
Le vendredi 8 mai 2026 avait lieu le jury de fin de semestre à Beyrouth. Cette année, j’enseignais en première année, en S2. J’avais beaucoup entendu qu’enseigner les débuts était l’exercice le plus difficile.
J’avais compris qu’il fallait davantage de patience, plus de pédagogie, peut-être une certaine capacité à simplifier. Je crois aujourd’hui que l’enjeu est ailleurs. La première année oblige surtout à revenir aux fondements mêmes de la discipline. À se demander ce que signifie réellement, faire architecture, entrer en architecture. Non pas entrer dans une école mais entrer dans une manière particulière de regarder, de penser et d’habiter.
Pendant ces quelques mois, j’ai dû déconstruire des réflexes acquis de transmission et c’était passionnant. En master, ou j’ai enseigné quatre ans, les étudiants maîtrisent déjà une partie des outils, des codes et du langage architectural. En première année, rien n’est stabilisé. Chaque correction oblige à revenir à des questions presque primitives : qu’est-ce qu’un espace ? Qu’est-ce qu’une limite ? Comment un corps perçoit-il une lumière ? Etc. Et, pour moi, une question : comment transmet-on cela ?
Le commencement comme déplacement du regard
Louis Kahn disait : «I like beginnings. Beginnings are exciting» (J’aime les débuts. Les débuts sont excitants). Cette phrase m’est revenue souvent ce semestre. Non pas parce que le commencement serait un état pur ou innocent mais parce qu’il constitue un moment de déplacement radical du regard. Un début de conception, l’effervescence, l’émotion de nouvelles découvertes, l’absorption d’une matière nouvelle sans savoir encore ce qu’il en sortira.
Ici, c’est moi qui ai vécu un commencement mais ce sont surtout les étudiants qui ont vécu, avec plus ou moins de difficultés et de plaisir, exercice après exercice, ce besoin de déplacer leur regard.
Le premier exercice du semestre relevait presque de l’abstraction. Une petite boîte, un volume imposé, dans lequel il fallait produire une émotion spatiale. Puis relier ces espaces entre eux par des seuils et des parcours.
L’exercice semblait simple. Il révélait pourtant immédiatement un malentendu profond. Beaucoup d’étudiants tentaient de résoudre la question spatiale par l’image ou par le symbole. Les émotions apparaissaient sous forme de couleurs, de signes ou de récits figuratifs. Certains ajoutaient des personnages miniatures dans leurs maquettes ; une étudiante est arrivée avec une boule disco au centre de son projet.
Ce moment, presque anecdotique, dit pourtant quelque chose d’essentiel : avant même d’apprendre à projeter, il faut apprendre à distinguer l’espace de sa représentation. On peut regarder un bâtiment comme une image et ne jamais comprendre ce qui fait architecture en lui. L’espace architectural ne se réduit pas à ce qui se voit frontalement ; il se traverse, se ressent, engage le corps et le mouvement.
Il fallait donc progressivement transmettre que l’émotion architecturale ne naît pas d’un signe mais d’une relation : relation entre lumière et obscurité, entre compression et dilatation, entre hauteur, matière, parcours et rythme.
Autrement dit, faire comprendre que l’architecture ne produit pas des objets mais des situations spatiales.
Comment transmettre cela ?
Apprendre à voir
Je crois aujourd’hui que la première année consiste essentiellement en un apprentissage de l’ouverture et de l’observation.
Au début d’un second exercice portant sur la conception d’une maison-atelier pour artiste, nous avons effectué une visite de site dans Beyrouth, sur un terrain situé en milieu urbain dense. J’ai réalisé sur place à quel point le besoin n’était finalement pas seulement de voir le site de projet mais bien de parler du contexte, et même de parler de tout : parler de la ville, créer chez eux une curiosité, leur apprendre à regarder comme des architectes.
Lever la tête dans une rue n’a rien de spontané. Comprendre qu’une façade possède un rythme, qu’un immeuble se compose souvent selon une hiérarchie entre socle, corps et attique, que la largeur d’une rue produit une certaine lumière ou qu’un retrait modifie une perception du vide : rien de cela n’est visible si l’on ne regarde pas réellement. Voir s’apprend.
Ce jour-là, à la fin de la visite, j’ai envoyé un message à une de mes anciennes enseignantes pour lui dire merci car les enseignants avec qui j’étais semblaient impressionnés par la quantité de notions que j’avais pu transmettre spontanément. J’ai dit merci parce que, sans l’avoir officiellement formulé ainsi, j’avais été bien formée. J’avais été formée parce que j’avais écouté, débattu et eu la chance d’être entourée de bons enseignants. Maintenant je le sais : vous pouvez me laisser deux ou trois heures avec des étudiants, je peux parler d’architecture pendant des heures.
Je fais donc partie de ceux qui pensent que l’architecture s’acquiert aussi par une attention progressive au réel. Regarder devient déjà une manière de projeter. Cette question me semble centrale, notamment dans une époque saturée d’images. Beaucoup d’étudiants arrivent à l’école avec un bagage visuel presque handicapant mais une faible expérience spatiale. Ils reconnaissent et produisent des images de projets avant même de comprendre ce qu’est une coupe ou un plan. À chaque exercice de ce semestre, certains étudiants ont présenté des images générées par IA avant même d’avoir réellement réfléchi au projet. Ils cherchent à s’accrocher à une image, à une esthétique, avant de saisir ou de formuler une véritable intention spatiale.
