
Le bon usage des ressources, auquel le développement durable nous invite, passe notamment par les ressources humaines, dans toutes leurs dimensions. Il s’agit notamment de bien utiliser son corps. L’ergonomie devient ainsi un instrument de développement durable. Chronique de l’intensité.
Le terme est plutôt lié au poste de travail, sa bonne adaptation au corps humain, pour que les mouvements soient aussi peu traumatisants que possible, aussi peu fatigants que possible. Il faut apporter une grande attention à l’ergonomie, à cause des accidents du travail, des maladies professionnelles, et du confort des personnels dans leur travail.
Le volet social rejoint l’économique car les défauts d’ergonomie ne touchent pas que les individus. Pour l’entreprise, ils sont coûteux, ils désorganisent les équipes, ils découragent et démotivent les plus vaillants. Le corps, ce sont les bras et les jambes, le dos, les yeux, les membres et les organes dont on se sert pour vivre comme pour travailler. L’ergonomie donne les clés pour un bon usage du corps sans effort, sans qu’on ait besoin d’y penser.
Dans la vie courante, l’ergonomie est une science très utile pour concevoir des meubles, des voitures, des jeux, qui doivent offrir au corps humain toute sécurité en cas de fonctionnement régulier et de longue durée. Elle s’étend au logement, avec une attention particulière pour les personnes dont le corps ou un organe particulier est déficient. Les cheminements sont étudiés pour permettre l’accessibilité des handicapés de toutes sortes, infirmes, aveugles, et tout simplement grand âge. Dans un logement, la largeur des portes, l’emplacement des prises de courant et des interrupteurs, la robinetterie, l’éclairage, les appareils sanitaires, sont autant de paramètres qui jouent sur l’ergonomie vécue au quotidien par ses occupants.
Il est constaté que les efforts faits pour rendre la vie plus facile, voire tout simplement possible, aux handicapés sont bénéfiques pour tous les autres utilisateurs, et leur offre un supplément de bien-être et de confort. Et comme tous ces logements nous verrons vieillir, toutes les qualités ergonomiques permettront d’y vivre plus longtemps. Pensons aussi aux enfants. Quand on voit la hauteur d’une marche d’escalier pour un enfant de 4 ans, on ne peut qu’être émerveillé par leur habileté à les monter et les descendre sans avoir à se mettre à quatre pattes. Pas étonnant qu’il y ait des accidents domestiques : les obstacles à franchir et pièges à éviter sont nombreux dans une maison pour tous ceux qui ne maîtrisent pas complètement leurs mouvements. L’ergonomie doit guider les concepteurs de tous ces logements, de tous les bureaux et locaux d’activités et de loisir.
Il y a aussi ce qui se passe dehors, la ville ou le village. L’ergonomie est prise en compte par les compagnies de transport, notamment pour les handicapés mais il reste bien des bétaillères qui n’ont rien d’ergonomiques, sans parler des aires d’attente, debout dans le grand vent.
Et il y a la rue. Les trottoirs ont été abaissés aux passages piétons mais ils sont désormais encombrés d’un mobilier urbain envahissant, panneaux de signalisation, parcmètres, lampadaires, poteaux antichars, panneaux publicitaires, etc. Sans parler des poubelles qui y séjournent parfois plus que nécessaire. Il n’y a pas beaucoup de bancs, qui plairaient bien aux piétons, surtout les plus anciens et les amoureux chantés par Brassens ; on trouve à la place plein de matériels rendus nécessaires pour la circulation et le stationnement des voitures, qui n’ont rien à faire sur le domaine des piétons.
Au-delà, il y la conception générale de la ville. Un enfant a besoin de courir et de se dépenser physiquement, c’est un besoin physiologique qu’il doit pouvoir satisfaire dans son environnement ordinaire. Peut-il le faire dans toutes les villes, dans tous les quartiers ? S’il faut pour cela aller au stade, avec obligation d’un encadrement diplômé, et de payer pour s’inscrire au club et être assuré, on ne peut pas dire que la ville soit ergonomique.
La question se pose aussi pour un adulte. Ce sont les espaces publics au quotidien qui doivent offrir aux corps humains de tous âges et de toutes conditions physiques le cadre de leur épanouissement. La bonne presse et l’Académie de médecine nous rappellent qu’il faut marcher au moins dix minutes par jour, et sans doute plus. Peut-on vraiment le faire ? Y est-on invité par l’organisation des activités, des espaces, des cheminements ?
L’ergonomie se prolonge au fonctionnement de la ville. S’il s’agit d’éviter des efforts inutiles, qui minent progressivement nos organismes, ne faut-il pas inclure dans ce concept d’ergonomie de la ville un bon accès aux services publics courants, y compris les commerces de proximité, et à un coût raisonnable.
L’envahissement de certains quartiers par des commerces spécialisés, avec des prix d’installation qui dissuadent les commerces traditionnels, ou des grossistes, qui investissent un territoire comme on l’observe dans certains quartiers, n’attente-t-il pas à l’ergonomie urbaine, en obligeant leurs habitants à des mouvements exagérés, juste pour assurer leur vie quotidienne, leurs approvisionnements ordinaires ?
Il y a longtemps qu’Edward T. Hall* nous a alertés sur l’importance des espaces, de leurs formes, de leur perception. L’ergonomie se décline à toutes les échelles et comporte à la fois des aspects matériels et culturels. Elle nous aide à économiser nos forces, à ménager nos organismes comme à produire les efforts salutaires dont nous avons besoin, elle façonne aussi nos mentalités. Elle figure à l’évidence en bonne place dans la panoplie du développement durable. Pour un habitat vécu intensément.
Dominique Bidou
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* E. T. Hall, La dimension cachée, Editions du Seuil, 1971