
Le tissu urbain se métamorphose au fil des années, l’intuition est là, comme le montrent les élans en cours. Entre passé récent et projets en cours, l’histoire d’Annemasse (Haute-Savoie) s’écrit au présent. Chronique Altitude 1 160.
Ville frontalière de Haute-Savoie, Annemasse est un pôle urbain de 37 595 habitants pour sa commune et de 93 417 habitants pour son agglomération, ce qui en fait la troisième ville la plus peuplée du département et la deuxième communauté d’agglomération. Sa démographie ne cesse de croître, dépassant la moyenne nationale. Alors que le nombre d’habitants est resté stable et faible pendant des siècles, cet accroissement soudain a bouleversé la ville. Annemasse est aujourd’hui une agglomération bien différente de ses voisines chambériennes et annéciennes.
Une ville mal-aimée, pourquoi ?
Évoquer Annemasse est pour moi un défi. Ma mémoire est figée sur une image d’Annemasse : « ville sale » et sujette aux faits divers houleux. Il n’est pas rare pour les Savoyards de lire dans leurs canards quotidiens un fait divers mettant en couverture Annemasse. Délinquance, questions de salubrité, densité et bétonisation… Le champ lexical est tendu. Une image peu connue des touristes mais qui pourrait leur sauter aux yeux dès leur première visite.
D’un point de vue lointain, la Haute-Savoie peut sembler un paradis blanc, entre montagnes et lacs. La réalité est plus nuancée : entre deux descentes de ski et trois reblochons, ces territoires ont été malmenés par une explosion démographique et économique fulgurante. Des mutations sociales et territoriales profondes ont accompagné le passage d’une région rurale peu dense à un territoire parmi les plus riches de France, en un rien de temps. Aujourd’hui, les tensions sont saillantes : choc des classes, pression immobilière et dépendance transfrontalière qui soulèvent des questions.
Dans ce dédale, des villes et des stations brillent de leur attractivité touristique, alors que d’autres, comme Annemasse, subissent les conséquences d’une industrialisation soudaine. Pourquoi certaines villes se targuent de faire figure de carte postale rêvée tandis que d’autres semblent incubatrices de tensions ?
Il y a bien une différence majeure entre des villes comme Chambéry ou Annecy, et une ville comme Annemasse. Pour comprendre cette disparité, il faut se tourner vers l’histoire urbaine de la ville.

Une ville sans passé monumental…
Annemasse est une ville jeune, tant historiquement que socialement. Une ville-frontière qui cherche son identité parmi les passages incessants.
Contrairement à Annecy, Genève ou Chambéry, qui vivent sur leur patrimoine, Annemasse est une ville presque fonctionnelle, née d’une frontière et d’un besoin économique. Son développement est tardif puisque son essor ne débute qu’à la fin du XIXe siècle. Son urbanisation rapide et l’explosion démographique prennent réellement forme entre les années 1960 et 1990, la proximité du canton de Genève plaçant la ville en première ligne.
Peu de patrimoine ancien structurant, la base est surtout industrielle, après un long passé d’occupation agricole stable. Cependant, le territoire fut occupé dès l’époque gallo-romaine. Aujourd’hui, le monument témoin de cette histoire lointaine est sans aucun doute l’église Saint-André d’Annemasse. Le premier édifice a été bâti au VIe siècle sur les fondations d’un temple romain. Annemasse n’est pas dépourvue de fondations historiques, seulement, la ville que nous connaissons aujourd’hui, elle, est bien récente.
En effet, du Moyen-Âge au XIXe siècle, Annemasse ne change guère. C’est un village rural, peu dense et économiquement très lié à Genève.
Cependant, l’annexion de la Savoie à la France en 1860 marque un tournant majeur pour le territoire savoisien. Une fois les deux départements nouvellement créés – Savoie et Haute-Savoie – Annemasse passe réellement du statut de village à celui de ville. Et ce, très vite… peut-être trop vite ?
L’extension se doit dans un premier temps à l’arrivée de la voie ferrée à la fin du XIXe siècle. Les premières industries voient le jour mais le développement est encore doux et docile.
La Première Guerre mondiale marquera un tournant : la fin du régime économique de « La Grande Zone Franche » en 1923 et la mise en place de nouveaux accords frontaliers plus propices au développement économique.
La croissance exponentielle est en marche, de 1 200 habitants en 1876, les Annemassiens sont déjà 8 000 en 1936. La gare ferroviaire, construction névralgique, voit les premières constructions importantes se propager : des villas bourgeoises, des hôtels et, bien évidemment, des commerces. Comme l’époque le voulait, l’architecture a été pensée dans un style néoclassique.

