
« J’aurais adoré faire une ville avec d’autres, bâtir un scénario à plusieurs, une ville vertigineuse et secrète, et une ville du risque, et une ville de surprises où s’aventurer ». La ville visible de Frédéric Borel ?
Frédéric Borel est architecte et Grand Prix National d’Architecture 2010. Mais pas seulement. Il est aussi Premier Prix du dessin d’architecte,* une récompense créée en 2025 par l’Académie des Beaux-Arts.
La singularité plastique et sculpturale de son œuvre – qui n’est pas sans rappeler le Proun de El Lissitzky (1) lui aussi artiste architecte – est une éthique et une profession de foi dont il ne déroge jamais. Elle lui a valu très tôt la reconnaissance autant que, dans la conformité ambiante et les nouveaux diktats de la bienséance architecturale, elle l’isole…
De son expérience Archisable, il écrira : « Dans ce théâtre ouvert à tous les vents, peuvent maintenant entrer mes personnages. Des tours tronconiques coffrées dans une grande feuille de papier enroulée et des cratères creusés dans la grève. Les premières disent l’élancement vers le ciel et les seconds l’ancrage dans la terre, avant de s’évanouir dans l’eau montante qui les effacera comme s’ils n’avaient jamais existé ».
J’ai rencontré les tours de Borel à son agence musée,** peuplée de ses innombrables bâtiments, construits et non construits, y compris la maquette de son projet Archisable. Entre compacité monolithique, fracture et éclatement, dans un silence immaculé de laboratoire, ces volumes témoignent d’une vie obstinée au service d’une dramaturgie de la forme et de la couleur.
Pour ma conversation avec Frédéric Borel, j’ai voulu sortir du schéma habituel en revisitant « Les Villes invisibles » d’Italo Calvino (2) . Ce livre hybride – roman, récit poétique et essai sur la ville – est devenu une référence pour penser l’espace, la mémoire et les fictions urbaines. Un récit étrange et inclassable publié en 1972, qui met en scène un Marco Polo venu divertir, instruire, ou troubler, Kublai Khan, empereur des Tartares, maître d’un empire trop vaste pour être parcouru, en lui contant jour après jour, nuit après nuit, les villes qu’il a traversées.
Le long de ces mille et une nuits, on comprendra que ces villes sont les visages multiples d’une seule : « chaque fois que je fais la description d’une ville, je dis quelque chose de Venise ». Pas un atlas de villes idéales mais une machinerie de décomposition – recomposition d’une ville réelle à partir de fragments, de points de vue, de figures conceptuelles.
Travailler la ville comme une ville à réécrire par fragments intensifs, en l’attaquant chaque fois par un autre biais – mémoire, désir, signes, réseaux, labyrinthe – c’est tout le travail de Borel dans la ville de la fin du XXᵉ siècle.
Calvino – Borel : j’ai osé mettre en scène la confrontation…
Italo Calvino – « Le regard parcourt les rues comme des pages écrites. La ville te dit tout ce que tu dois penser, elle te fait répéter ton propre discours ».
Frédéric Borel – On part toujours d’un contexte, je suis attentif à tout ce qui existe et à comment répondre au réel. Il y a un temps de réaction par rapport à ce que l’on voit, puis un second temps de projection. C’est le désir d’un architecte d’améliorer, d’offrir plus beau. Je n’ai pas changé de paradigme mais la façon de faire ville aujourd’hui a changé, il n’y a plus d’altérité, les bâtiments sont aseptisés, ce n’est plus ma ville. Ma ville est festive, il y a une approche comme on approcherait un individu dans le regard. Aujourd’hui les bâtiments sont responsables du point de vue environnemental mais ils sont muets, le geste (architectural) est soi-disant fini. On bannit certains matériaux – on oublie que le bois brûle, pourrit, est attaqué par la mérule ! La vraie question est la dimension que peut porter l’architecture. Nous ne sommes ni des moines soldats ni des entrepreneurs.
Italo Calvino – « Toute ville reçoit sa forme de désert auquel elle s’oppose ».