Or entrer en architecture suppose précisément de déplacer cette relation au visible. L’espace n’est jamais une simple image. Il est une expérience physique. Il est fait d’outils, d’un langage particulier à apprendre et donc, nécessairement, à transmettre.
Le corps et le langage de l’architecture
Ce semestre m’a également demandé de faire comprendre combien l’architecture reste fondamentalement liée au corps. Alors comment transmettre cela lorsque, pour vous, cette sensation est devenue intrinsèquement évidente ? Habiter ne signifie pas seulement occuper un lieu mais établir une relation avec lui, s’y voir, le sentir, le mesurer.
En première année, cette question réapparaît de manière presque brute. Les étudiants dessinent souvent des espaces sans corps. Des plans sans usages réels. Des escaliers impossibles à monter. Il faut constamment réintroduire cette évidence : l’architecture est d’abord destinée à être traversée.
Impossible, donc, de corriger un projet sans dessiner. Chaque étudiant doit faire des perspectives, à la main et à hauteur d’œil, presque un raté à chaque fois. Ils ne se placent pas encore dans le projet mais, trait après trait, perspective après perspective redessinée avec eux, cela avance. Parfois, il devient impossible d’expliquer une coupe. Je sens qu’ils ne saisissent pas. Alors on rejoue physiquement, avec les mains, les gestes, les déplacements. Très vite, les corrections deviennent presque chorégraphiques. On mime une montée d’escalier, on trace une lumière, on rejoue une séquence spatiale.
L’investissement doit être total pour que la connaissance passe, pour que la traduction s’opère.
Cela pose aussi la question des apports théoriques et des TD. Je ne sais pas comment cela se passe ailleurs mais, pour moi, il était parfois difficile de comprendre ce que les étudiants avaient réellement appris en dehors de l’atelier. Alors, lorsqu’on voit qu’ils ne savent pas dessiner un escalier, on reprend la représentation ; lorsqu’on sent qu’ils n’ont pas les références classiques, on réintroduit un peu d’histoire et de théorie de l’architecture.
Le tout avec un temps par étudiant deux fois moins important qu’en master. Pas simple mais passionnant. C’est le grand écart.
Transmettre un désir d’architecture
Il y a enfin quelque chose que je n’avais jamais mesuré avec autant de force : en première année, transmettre consiste aussi à transmettre un désir. En master, les étudiants ont déjà choisi l’architecture, malgré ses difficultés. En première année, beaucoup hésitent encore. Certains cherchent à vérifier qu’ils ne se sont pas trompés de voie.
Cela change, je trouve, profondément la posture pédagogique.
Très vite, j’ai compris que les moments les plus attentifs n’étaient pas nécessairement les corrections liées à leurs projets mais les instants où j’étais moi-même passionnée. Alors on y va : on doit parler, montrer les lieux et les espaces qui nous ont bouleversés, les bâtiments aimés et, au travers de leurs corrections, leur transmettre la curiosité et une forme de saine passion.
Avant même les outils, il faut probablement transmettre une manière d’émerveillement. Non pas un émerveillement naïf ou spectaculaire mais la conviction que l’architecture permet encore d’établir des relations sensibles et culturelles avec le monde.
Je veux activer chez eux l’envie de chercher seuls, de construire un jeu de questions-réponses où je leur demande de décrypter le projet de leur camarade comme s’ils étaient moi. Ils reproduisent le vocabulaire, le regard se pose, se précise.
Ouvrir le débat
Avant de débuter cette première année, j’avais beaucoup lu et discuté avec des enseignants habitués à ce niveau et, sincèrement, le semestre s’est très bien déroulé. Cependant, cette expérience me pousse surtout à penser que le débat autour de la pédagogie devrait s’ouvrir davantage et gagner en profondeur. Les enseignements de première année se valent-ils réellement ?
Après m’être confrontée à cet exercice, je suis plus convaincue que jamais que nous devrions apprendre à enseigner. Former à la transmission ne devrait pas être une option. Être un architecte reconnu ou avoir mené une thèse complexe ne garantit en rien la sensibilité pédagogique nécessaire pour accompagner cette entrée en architecture. La capacité à transmettre, à observer, à reformuler, à sentir les moments de bascule ou de découragement relève d’un apprentissage à part entière.
Avec le collectif Le Champ des Possibles,* nous organiserons cet été 2026 un séminaire dont la première table ronde s’intitulera : Entrer en architecture : les fondamentaux à l’épreuve du temps. L’idée est précisément celle-là : se poser collectivement la question de ces fondamentaux et produire de la matière à penser, à débattre et à transmettre. Redonner de la force à ce que nous enseignons. Accepter aussi que la transmission circule entre enseignants autant qu’entre enseignants et étudiants.
Je termine en tout cas un semestre passionnant. Je suis une meilleure enseignante aujourd’hui qu’il y a cinq mois. Passer par la première année oblige à développer un regard de synthèse sur l’ensemble du parcours pédagogique, un regard que l’on acquiert difficilement ailleurs.
Quoi de plus gratifiant, finalement, que de constater lors du rendu final qu’ils sont passés de la boule disco à parler d’architecture. Une architecture encore jeune, hésitante parfois, mais progressivement habitée.
Estelle Poisson
Architecte — EST architecture
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* Les 3 et 4 juillet, je serai au Manoir de Soisay, dans l’Orne, pour débattre de ces questions d’enseignement de l’architecture. Chacun est le bienvenu pour contribuer à ces réflexions.