
Cet été s’achève et le pays revient à des températures plus clémentes, l’été fut chaud et sec, avec une succession de périodes caniculaires qui ont mis à rude épreuve aussi bien les organismes vivants que les bâtiments. Ainsi dès la rentrée toutes les maîtrises d’ouvrage ayant des dossiers en cours se sont passé le mot : il faut revoir le projet !
Par principe une maîtrise d’ouvrage qui engage un projet de construction est actuellement dans un bâtiment… ancien, donc qui n’a pas été prévu pour résister à la chaleur, car il ne faut pas oublier que jusqu’à la RE2020, le confort d’été restait le parent pauvre de la réglementation thermique. D’ailleurs, les réglementations thermiques ont été créées à l’origine pour parer aux chocs pétroliers des années ‘70 et faire en sorte que les factures d’énergie des Français n’explosent pas à défaut de se réduire. Alors le confort…
Ainsi au gré des différentes versions de réglementations, et de l’influence des lobbys, il fallait tantôt aller vers le tout électrique ou le tout gaz, travailler l’étanchéité à l’air du bâtiment, renforcer les doubles vitrages et, dans les dernières marottes… bénéficier des apports solaires passifs ! Ça, c’était pour la RT2012 !
Donc, forcément, lorsque vous êtes dans un bâtiment des années ‘50 sans aucune isolation ni inertie, ou même dans un bâtiment des années 2000-2010 derrière votre mur-rideau plein sud qui vous fait bénéficier des apports solaires passifs, vous avez quelques angoisses à l’idée que votre futur bâtiment ne soit pas une fournaise. Donc vous vous tournez vers votre maîtrise d’œuvre en lui demandant de tout stopper pour étudier mieux la résistance thermique de votre bâtiment.
Et là, on touche au sublime : des réunions de pointe avec des échanges sur les fichiers de données météorologiques mis dans le moteur de calcul pour la simulation, le scénario 2050 : 10 % avec les températures les plus extrêmes que nous n’avons que 10 % « de chances » d’atteindre ou le scénario 2070 mais, là, les statistiques sont moins fiables et il peut finalement se révéler moins contraignant. Mais peut-être faut-il prendre le scénario catastrophe, le scénario caniculaire qui va simuler de grandes périodes de canicule pour voir comment le bâtiment va se comporter… Autrement dit, jusqu’où est-on prêt à se faire peur ?
Une fois le choix effectué, se pose alors la question fatidique, généralement mise sur la table par l’architecte : et si le bâtiment doit être modifié pour atteindre ce niveau de performance qui lui permettra de résister à la pire des canicules hypothétiques dans 50 ans, vous avez les moyens de reprendre les études ? De mettre en œuvre des dispositifs qui assurément coûteront plus cher ? Évidemment non !
Alors pourquoi jouer à se faire peur ?
En s’appuyant sur des scénarios du pire qu’on ne maîtrise pas, on nous projette dans 50 ans avec une fiabilité de 10 %, c’est-à-dire quand le bâtiment aura dans le meilleur des cas été rénové au moins une fois, s’il répond encore au besoin de l’époque et n’a pas été abandonné faute d’usages ou d’usagers.
Le principe de précaution érigé en jeu de simulation ? De toute façon, ce n’est pas grave, il ne s’agit que de faire travailler un peu plus des maîtres d’œuvre sous-payés et de projets qui ralentissent encore un peu plus qu’ils ne le font déjà depuis quelques années maintenant. Tout ça pour quoi ? Parce que cette année a eu un climat exceptionnel et que sur les 52 semaines que compte une année, nous en avons eu cinq de canicule ? Certes c’est beaucoup, mais ce n’est que 10 % de l’année. La RE2020 apportant déjà une approche de confort d’été, peut-être est-il bon de faire confiance un peu aux ingénieurs.
D’autant que, malgré tout ce qui pourra être mis en place, aucun bâtiment actuel ne pourra garantir un confort d’été sans échauffement car pour ce faire, les solutions sont connues de longue date : des façades épaisses en matériaux à forte inertie, des petites fenêtres et des grandes hauteurs sous plafond. Soit l’exact opposé d’un bâtiment résistant au froid et, surtout, l’exact opposé d’un bâtiment économiquement viable !
Bien sûr, il reste l’hypothèse tant rabâchée dans la presse : la climatisation, la technique qui va permettre à l’homme de s’abstraire de son environnement. Mais climatiser pour 10 % du temps d’occupation d’un bâtiment ? Quand en plus le bâtiment n’est pas ou peu utilisé durant la période estivale comme c’est le cas des bâtiments d’enseignement, est-on sûr du rapport coût/bénéfice ? Parce qu’en plus du coût d’installation, il y a le coût de maintenance toujours occulté en France…
Bref, face au phénomène climatique particulier de cette année, le décideur déjà perdu dans les tourments du principe de précaution, a vite fait d’être tétanisé entre son budget et la peur de construire un bâtiment qui lui serait reproché dans quelques décennies.
Croisons les doigts pour que l’hiver ne soit pas trop rude… Si par malheur nous avons une descente d’air polaire avec -15° à Paris pendant une semaine, ou si, à cause du dérèglement des courants océaniques nous connaissons une nouvelle mini-ère glaciaire, comme le craignent certains scientifiques, nous sommes bons pour stopper à nouveau tous les projets afin d’étudier leur résistance en cas de vague de froid à -50°, des fois qu’en 2090 le climat s’inverse.
Stéphane Védrenne
Architecte – Urbaniste
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