Nouveau grand bouleversement : la Seconde Guerre mondiale. Les usines de décolletage, bien utiles en période de guerre, sont créatrices de nouveaux emplois et donc de nouveaux habitants. L’après-guerre va voir la ville se transformer de manière fulgurante. L’essor du marché transfrontalier va de pair avec l’arrivée massive de population, venue d’un peu partout.
Il a bien fallu loger, et vite ! La construction de grands ensembles est entamée dans une fièvre d’urbanisation de masse. Rapide, presque violente… la construction passera avant l’architecture.
Table rase des premiers plans d’urbanisme : place aux tours et barres qui seront bourrées de studios. C’est ici que les prémices d’une identité architecturale se sont perdues : on loge en masse mais on oublie d’habiter.
Puis, progressivement, le secteur industriel, ancien engrenage de la ville, se dépeuple. Il laissera place aux secteurs des services et du commerce.
Entre les années 1950 et 1970, une deuxième « ville » s’accroche à l’ancienne : le secteur du Perrier. Comme souvent, l’excroissance urbaine laisse des cicatrices architecturales et sociales.
Enfin, au début des années 2010, Le Grand Genève – structure de coopération transfrontalière commerciale – renforce une coordination tant économique que d’aménagement entre le territoire suisse et français.
Aujourd’hui, le statut de grande ville de passage est inscrit dans l’urbanisation et l’architecture d’Annemasse. Ce grand centre urbain n’a pas de passé glorieux à restaurer, son histoire s’écrit au présent.

Une ville en chantier qui se (ré)invente
Après ce passé de croissance rapide et parfois chaotique, la ville se tourne désormais vers l’avenir. Après tout, Annemasse a beau être une ville souvent méprisée, elle tente le renouveau, elle expérimente. Alors que l’hiver tire doucement sa révérence, dans les rues annemassiennes le soleil invite à la (re)découverte urbaine.
Des rues hétéroclites, des bâtiments tantôt dégradés tantôt neufs… Dans le fond, pour une grande ville, il n’y a rien d’étonnant ! Peut-être que le regard suspicieux vient d’un plus grand nombre de défis. Entre mutations soudaines, démographies mouvantes et excroissances urbaines, les tensions se soulèvent et c’est bien normal. Peut-être est-il temps d’accorder un nouveau regard à cette ville ?
L’urbanisme contemporain reprend le flambeau des transformations passées.
L’écoquartier de Château Rouge, bien qu’au stade de projet, se veut mentionné. Il s’agit d’un projet de renouvellement urbain conséquent : 5,5 hectares, 330 nouveaux logements, 70 % du patrimoine arboré préservé, 30 000 m² du quartier en espaces publics, 270 arbres plantés, plus de 540 logements rénovés sur les secteurs Ferré et Gauguin et des espaces publics repensés, voici la promesse de l’agglomération d’Annemasse. Tant il est dense, le projet mériterait en lui-même une future chronique. Pourquoi pas ?
Sans avoir à projeter l’avenir, les secteurs de la gare, de « L’étoile » ainsi que la Zac du Château Rouge et du Perrier sont des exemples bien concrets d’une ville en devenir.

La nouvelle gare d’Annemasse se veut un « pôle d’échange de toutes les mobilités » qui encourage le développement du covoiturage et des transports en commun. Elle a aussi été pensée avec des parcs à vélos et des parvis piétons.
Concernant l’architecture et l’aménagement extérieur, les architectes de l’Atelier Aup ont dessiné ces espaces de manière contemporaine aux allures d’une modernité remaniée. Les premières mises en œuvre – projet toujours en cours – apportent plus de fraîcheur à la balade urbaine.
Bien que ces projets soient en grande partie politiques – portés par la Commune, par l’Agglomération ou par la Région – ils ne font pas l’impasse sur l’initiative citoyenne. Très ancrée à Annemasse, l’action associative participe grandement à l’évolution urbaine. Citons notamment le chantier participatif du « Four à pain » soutenu par le Collectif Ethnographique. Ou encore, la réhabilitation de la Villa Tiberghien en tiers-lieu culturel et citoyen, portée par le collectif La Toupie. Ces deux projets, parmi d’autres, sont les exemples mêmes de l’énergie que peuvent propager les habitants.
La ville, malgré ses blessures, est profondément aimée par un grand nombre de ses citoyens, qui travaillent à son rayonnement. Ce qui démontre que reconnaître les failles est essentiel pour faire naître des projets communs, ainsi que de porter attention aux propositions des habitant(e)s pour construire la ville de demain.

Un futur porté de l’intérieur
Lorsque je me promène dans les rues d’Annemasse aujourd’hui, mon sentiment n’est plus le même que des années auparavant. La ville me semble plus aérée, moins embourbée entre macadam et pollution. Cependant, bien que la ville évolue vers plus d’apaisement et d’harmonie, une disparité à cœur ouvert se fait encore ressentir. Et pour cause, Rome ne s’est pas construite en un jour, Annemasse non plus ! Quelques siècles d’histoire urbaine en moins, il y a de la marge…
Marine Adam
Architecte D.E.
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