
Jacques Rougerie, Anne Démians, Francis Soler étaient invités au Congrès d’architecture Mexico 2026 : trois architectes pour penser la ville, le vivant et les territoires de demain dans le Nouveau monde.
À Mexico, la semaine du 20 avril 2026, lors du Congrès organisé par l’AIA Latin America et la Universidad Anáhuac Mexico, la présence française ne relevait pas d’une simple représentation. Autour de Jacques Rougerie et Anne Démians, tous deux académiciens et membres de l’Institut, et Francis Soler, Grand Prix national de l’architecture et Grand Prix Abella 2026, c’est une vision de l’architecture qui s’est exprimée, celle d’une discipline qui ne sépare ni la beauté des lieux, ni la rigueur constructive, ni la nécessité d’anticiper le monde à venir.
Cette rencontre, proposée par Jacques Rougerie à l’Ambassade de France au Mexique et à l’Instituto Francés de América Latina (IFAL), permettait de mettre en avant, sur les terres d’une Amérique latine particulièrement attentive à ces questions, quelques réponses concrètes sur la manière d’habiter demain : construire avec le milieu naturel, accompagner les villes en développement, considérer le patrimoine comme une ressource active et penser l’architecture comme un outil de projection plutôt que comme un simple geste formel.
Autour de la Fondation Jacques Rougerie, aujourd’hui intégrée à l’Académie des Beaux-Arts, il ne s’agissait pas seulement de défendre une institution mais de rappeler qu’une fondation peut aussi être un laboratoire. Par ses concours internationaux, son soutien aux jeunes architectes et ingénieurs, et son engagement constant pour les territoires submersibles, côtiers, marins, ou extrêmes, elle agit comme un lieu de recherche appliquée où l’architecture se confronte aux conditions réelles du monde à venir.
Chroniques les a rencontrés autour de cette conviction commune : sans vision, pas d’architecture.

Chroniques – Jacques Rougerie, pourquoi cette présence française à Mexico ?
Jacques Rougerie – L’idée n’était pas de venir assurer une présence symbolique ou diplomatique. Il s’agissait de partager une manière de penser. L’architecture ne peut pas être réduite à une réponse formelle ou à une démonstration technique. Elle engage une vision du monde, une responsabilité vis-à-vis des milieux naturels, des territoires, des villes en transformation.
L’Amérique latine est particulièrement réceptive à cela. Il y a là une énergie, une attention au vivant, une conscience très forte des enjeux environnementaux et du rapport au paysage qui rendent ces échanges passionnants. On y parle encore du futur avec enthousiasme…
Votre travail occupe une place très singulière : vous êtes mondialement reconnu comme « l’architecte de la mer »* et l’inventeur du mythique Sea Orbiter,** un habitat-laboratoire océanique vertical conçu comme une station internationale d’exploration permanente permettant d’observer, d’étudier et d’habiter durablement l’océan, de la surface jusqu’aux profondeurs…
Oui, même si je dirais plutôt architecte des milieux extrêmes. Très tôt, je me suis intéressé à l’océan, puis à l’espace, parce que ce sont des territoires qui obligent à repenser entièrement notre manière d’habiter.
L’architecture s’est historiquement construite sur la permanence du sol. Moi, je me suis déplacé vers des milieux instables : la mer, les profondeurs, les structures flottantes, puis l’espace. Là, rien n’est acquis. La pression, la densité, les flux, la lumière, le rapport au corps, tout change.
Dans ces conditions, l’architecture cesse d’être un simple objet. Elle devient un outil de compréhension. Construire, c’est d’abord comprendre. Comprendre les milieux, leurs contraintes, leur intelligence propre.
Ce n’est ni de la fiction ni un effet spectaculaire. C’est une recherche très concrète sur l’avenir de l’habitat humain
Vos stations sous-marines ou vos projets océaniques relèvent donc moins de l’utopie que de la méthode ?
Exactement. L’utopie n’a d’intérêt que si elle devient opératoire. Les habitats sous-marins, les stations océaniques, les structures flottantes ne sont pas des images, ce sont des hypothèses rigoureusement construites où se rencontrent l’architecture, la science et l’ingénierie. Ils permettent de penser des principes universels : autonomie énergétique, économie des ressources, adaptation climatique, nouvelles formes de vie collective. Finalement, la mer oblige à penser juste. Elle ne pardonne pas l’approximation.
La Fondation Jacques Rougerie prolonge cette recherche ?
Oui, c’est même son rôle essentiel. La Fondation agit dans le prolongement actif de cette pensée. À travers ses concours internationaux annuels – dont le succès auprès des jeunes architectes et ingénieurs reste exceptionnel – elle identifie et accompagne des projets venus du monde entier. Ces projets explorent de nouveaux territoires, marins, côtiers, parfois interplanétaires, en assumant pleinement leur dimension expérimentale.
Nous ne diffusons pas une esthétique. Nous défendons une méthode : confronter l’architecture à des conditions réelles, déplacer les limites du projet et obliger chacun à penser plus loin.