Frédéric Borel – Je cherche à inscrire la lumière – certains me le reprocheront – ce n’est pas pour faire de chaque projet un évènement mais pour apporter une respiration. Ce n’est pas une solitude recherchée, c’est une autonomie du projet même s’il se raccorde au voisin. Je parle de l’importance des seuils, de la progression, du parcours, de l’importance du visible et du visuel. Nous avions abandonné l’architecture façade de représentation du XIXe siècle, on y revient. Je préfère l’architecture objet, qui existe sur toutes ses faces, y compris celle du ciel…
Italo Calvino – « La ville est redondante, elle se répète de manière que quelque chose se grave dans l’esprit… La mémoire est redondante, elle répète ses signes pour que la ville commence à exister ».
Frédéric Borel – Mes architectures font signe, elles saluent le passant, l’occupant. Même un petit projet doit parler de l’altérité. Mon architecture est une invitation au citadin à cette aventure du quotidien. Je m’inscris bien dans ce thème d’ouvrir une nouvelle perspective à la ville avec un bâtiment. Je me suis souvent servi de la neutralité de mes voisins, c’était utile pour attirer l’attention sur un seuil, une entrée. C’est l’une des principales qualités de l’architecture que la dimension d’accueil. Quel que soit le programme on peut chaque fois ouvrir une nouvelle fenêtre sur le monde, donner une vision d’architecte. C’est bien qu’une architecture reste énigmatique, qu’elle questionne. Ce sont souvent des enveloppes protectrices qui inscrivent une silhouette dans le ciel mais elles doivent être ouvertes. La principale qualité d’une architecture, c’est sa dimension d’accueil, son ouverture.
Italo Calvino – « Le voyageur tourne et retourne sur ses pas, possédé par le doute il ne parvient pas à distinguer les différents endroits de la ville, ses propres catégories mentales en viennent à se mélanger ».
Frédéric Borel – Quand tu rêves d’un bâtiment dans un lieu, beaucoup de choses t’influencent, fusionnent, et il y a un point de synthèse. Beaucoup de choses rentrent en symbiose pour devenir un scénario… C’est ce que j’explique avec le croquis d’architecture qui est la première émergence de cette synthèse entre un programme, un lieu, des contraintes – ce que l’IA ne résoudra pas. On est encore là pour ça.
J’essaie de donner une identité à chaque lieu, ou un espace en creux. Pelleport (3) est une identité, Belleville (4) est plutôt un espace en creux. Oberkampf (5) était réputé impossible, c’est le projet qui a appelé les règles et on les a traitées. Raymond Poincaré (6) a existé grâce à une architecte des Bâtiments de France (ABF) courageuse qui ne voulait pas du bâtiment pastiche proposé par Kaufmann & Broad. Tout le monde aurait proposé l’alignement et nous avons proposé une faille. J’ai ouvert l’espace au lieu de tirer 50 mètres de façade monolithique tout en respectant la dimension puissante de cette avenue et des bâtiments qui la bordent. Je me mets en défaut par rapport à la banalisation de la ville. Je m’inscris à contre-courant. J’envoie des formes, des couleurs, des seuils. Une trilogie.
Italo Calvino – « Je dirai maintenant de la ville de Zénobie qu’elle a ceci d’admirable : bien que située sur un terrain sec, elle repose sur de très hauts pilotis, les maisons sont de bambous et de zinc, avec un grand nombre de galeries et de balcons, elles sont placées à des hauteurs différentes, comme sur des échasses qui se défient entre elles, et reliées par des échelles et des passerelles, surmontées par des belvédères couverts de toits coniques, de tonneaux qui sont des réservoirs d’eau, de girouettes tournant au vent, et il en dépasse des poulies, des cannes à pêche et des grues ».
Frédéric Borel – Zénobie me plaît beaucoup ! il y a une quête d’un ailleurs, et si tu peux offrir un ailleurs en ville, c’est une chose formidable. Tout le monde cherche un ailleurs. J’essaie chaque fois de le proposer, c’est un enrichissement, pas un appauvrissement. Les cannes à pêche, cela m’inspire, près de Perpignan (7) j’ai fait un bâtiment avec des coursives sur les côtés, des échasses, et les gens ont des cannes à pêche ! Au sol ou dans les hauteurs à Belleville il y a une échelle qui monte au ciel comme si quelqu’un montait sur la lune. Il y a cette dimension de rêverie. À cette époque on nous permettait cela sans questionnement, aujourd’hui, il n’y a plus cette phase de la rêverie, du possible, le radicalisme s’est imposé, il n’y a plus aucune prise de risque. C’est dommageable. Ce qu’on a construit, c’est le patrimoine de nos villes, avec attention, pour apporter un autre regard, offrir et non priver. Aujourd’hui on offre le confort mais on l’a eu dans les années ‘70, et le défaut, c’était le manque d’identité, d’altérité. Sur le principe d’égalitarisme, on a fait des cellules répétitives – ce qui a fait le drame de nos villes et de nos banlieues. Forme, couleur, espace. Partir en voyage dans ta propre ville.
