nous avons réussi à les préserver, nous pouvons les utiliser.
Quand on contemple Paris depuis un dernier étage, ou du haut d’un belvédère, l’œil est immédiatement saisi par un spectacle paradoxal. Au-dessus des toitures en ardoises et en zinc, se dresse en l’air une véritable forêt, une végétation minérale de pignons occupés de souches alignées, de poteries de terre cuite, de mitres et de lanterneaux. C’est un paysage dans le paysage, une géographie suspendue qui forme la signature poétique de la métropole. Pourtant, cette infrastructure, d’une densité extraordinaire n’est plus aujourd’hui qu’un réseau fantôme. Depuis l’interdiction des feux ouverts et l’obsolescence du chauffage au charbon, ces milliers de conduits verticaux sont muets, scellés, oubliés dans l’épaisseur des murs de pierre.
Penser la ville bioclimatique c’est tout regarder : le sol, le ciel, l’eau et l’air
Alors que Paris fait face au défi brûlant du réchauffement climatique et à la multiplication des épisodes caniculaires, une question fondamentale se pose à l’architecte : faut-il céder à la tentation des solutions hors-sol, aux blocs de climatisation disgracieux pendus aux façades ou aux tuyaux de plastique traversant les fenêtres entre-ouvertes, ou est-il possible de réveiller ce géant dormant ?
Pourquoi ne pas utiliser les conduits de cheminée existants comme canaux d’évacuation d’air chaud ? Il suffirait d’installer, dans l’intimité des appartements, de véritables systèmes de rafraîchissement, en lieu et place du foyer traditionnel.
Du conduit de combustion au conduit de respiration
L’immeuble haussmannien, ou immeuble du XIXᵉ siècle, a été conçu comme un organisme thermique rigoureux. Le foyer en marbre, élément central du salon ou de la chambre, était relié à un conduit individuel montant jusqu’au toit pour évacuer les fumées par tirage thermique naturel. L’air chaud, plus léger, s’élevait spontanément, créant une dépression qui aspirait le flux.
En fermant ces foyers, nous avons interrompu la respiration du bâtiment.
Réinvestir la cheminée pour y loger une unité de rafraîchissement moderne, c’est réutiliser la logique physique originelle du bâtiment en inversant simplement la nature du flux. Au lieu de brûler du bois pour rejeter des fumées, le module technique extrait la chaleur accumulée dans la pièce et l’expulse vers la forêt de toits via le conduit réhabilité. La cheminée retrouve ainsi sa fonction matricielle : être le lieu premier de l’échange thermique et du confort spatial, la cellule mère de la régulation du climat intérieur.
Les toits de Paris ne sont pas une surface morte, c’est un poumon qui attend de respirer à nouveau.
Réinventer la ville ne consiste pas à rajouter des prothèses techniques sur son écorce mais à faire resurgir la mémoire fonctionnelle de sa matière.
Aujourd’hui, l’installation de la climatisation individuelle dans le bâti ancien parisien relève du casse-tête ou du désastre plastique. D’un côté, les climatiseurs mobiles dits « monoblocs » imposent de laisser une fenêtre entrouverte pour faire passer une gaine souple : une hérésie thermique qui détruit l’efficacité de l’appareil tout en laissant entrer le bruit de la rue. De l’autre, les systèmes « split » nécessitent de poser une unité extérieure sur la voie publique ou dans une cour intérieure, ce que le Plan Local d’Urbanisme et Les architectes des Bâtiments de France refusent, à juste titre, pour préserver la beauté de la scène urbaine.
Une réponse à l’impasse esthétique et technique.
Le conduit de cheminée offre l’alternative idéale : un canal vertical préexistant, dissimulé dans l’épaisseur des maçonneries, qui mène directement à l’air libre sans altérer la façade. En gainant le conduit ancien au moyen de membranes étanches modernes, on évite toute dispersion d’air chaud ou d’odeurs chez les voisins du dessus. L’air chaud, extrait par la pompe à chaleur installée dans l’appartement, monte naturellement vers le toit, aidé par la convection et par l’effet venturi exercé au sommet par les poteries existantes.
Cette approche permet d’économiser l’énergie grise considérable que nécessiterait le percement de nouvelles trémies à travers les planchers en bois et les plafonds moulurés.
