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Accueil > Architectes > Rencontres > Tour Triangle, fine lame forgée par Herzog et de Meuron ?

Tour Triangle, fine lame forgée par Herzog et de Meuron ?

30 juin 2026

Tour Triangle, Paris Herzog et de Meuron
@Potion Médiatique – Elise Robaglia

Herzog et de Meuron,* ses créateurs disent qu’ils ont conçu Triangle comme « un morceau de ville que l’on aurait fait pivoter et placé verticalement ». De ce basculement naît un trouble perceptif : les façades paraissent glisser l’une devant l’autre et la forme se dérobe à toute lecture définitive. Triangle n’est jamais tout à fait la même. Sa lame fend le ciel. Ce glissement et cette radicalité lui donnent son mystère… Rencontre.

« À chaque grande époque de l’histoire culturelle, c’est l’édifice qui s’arrache aux pesanteurs terrestres qui attire les regards de tous », écrivait l’architecte allemand Bruno Taut (1) en 1919. Un siècle plus tard, peu de bâtiments parisiens auront autant attiré les regards que la Tour Triangle. Avant même son achèvement, elle est devenue un objet politique, médiatique et symbolique, suscitant autant d’oppositions que de soutiens.

Lors de la visite du chantier en juin 2026, Mourad Akl (2), directeur général d’Unibail-Rodamco-Westfield France, a longuement exposé la vision du maître d’ouvrage. Puis Christoph Röttinger (3) architecte, Partner chez Herzog & de Meuron, en charge du projet, a répondu à mes questions. Deux langages, deux discours, l’un centré sur les usages, l’autre sur la forme.

Akl expose la vision du maître d’ouvrage, et sa nécessité économique et programmatique. Röttinger explique la logique architecturale de Triangle.

Deux démonstrations différentes pour un même bâtiment.

Mourad Akl développe son propos sur une idée simple : au XXIe siècle, une tour ne peut plus se justifier par sa seule présence dans le paysage. Elle doit démontrer son utilité, et elle doit être raisonnable. Triangle est présentée comme une infrastructure urbaine autant qu’un immeuble de bureaux. Le projet associe hôtel, centre culturel, centre de santé, crèche, commerces, espaces de restauration, terrasses et lieux de rencontre, ainsi qu’une boulangerie de 300 m² au rez-de-chaussée. Le sommet de la tour, avec le projet Summit, est destiné au public, prolongeant une intention présente dès les premières études : ouvrir les niveaux les plus élevés à tous plutôt que les réserver aux seuls dirigeants.

Akl insiste sur la réversibilité du bâtiment. Conçu sans connaître ses futurs occupants, l’édifice doit pouvoir évoluer dans le temps et accueillir d’autres usages : hôtel, résidence, logement, coliving ou programmes universitaires. Cette flexibilité constitue selon lui une réponse aux incertitudes qui pèsent aujourd’hui sur l’immobilier tertiaire.

L’autre axe majeur de son discours concerne l’expérience des usagers. Les terrasses, les percées dans le volume, les escaliers internes et les espaces partagés sont pensés pour favoriser les rencontres dans un contexte où le bureau doit désormais offrir davantage que le simple poste de travail. La qualité d’usage devient un argument aussi important que la localisation. Enfin, le directeur d’Unibail défend les performances environnementales du projet : efficacité énergétique, double peau vitrée, géothermie, panneaux photovoltaïques, matériaux recyclés et proximité immédiate des transports en commun. Pour lui, la légitimité de Triangle repose autant sur ces qualités que sur son architecture. À cette démonstration très rationnelle s’ajoute un registre plus sensible. Akl revendique un ancrage parisien du projet à travers le traitement du hall, conçu comme un prolongement de la rue.

Christoph Röttinger n’est pas un architecte qui aime les grands récits, il répondra à mes questions et ne se laissera jamais détourner de son sujet. Au fil de l’échange, il déroule avec méthode le raisonnement qui a conduit à la conception de Triangle. Entretien.

Chroniques – La parcelle de Triangle n’est pas triangulaire au sens strict. Elle s’inscrit dans un système complexe d’infrastructures et de flux métropolitains. Comment est née cette géométrie ? Pourquoi le triangle ?

