
Khôn ngoan chẳng đọ thật thà (l’habilité ne saurait vaincre la sincérité). Ou comment réinventer le récit de nos projets d’architecture face à une hégémonie mondiale de la simplification ! Chronique du Mékong.
L’art de raconter, le « storytelling » des agences d’architecture anglo-saxonnes en Asie du Sud-Est, me soûle…
Voir les mêmes projets avec les mêmes perspectives dupliquées à la chaîne par les grandes agences d’architecture et d’urbanisme américaines me laisse songeur tout en me saturant l’esprit, car ces agences et leurs images sont présentes sur tous les territoires.
Ces firmes à plus de mille collaborateurs et leurs émissaires communicants simplifient à outrance le discours de l’architecte pour rendre évident le « concept », soit le narratif simplifié des projets.
Leurs réponses architecturales, urbaines et paysagères sont sournoisement légitimes, implacables de logique par défaut de questionnement !
Cette stratégie trompeuse de la simplicité assumée sans complexe, débitée en boucle en conférences par les managers blonds* agit sur les esprits comme la puissance communicative des pitoyables saillies verbales du Président Trump.
On ne fait pas mieux en France, la simplification du langage des courants politiques des extrêmes confisque le débat : il n’y a plus de visions, plus d’utopies, plus de rêves !
Dans le domaine de la construction, les marchés globaux de performances (MGP) illustrent à merveille cette gigantesque tentative de vouloir tout simplifier, les grandes entreprises du BTP confisquant l’architecture.
La simplicité du langage tient de la même rhétorique du manager blond ; plus vous donnez de certitudes avec le minimum de mots, plus vous semblerez puissant. Le contraire de l’éloquence et de la rhétorique, de la culture de l’engagement, de l’art de la dialectique.
Ces agences mondiales d’architectes multiservices anglo-saxonnes, appuyées par les banques et leur fonds de pensions, peuvent fasciner tant elles rendent simple à comprendre ce qui semble complexe : le contraire de ce qui demande effort, interrogation, questionnement et connaissances…
Ces agences structurées aux lobbys puissants ont à l’étranger des sociétés de managements de projet. Lesquelles sont-elles mêmes mariées aux assistants maître d’ouvrage (AMO) qui les invitent, les consultent et les placent pour quelques billets.
Cette communication et cet art de la persuasion ne s’apprennent pas dans les écoles d’architecture françaises…
Après l’annonce de la hausse des taxes américaines, le tapis rouge s’est ainsi déroulé pour la construction d’une Trump Tower au centre de la péninsule de Thu Thiem à Saïgon ; l’affaire familiale marche à merveille !

La différence entre le travail de sape de l’architecture de ces grands groupes et nos agences européennes est que pour les Européens le diagnostic créatif est pensé comme un préalable au concept.
Nos cousins américains apportent des « solutions concepts » sans questionnement, comme la fadeur d’un coca zéro.
Installer le doute dans le débat n’est vraiment pas le truc à faire en Asie !
L’essor croissant des grandes agences d’architecture américaines en Asie du Sud-Est et au Middle-West résulte d’une pensée capitaliste débridée et bien rodée.
Il n’y a jamais d’hésitations dans les propositions !
Simplifier plus que synthétiser est le mot d’ordre pour remporter les appels d’offres.
La présentation d’un projet en Asie doit aller vite, on ne s’encombre ni de l’existant, ni du coefficient de biotope, on minimise le temps, on formule l’histoire à venir avec des mots simples. On ne négocie pas avec les habitants, cela est perçu comme une perte de temps…
Les sociétés d’architecture américaines vendent des modèles de villes rêvées aussi optimistes qu’elles semblent accessibles et efficaces, mais c’est que ces projets sont non négociables.
Ils s’adaptent peu aux pays tropicaux et aux coutumes du vivre ensemble dans la rue…
Ces propositions perpétuent l’idée de quartiers sécurisés et de profits fonciers ultra rapides.
Elles opposent le monde consumériste qui fait la part belle à la voiture face à l’organisation de « la ville du quart d’heure ».
Il faut consommer, s’étaler plus loin, faire encore plus d’argent et culbuter le prix de revente de terrains agricoles.
Moins on questionne et mieux on se porte !
Au Vietnam les grands groupes immobiliers ne s’encombrent plus de reconstruire dans les villes.
Réaménager la ville sur la ville est trop complexe ; cela demande négociations et compromis.
« Time is money! »
Les modèles de développement qu’elles proposent sont en déconnexion totale avec le changement climatique du monde. Artificialisations, étalements urbains sont de mise.


La courte messe est dite. Les messages sont audibles et directs.
J’en viendrais presque à regretter la grosse arnaque témoin du rêve du pavillonnaire français avec ses routes sinueuses en bitume craquelées.
Proposer de la densité urbaine, construire la ville sur la ville, conseiller des transports en commun n’aide pas à vendre des voitures.
Or le développement du Vietnam passe justement par une industrialisation du secteur automobile le long de la côte, avec de nouveaux ports.
De grandes zones d’activités sont dessinées où s’assemblent des voitures électriques, destinées à une classe sociale moyenne qui probablement n’en aura pas besoin.
La côte vietnamienne se désagrège !
La course capitaliste compresse le temps de la construction et des études, et s’accélère dans tous les pays en développement.
Seuls les informés s’en sortent, hésiter se paye cher…
Le challenge de livrer coûte que coûte une opération dans les délais, de gagner rapidement une affaire au risque que l’opportunité échappe au maître d’ouvrage affole tous les compteurs temporels.
Les architectes planifient à une cadence folle des milliers d’hectares. (Il faut faire vite car la délivrance des autorisations administratives varie selon les humeurs politiques et les changements administratifs…).
Comble de l’histoire : les normes de largeurs de voies au Vietnam sont issues des standards routiers américains, les nouvelles routes sont donc hyper larges et le bitume coule à flots…
Nous, architectes, savons que la ville durable et désirable se stratifie avec le temps et les habitants.
Les opérations urbaines planifiées par les grands groupes d’investissement (villes de 500 hectares minimum) dévorent des pans entiers de campagnes de rizières aux grandes entités foncières encore disponibles.
Alors dans ce bouleversement de la planète, comment l’architecte se transforme-t-il en conteur ?
Les architectes alchimistes transforment les territoires, Ils y bâtissent des machines émotionnelles aux programmes différents, dans des climats variés et sur des sols différents.
Cependant, ce que nous dessinons n’est pas éternel. La durée moyenne de vie d’un bâtiment est de soixante-dix ans, les ruines, conteuses d’histoires, nous le signifient.
Les villes du désert sont fascinantes, leur minéralité les fige dans quelque chose d’éternel : une sorte de conservation climatique « au sec » alors que les villes en milieu tropical pourrissent d’humidité et n’ont rien de stable.

La mémoire s’efface partout ; la géographie riche et complexe est gommée, les rivières sont enfouies !
Comment faire face à toute cette histoire ? Les architectes sont-ils les derniers gardiens du temple ?
Ils sont indispensables, ils donnent du sens aux projets, construisent une vision.
Ils content la beauté des villes et des bâtiments, ils donnent la lecture des choses, aident à comprendre à lire les sites, amplifient la poésie des lieux.
Les architectes sont des conteurs, des alchimistes.
Ils sont les passeurs des traces enfouies et de rêves nouveaux.
Ils donnent du sens, ils sont irremplaçables !
Olivier Souquet
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* Lire la chronique Tribulations d’un architecte français au Vietnam : « le manager blond »