Italo Calvino – « Il en est des villes comme des rêves : tout ce qui est imaginable peut être rêvé mais le rêve le plus surprenant est un rébus qui dissimule un désir, ou une peur, son contraire ».
Frédéric Borel – La notion de désir est très présente chez l’architecte, qui va aussi donner du plaisir. Je commence souvent avec des croquis type rébus qui racontent d’une manière fragmentée le début d’un scénario. Dans le désir, il y a eu très souvent l’idée de la traversée, de la mise en apesanteur, de rendre les gens plus légers, plus beaux, plus disponibles. C’est pour cela qu’il y a souvent des passerelles dans mes œuvres, d’un lieu à un autre, d’un monde à un autre. Être en contact avec l’extérieur, un espace ou une porte qui s’ouvre sur un autre panorama, c’est une constante. Le rêve et le secret vont bien ensemble mais des choses s’effacent, qu’il faut capter pour les raconter. Garder la trace est très important. Un bâtiment doit garder cette capacité de ne pas se montrer en entier, de s’apprivoiser au fil du parcours et du regard.
Au Panthéon, sous la coupole, il y a un petit escalier en pierre qui monte en plein air, sans garde-corps, vers une porte toujours ouverte. C’est formidable. Il y a le danger, la peur, et le rêve. On aime aussi les lieux qui procurent le vertige, une idée de danger… C’est bien d’avoir cette dimension émotionnelle quand tu parcours l’architecture. C’est important que le corps soit en relation avec le regard et le mouvement. Le mouvement fait partie de l’architecture. Il y a toujours dans mes lieux une certaine liberté, la géométrie dit beaucoup de choses, elle est partout, elle organise tout, sans être une aventure spatiale, même lorsqu’elle semble chaotique. Tu peux dilater un espace juste en travaillant sur les cloisons, c’est magique. Ne pas mettre deux murs en parallèle agrandit l’espace, le rend moins sonore à cause de la réflexion entre les murs. Les capacités sont infinies, elles font vivre l’espace ; incliner deux parois donne une nouvelle dimension, beaucoup moins neutre que deux murs parallèles. Ce n’est pas une contrainte qu’on impose, c’est une aventure sensorielle que l’on propose. Tu élargis ton champ de perception.
Italo Calvino – « Tu ne jouis pas d’une ville à cause de ses 7 ou 77 merveilles mais de la réponse qu’elle apporte à l’une de tes questions ».
Frédéric Borel – Les 7 ou 77 merveilles existent déjà si je peux apporter une nouvelle réponse au citadin. L’architecte est en capacité de proposer et d’inventer. Cependant, dans la ville contemporaine, l’effet de surprise se présente de moins en moins. Comme les moyens sont limités, je suis appelé à brouiller les échelles, à rendre grand ce qui est petit en soustrayant la question de l’échelle. La rue Pelleport est un quartier très chaotique, avec des moments d’urbanisme assez violents, c’est difficile de s’intégrer ou de s’allier. Il faut donc trouver une autre écriture un peu savante qui fasse l’alliance, quitte à avoir un visage différent sur chacune des façades.
L’écriture n’est pas toute faite, il faut trouver à chaque fois un nouveau vocabulaire, de nouvelles réponses formelles adaptées à une situation. J’encourage cet effet de surprise dans mon travail mais c’est aujourd’hui très mal vu d’attirer la lumière sur soi. Les pouvoirs se sont fragmentés, il n’y a plus une seule autorité. Sous prétexte de démocratie, on s’interdit beaucoup de choses, on est contraint à plus de rationalité et d’effacement.
Italo Calvino – « Ils décidèrent de construire une ville comme dans leurs rêves ».