Christoph Röttinger – Quand nous avons commencé à travailler sur le projet, le PLU autorisait en réalité trois bâtiments distincts sur le site. Notre proposition a été de concentrer ce programme dans un volume unique, beaucoup plus compact. Mais avant même la question de la forme, il y a celle du lieu. Paris est une ville très particulière, structurée par de grands axes et par ce nous avons appelé des « étoiles » : l’Étoile bien sûr, mais aussi Porte Maillot, Bastille, République, Nation, Denfert-Rochereau, Italie… La porte de Versailles appartient à cette famille de lieux où convergent plusieurs directions, plusieurs infrastructures, plusieurs échelles urbaines.

Nous sommes ici dans le prolongement de la rue de Vaugirard, la plus longue de Paris, à la rencontre du boulevard périphérique, du boulevard Victor et du parc des expositions. Historiquement, c’était aussi l’une des anciennes portes de la ville. La forme de Triangle provient donc d’une analyse précise de ce site et de son environnement. Nous avons orienté le bâtiment selon l’axe qui relie la porte de Versailles à Issy-les-Moulineaux afin de créer une véritable connexion urbaine. La tour est implantée perpendiculairement au périphérique, non pas pour renforcer cette frontière mais au contraire pour l’atténuer. La géométrie triangulaire permet également de préserver les vues vers le ciel depuis l’espace public, de réduire les ombres portées sur les bâtiments voisins et de maintenir une emprise au sol relativement faible. À la base, le bâtiment mesure environ 35 mètres de large, contre 12 mètres au sommet, sur une hauteur de 180 mètres. Le triangle n’est donc pas un geste préalable. C’est une conséquence du site.

Tour Triangle, Paris
@Potion Médiatique – Elise Robaglia

Le triangle est historiquement la figure de l’indéformabilité. Considérez-vous Triangle comme une réponse visuelle, structurelle ou urbaine ?

Nous ne souhaitons pas réduire cette tour à un seul de ces aspects. Elle est visuelle parce qu’elle travaille les vues et les ombres. Elle est structurelle parce que cette géométrie en lame réduit les charges de vent et produit une forme compacte qui limite également les déperditions thermiques. Elle est urbaine parce qu’elle repose sur un socle public très actif, accessible tout au long de l’avenue, et parce qu’elle articule horizontalité et verticalité dans un même bâtiment. Cette forme génère aussi une très grande diversité d’expériences spatiales intérieures.

Le triangle est aussi l’une des figures les plus symboliques de l’histoire. Pyramides, mythes fondateurs, géométries éternelles… Cette dimension vous intéresse-t-elle ?

Je comprends que l’on puisse établir des rapprochements avec les pyramides ou d’autres figures historiques, mais ce qui nous intéressait avant tout était la réalité physique du projet : la lumière, les vues, les ombres, la relation au ciel. Pour nous, la question est moins celle du symbole que celle de la silhouette. Triangle n’est pas simplement un triangle ou une pyramide. C’est une forme qui évolue selon la position de l’observateur. Ses dimensions changent, sa perception change. C’est presque une boussole dans le paysage parisien.

Vous évoquez la porte de Versailles comme un lieu particulier. Triangle ajoute-t-elle un objet à Paris ou s’inscrit-elle dans une continuité urbaine ?

La Tour Triangle appartient d’abord à la porte de Versailles. Nous sommes ici sur un seuil entre Paris et le Grand Paris, entre la ville historique et la métropole qui continue de se construire autour d’elle. La tour n’a pas été pensée comme un objet autonome. Elle est née de ce contexte particulier. Sa géométrie, son implantation, son socle public, son accessibilité, tout est calibré pour cet endroit précis. Il faut aussi regarder l’occupation du sol. Avec une surface équivalente, un îlot traditionnel occuperait une emprise beaucoup plus importante. Ici, nous concentrons le programme sur une surface réduite tout en libérant de l’espace au niveau du sol. L’idée était aussi de créer un lien. Entre Paris et Issy-les-Moulineaux, entre le parc des expositions et la ville, entre l’horizontalité du site et la verticalité du bâtiment.

