
Le design français pourrait bien redéfinir l’image de Washington D.C., tout comme il a redéfini celle de New York en lui offrant la Statue de la Liberté. La proposition de « Triumphal Arch » américaine est une variation sur l’Arc de Triomphe parisien mais surmonté d’une statue de la Liberté revisitée, le tout paré d’or. Porté par les ailes d’un ange, Chroniques d’Outre-Manche offre un aperçu de ce projet colossal, véritablement colossal.
« On ne peut pas imiter l’or, l’or véritable », expliquait Donald Trump à Laura Ingham de Fox News, en lui dévoilant en exclusivité les nouveautés de la décoration du Bureau ovale de la Maison-Blanche pour 2025. Désormais, des touches dorées ornent les lieux. Trump et Ingham admiraient des chérubins dorés nichés dans un fronton au-dessus d’une porte. « Ce sont des anges », a-t-il poursuivi. « On n’a jamais réussi à reproduire l’or avec de la peinture dorée. C’est pour ça que c’est de l’or ».
En octobre 2025, Trump a dévoilé une maquette d’un Arc de Triomphe pour Washington. C’était avant que ses « accents » dorés ne soient révélés par la porte-parole de la Maison-Blanche, Karoline Leavitt, qui a décrit l’ouvrage comme un « chef-d’œuvre architectural ». Nous savons maintenant qu’il y aura des lions dorés, des façades ornées d’or, deux aigles royaux perchés au sommet et une Liberté hybride, sa silhouette, sa torche et ses ailes entièrement dorées. Si l’on en croit Trump (comme certains le font), il faut supposer que ces éléments ne seront pas simplement peints en or. Cependant, l’or massif est huit fois plus dense que le béton et plus de deux fois plus dense que l’acier ; la charge structurelle serait donc considérable. L’idéal serait une dorure à l’or 24 carats (un carat inférieur introduit d’autres métaux dans l’alliage). Trump a déjà massivement utilisé l’or par le passé, par exemple pour les près de 38 000 m² de vitrages recouverts d’une couche d’or réfléchissante sur la quasi-totalité des 190 m de hauteur de l’hôtel Trump International de Las Vegas, un bâtiment d’un milliard de dollars (Bergman, Walls & Associates, 2008). La bibliothèque Trump de 47 étages proposée pour Miami serait elle aussi riche en or.

L’histoire de l’« Arc de Trump » (comme on l’appelle désormais) a commencé avec Emmanuel Macron, le président français. Trump était son invité d’honneur au défilé militaire du 14 juillet 2017 et il fut impressionné. Peu après, il déclara vouloir une version américaine de ce défilé. Washington possède des avenues appropriées mais pas d’arc de triomphe. Le projet d’un nouvel arc pour la capitale a émergé en 2025, conçu par Harrison Design, un cabinet spécialisé dans la constructions de maisons neuves de style néo-historique pour les plus fortunés. Trump affirme souvent « ils n’ont jamais rien vu de pareil » pour appuyer ses vantardises ou ses menaces mais, dans le cas de l’Arc de Trump, quiconque a flâné sur les Champs-Élysées a déjà vu quelque chose de très similaire : l’Arc de Triomphe. Cela n’allait pas de soi dès le départ car Harrison avait soumis une alternative.
Le premier projet s’inspirait de l’arc de Wellington à Londres, haut de 18 mètres, conçu par Decimus Burton et achevé en 1830. (Un chat nommé Snooks y vivait dans les années 1950, alors que le bâtiment abritait un commissariat de police). L’arc de Burton partage un ancêtre commun avec la quasi-totalité des arcs de triomphe : l’arc de Titus, datant de la fin du Ier siècle, le plus ancien encore visible à Rome, construit pour commémorer la prise de Jérusalem par les Romains. De forme simple, il s’agit d’un bloc rectangulaire de 15 mètres de haut, percé d’une unique arche en plein cintre, à l’instar de l’arc d’Auguste, aujourd’hui disparu (tandis que l’arc parthe d’Auguste, s’il a réellement existé, en comptait trois). L’arc de Titus présente notamment des demi-colonnes en haut-relief, une inscription, une corniche périphérique et, sous sa voûte intérieure à caissons, des frises représentant des Romains emportant les trésors des Juifs.

Le président américain a refusé le projet d’Arc de Trump inspiré de l’Arche de Wellington à Londres, bien que les lions dorés à sa base rappellent fortement les lions de bronze de la colonne Nelson à Trafalgar Square (œuvre d’Edwin Landseer, 1867). Il a préféré l’autre projet de Harrison, qui reprend les proportions et les corniches de l’Arc de Triomphe parisien. Ce dernier, conçu par Jean-François Chalgrin, a été achevé en 1836. Bien entendu, l’Arc de Trump se devait d’être plus imposant. L’Arc de Triomphe culmine à 50 mètres, tandis que l’Arc de Trump est prévu à 58 mètres.
À Paris, il y a des arcs latéraux ainsi que la traditionnelle arche principale, mais l’arche de Trump les transforme en bas-reliefs. Aucun arc n’égale l’arc de Triomphe pour la richesse de ses sculptures en relief et de ses frises. Toutefois, bien que l’arche de Trump en compte beaucoup moins, n’oublions pas que ce qu’elle possède est en or. Il n’y a pas de colonnes extérieures à Paris, alors que Decimus Burton en avait inclus à Londres. Trump a un jour déclaré que les colonnes corinthiennes sont « considérées comme les meilleures, de loin les plus belles », et son projet à un milliard de dollars de salle de bal-bunker à usage mixte à la Maison-Blanche, déjà en construction, en sera pourvu. Qu’en est-il de l’Arche de Trump ? Les rendus montrent des colonnes doriques lisses, assez austères, mais il existe aussi des dessins où elles sont corinthiennes. Dans tous les cas, comme les arcs latéraux, il ne s’agirait que de représentations en relief. De part et d’autre de l’arc semi-circulaire des arches de Paris et de Washington se trouvent de grands panneaux rectangulaires, mais les Américains les laissent vierges. Peut-être pourraient-ils porter de futures représentations sculpturales des triomphes américains encore en cours, par exemple victoire contre l’Iran ou contre le système écologique de maintien de la vie sur Terre.