Frédéric Borel – Tu peux capter les images, les mémoriser, et ensuite les transcender. Tout est apport à la pensée, la mode, le cinéma…
Il faut des silences, des respirations, avant de nouvelles émotions. On ne peut pas construire la ville comme un cadavre exquis (8) avec des superpositions. Dans ma ville idéale, il y aurait beaucoup de mixité formelle, des espaces de minéralités, des espaces verts, de la hauteur, des traversées, des parcours… Blade Runner (9) en plus humain… J’aurais adoré faire une ville avec d’autres, bâtir un scénario à plusieurs. Il faut une ville vertigineuse et secrète, que tu ne puisses pas y pénétrer mais peut-être un jour tu peux y aller, tu prendrais le risque. Une ville du risque, c’est bien aussi. Et une ville de surprises, où tu puisses t’aventurer, et puis aussi une ville impure, des déserts émotionnels. À Paris il y a des surprises et des exceptions mais elles sont anciennes. C’est peu présent dans la production récente. Il n’y a pas de rêve, il n’y a que des règles. L’acte architectural a été disséqué, pulvérisé et des stéréotypes architecturaux ont envahi le paysage. L’architecte-auteur n’existe plus en France. Les Espagnols sont plus inventifs, moins contraints.
Italo Calvino – « Moi aussi j’ai pensé à un modèle de ville duquel je déduis tous les autres. C’est une ville qui n’est faite que d’exceptions, d’impossibilités, de contradictions, d’incongruités, de contresens ».
Frédéric Borel – Cette phrase résume tout mon travail. Mes projets sont souvent en contradiction avec l’architecture du passé, incongrus s’il le faut. Mais il n’y a jamais de contresens, je parle d’une ville qui me plairait dans tout ce qu’elle aurait de plus improbable, une ville qui te poserait des questions, te rendrait curieux. L’exception, c’est donner ce qui n’existe pas, même à l’échelle du quartier, et aussi prendre le réel tangible avec une nouvelle façon de le voir par rapport à une situation, à des bâtiments voisins. La contradiction amène le contraste, des frictions, des tensions dans l’urbanisme et c’est bien… Cela réveille les rues, les quartiers. L’incongruité questionne, c’est intéressant. Ce n’est pas un contresens, cela ébranle les idées convenues, les formes convenues, c’est utile.
On peut réinventer un immeuble haussmannien, le disséquer, en faire une matière différente. Il suffit de prendre un élément et tu peux transcender, donner une autre dimension plastique, esthétique. Incongruité ne veut pas dire déplacé. Ni vulgarité ni chaos. Contradiction, oui. Mais pas violence. Je suis pour le droit à la différence…
Tina Bloch
Retrouver toutes les Chroniques de sable
* Lire Prix du dessin d’architecte : Frédéric Borel et Pierre Dufour lauréats
** Lire le portrait On a tous en tête une vision de Frédéric Borel (2017)
(1) El Lissitzky (1890- 1941), peintre, typographe, photographe et architecte, né en Russie, proche de Malévitch. La série des Proun (tableaux) 1920-1923 devait être au service d’un monde nouveau – « Projet pour l’affirmation du nouveau combinant un mélange d’éléments géométriques bi et tridimensionnels, lancés dans une étendue plane, créant des tensions dynamiques ».
(2) Italo Calvino (1923‑1985), écrivain italien majeur, passé du néoréalisme d’après‑guerre à des formes narratives expérimentales. Romancier, nouvelliste, lecteur passionné de sciences et de philosophie, il explore les liens entre récit, structures formelles et imagination.
(3) Pelleport (1993). Immeuble de 10 logements, 15 rue des Pavillons, Paris XXe.
(4) Belleville (1986). 47 logements au 100 bd de Belleville, Paris XXe. 1ère réalisation parisienne.
(5) Oberkampf (1990). 113 bis rue Oberkampf, Paris XIe. Bureau de poste et 80 logements souvent destinés aux postiers.
(6) Poincaré (2006). 48 logements av Raymond Poincaré, Paris XVIe.
(7) Port-Le-Barcarès (2013). Frédéric Borel avec Bruno Fortier associé. Logements, activités, centre de conférences, 90 000 m²
(8) Cadavre exquis : procédé inventé par les surréalistes vers 1925, consistant à composer une phrase ou une image à plusieurs, chaque participant ignorant la contribution des autres.
(9) Blade Runner, film de Ridley Scott (1982), suit un policier chargé d’éliminer des androïdes rebelles dans un Los Angeles dystopique. Adapté du roman Do Androids Dream of Electric Sheep ? de Philip Dick (1968)