Chroniques – Anne Démians, votre approche semble différente mais rejoint pourtant cette même idée de projection…
Anne Démians – Oui, parce que l’architecture ne peut plus être pensée seule. Elle doit dialoguer en permanence avec l’ingénierie, l’écologie, les sciences, les usages, les temporalités longues. La transversalité n’est pas un supplément intellectuel, c’est une nécessité. Construire « l’à-venir », ce n’est pas produire des objets spectaculaires, c’est inventer des systèmes durables, intelligents, capables d’accompagner les transformations réelles du monde.
Bien penser suppose aujourd’hui de penser ensemble.
Chroniques – Francis Soler, vous avez davantage parlé de ville, de patrimoine vivant… et d’art…
Francis Soler – Parce que la modernité ne consiste pas à effacer ce qui existe mais à comprendre ce qui est déjà-là. La ville n’est jamais une page blanche ; elle est faite de strates, de matières, de mémoires, de conflits aussi.
Tout mon propos commence par le regard artistique. Il commence par l’art – musical, pictural, cinématographique – parce que l’architecture ne naît pas seulement de la technique mais d’abord d’une manière de voir, de sentir et de comprendre.
Le patrimoine vivant n’est pas une nostalgie, encore moins un décor ; c’est un matériau actif pour produire du contemporain. Il ne s’agit pas seulement que les choses soient belles mais qu’elles portent un sens, presque une dimension métaphysique.
L’architecture est précisément cela : une combinaison de l’art et de la technique.
Elle doit regarder devant, bien sûr, mais elle doit aussi savoir lire ce qu’elle traverse. La ville se construit dans cette tension.

Vos approches apparemment très différentes semblent se rejoindre…
Anne Démians – Oui, parce qu’au fond nous parlons tous de responsabilité…
Francis Soler – … et de justesse…
Jacques Rougerie – … et d’engagement. L’architecture n’est pas seulement une affaire de construction, c’est une manière de prendre position face au monde.
Finalement, qu’avez-vous voulu dire ensemble à Mexico ?
Jacques Rougerie – Que l’architecture reste un acte de projection.
Anne Demians – Qu’elle suppose une responsabilité collective.
Francis Soler – Qu’elle n’existe jamais sans beauté : celle des milieux qu’elle traverse, celle des réalisations qu’elle y laisse et celle des perspectives qu’elle ouvre.
Chroniques – À Mexico, ces trois voix françaises n’étaient donc pas là pour représenter une école ou une doctrine, mais pour affirmer l’idée que l’architecture n’est pas seulement l’art de bâtir mais celui d’anticiper, de relier et de transmettre. Elles rappelaient que si l’architecture peut encore investir des territoires inédits – mer, espace, des villes ou patrimoine vivant – ce ne sera ni par goût de l’utopie ni par effet de mode mais par nécessité.
Comprendre les milieux, respecter leur beauté, accompagner les transformations du vivant et construire avec assez de lucidité pour que l’avenir demeure habitable. C’est là que commence l’architecture.
Propos recueillis par Tina Bloch
* Lire aussi Jacques Rougerie, l’architecte de la mer
** Écouter le Podcast – SeaOrbiter de Jacques Rougerie, nouveau paradigme architectural ?