Les arcs constituent d’excellents socles pour les statues. Dans les années 1880, même l’Arc de Triomphe en possédait un : un quadrige, char romain tiré par quatre chevaux et conduit par une femme. L’Arc d’Auguste en avait un également et l’Arc de Wellington en possède toujours un, ce qui porte sa hauteur totale à 40 mètres. L’arc de Trump abandonne le quadrige au profit d’une quasi reproduction de la Statue de la Liberté de Frédéric Auguste Bartholdi (1886), portant la hauteur totale de la structure à 76 mètres. Mais la statue est aussi dotée d’ailes, à l’instar des aigles qui la flanquent. Faire de la Liberté un ange, c’est faire d’une pierre deux coups. Comme Trump l’a déclaré à Ingram dans le Bureau ovale : « On dit que les anges portent bonheur »
En août 2025, Trump a promulgué un décret intitulé « Rendre l’architecture belle à nouveau », stipulant qu’à Washington D.C., « l’architecture classique sera le style architectural privilégié et par défaut pour les bâtiments publics fédéraux » et qu’elle « inspirera le respect du grand public ». Le décret exclut expressément du terme « grand public » les « artistes, architectes, ingénieurs, critiques d’art ou d’architecture, enseignants ou professeurs d’art ou d’architecture ». Bien entendu, de nombreuses capitales ont adopté des bâtiments d’État néoclassiques dans le cadre de leur politique architecturale, notamment Washington elle-même, après que le président George Washington a chargé Pierre Charles L’Enfant, en 1791, d’en concevoir le plan.
Plus récemment, Skopje, capitale de la Macédoine, a donné lieu, selon le plan Skopje 2014, à la construction d’un nombre impressionnant de nouveaux bâtiments néoclassiques et de statues monumentales, ainsi qu’à la Porta Makedonija (Valentina Stevanoskva, 2012), une porte de 21 mètres de haut, elle aussi inspirée de l’arc de Titus. Le programme Skopje 2014 a été annulé en 2018 après que ses coûts ont explosé, passant de 80 M€ à plus de 500 M€, et que des enquêtes ont révélé un vaste réseau de corruption, de népotisme et de blanchiment d’argent. De nos jours, les activités de kleptomanie incluent généralement les cryptomonnaies.

L’Arc de Trump a reçu l’approbation officielle, mais sera-t-il construit ? Certainement pas à temps pour le 250ème anniversaire de la Déclaration d’indépendance américaine, en juillet 2026, et pour lequel Washington accueillera temporairement une cage de l’Ultimate Fighting Championship sur la pelouse de la Maison-Blanche. De plus, l’arche fait face à une opposition. En février, des anciens combattants ont intenté un procès au gouvernement américain, arguant de l’absence d’autorisation du Congrès et de son emplacement sur un rond-point près du cimetière national d’Arlington, obstruant la vue sur le Lincoln Memorial.
L’Arc de Trump ne serait pas l’arche monumentale la plus haute du monde : celles au Mexique et à Pyongyang, en Corée du Nord, la surpassent. Toutes auraient été éclipsées par la Grande Arche d’Albert Speer, haute de 117 mètres, prévue dans les plans nazis de réaménagement de Berlin, mais il ne nous en reste qu’une maquette. Lorsque des mégalomanes déments sont vaincus, leurs projets pharaoniques restent à jamais inachevés. Berlin possède cependant la Siegessäule (Colonne de la Victoire), érigée en 1873, qui célèbre les victoires prussiennes contre la plupart de ses voisins. Elle est surmontée de la statue ailée Viktoria, de Johann Friedrich Drake, haute de 8 mètres, comparable à la Statue de la Liberté hybride proposée par Washington mais tenant des objets différents. Elle est en bronze et non en or, elle n’en brille pas moins majestueusement, visible de loin dans la ville.

Dans le film de Wim Wenders de 1987, Himmel über Berlin (littéralement « Le ciel au-dessus de Berlin ; titre français : Les ailes du désir), des anges vivants, à taille humaine, témoignent en silence du désespoir des habitants. Parfois, perdus dans leurs pensées, ils contemplent la ville encore dévastée depuis des points de vue élevés, comme la statue de Victoria. Washington mériterait leur attention mais l’idée d’une statue dorée dans le ciel, d’où ils pourraient l’admirer, semble de plus en plus improbable.
Herbert Wright
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