On ne détruit rien.
On n’impose pas de faux-plafonds qui écrasent les proportions des pièces : on ré-habille la gaine technique que l’histoire nous a léguée.
La poétique du métaphorique : l’objet et le ciel
Que représentait la cheminée d’autrefois ? Le rassemblement, le feu dompté, le dialogue entre la terre du foyer et le ciel du toit.
En installant le rafraîchisseur d’air à l’emplacement exact de l’ancien foyer, on réactive ce symbole.
Le foyer ne brûle plus : il rafraîchit. Il ne produit plus de carbone : il régule le microclimat de la demeure. La poterie de terre cuite sur le toit, autrefois émettrice de suie et de fumées sombres, devient le terme d’une respiration bienfaisante qui dialogue avec les nuages et la brise parisienne.
Au-delà de la prouesse technique, il y a dans cette proposition une dimension métaphorique profonde. L’architecture « pop moderne » exige que la technique ne soit pas un dogme invisible et froid mais un langage accessible, capable de parler à tout le monde et d’éveiller l’imaginaire.
Les souches de cheminées, dont l’entretien a été très onéreux, au lieu d’être menacées de démolition lors des réfections de toiture en tant que maçonneries inutiles, retrouvent une légitimité structurelle incontestable. Elles demeurent les sentinelles du toit parisien, garantes de son identité visuelle tout en abritant les bouches d’extraction thermiques du XXIᵉ siècle.
Les conditions d’une mutation urbaine réussie
Pour que cette intuition devienne une réalité à l’échelle des 35 000 immeubles de la capitale, une méthode rigoureuse s’impose. Elle nécessite le concours éclairé de la maîtrise d’ouvrage, des copropriétés et des concepteurs.
D’abord, un diagnostic précis des conduits. Chaque appartement haussmannien possédant sa propre gaine, il suffit de cartographier ces réseaux pour identifier les passages libres et exécuter les tubages nécessaires. Ensuite vient la mise au point de modules techniques compacts, véritablement conçus pour s’encastrer en lieu et place des anciennes cheminées.
Enfin vient la réflexion sur le sommet du conduit. Les poteries traditionnelles peuvent être coiffées de dispositifs statiques ou d’extracteurs éoliens discrets amplifiant le tirage, sans nuisance sonore et sans altération du profil des toits.
Paris n’a pas besoin de renier ses formes historiques pour entrer dans l’ère de l’adaptation climatique.
C’est à ce prix que l’innovation technique va rencontrer la conservation patrimoniale.
En regardant avec attention le « déjà-là », en écoutant la leçon de physique inscrite dans la pierre et la brique de nos immeubles, nous découvrons que la solution était sous nos yeux, ou plutôt au-dessus de nos têtes. Parfois il suffit de regarder.
Les toits de Paris ne sont pas trente-trois millions de mètres carrés homogènes, ils sont aussi riches qu’une forêt, une autre idée de la forêt urbaine. La forêt des cheminées parisiennes n’est pas un musée de terre cuite voué à la pétrification.
Les toits de Paris sont un réseau de respiration prêt à rafraîchir nos intérieurs et à offrir à la ville de demain une élégante maturité environnementale.
Alors que la construction de logements est en panne, il est temps de revoir nos projets de ventilation et de climatisation. La VMC a montré ses limites, les shunts étaient dimensionnés pour de petits espaces. Il ne sera pas possible de ne construire que des appartements traversant. Il va falloir repenser aux nouvelles formes d’extraction passives et, par la même occasion, au positionnement des gaines dans les logements évolutifs.
Il est temps de penser la qualité du logement autrement qu’en parlant de surface, le pragmatisme impose de revoir complètement les fondamentaux, le rapport à l’extérieur, les protections solaires « déportées », un nouveau regard qui part de l’usage.
Alain Sarfati
Architecte & Urbaniste
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*En 2026, face à l’urgence climatique et aux 48 000 décès prématurés annuels liés à la pollution de l’air en France, les préfectures ont durci les arrêtés. Plutôt que de condamner définitivement les cheminées, mieux vaut investir dans un équipement performant qui valorisera le patrimoine immobilier tout en se mettant en conformité avec la réglementation de 2026.