Peut-on imaginer que Triangle devienne un jour l’un des symboles de Paris, comme l’Elbphilarmonie (4) l’est devenue pour Hambourg ?

La tour existe désormais comme réalité physique. Comment elle sera perçue dans dix, vingt ou cinquante ans, nous ne pouvons pas le prédire. Par contre elle sera un marqueur important de la porte de Versailles. Je peux dire qu’elle fera partie du paysage parisien. Mais la dimension symbolique appartient toujours aux autres. C’est quelque chose qui se construit avec le temps, avec l’usage, avec l’appropriation.

Pourquoi, selon vous, Triangle a-t-elle suscité autant de rejet ?

Je ne pense pas que ce soit un phénomène propre à Paris. Nous avons connu des situations comparables sur plusieurs de nos projets d’envergure. Dès qu’un projet est important, il devient un sujet de discussion, de débat, parfois de controverse. C’est normal. C’est même sain dans une démocratie. Paris a connu cela avec le Centre Pompidou, avec la pyramide du Louvre, avec beaucoup d’autres projets. Ce qui complique les choses, c’est lorsque le débat devient essentiellement politique. À partir de ce moment-là, on quitte parfois le terrain de l’architecture, de l’urbanisme ou de l’usage pour entrer dans des logiques de positionnement.

Quel est selon vous le principal contresens sur Triangle ?

Peut-être le fait de réduire le projet à sa seule silhouette. Je préfère parler du rez-de-chaussée accessible, des espaces ouverts au public, une mixité d’usages, une performance environnementale élevée, une capacité d’évolution dans le temps. La forme est importante, évidemment. Mais elle n’est qu’une partie de l’histoire.

Que répondez-vous à ceux qui considèrent Triangle comme un bâtiment du XXe siècle ?

Je répondrais que les enjeux auxquels nous répondons sont profondément contemporains. Aujourd’hui, nous cherchons à limiter l’étalement urbain, à réduire l’artificialisation des sols, à construire à proximité des transports en commun, à améliorer la performance énergétique des bâtiments et à permettre leur adaptation future. La question n’est pas d’être pour ou contre la hauteur. La question est de savoir quelle est la bonne réponse pour un site donné. Il y a des endroits où la construction bois est pertinente. Il y a des endroits où la densité et la hauteur le sont également. La réponse est toujours contextuelle.

Dans cinquante ans, quelle lecture espérez-vous que l’on fera de Triangle ?

Difficile à prédire. Ce que nous avons essayé de faire, c’est de répondre aux questions que nous connaissons aujourd’hui tout en donnant aux générations futures suffisamment de liberté pour adapter le bâtiment à des besoins que nous ne connaissons pas encore. Je crois que le succès d’un projet tient aussi à sa capacité à évoluer. L’architecture doit traverser le temps sans imposer une seule manière d’être utilisée. C’est probablement l’une des responsabilités les plus importantes que nous ayons comme architectes.

Triangle est-elle une rupture dans le paysage parisien ?

Je la vois comme une liaison. Une lame fine et compacte qui cherche à projeter l’ombre la plus étroite possible, mais surtout à établir un lien entre plusieurs échelles de territoire. Nous avons conçu Triangle pour Paris, pour les Parisiens, pour les visiteurs. Je ne la considère pas comme un objet étranger à la ville mais comme une partie de son évolution.

En sortant de Triangle…
J’ai compris que chacun trouverait dans Triangle ce qu’il venait y chercher : une démonstration urbaine, une réponse architecturale, une promesse d’usages ou une expérience métropolitaine. Quinze ans après les premières controverses, la tour n’est plus un projet mais une réalité. Visible depuis une grande partie de la métropole, elle a déjà trouvé sa place dans le paysage parisien. Certains retiendront la beauté d’une lame dressée dans le paysage parisien, et d’autres l’odeur du croissant au rez-de-chaussée ou l’expérience immersive de Summit** au sommet. Gageons qu’un jour qui n’est plus très loin, Triangle cessera d’être un sujet de controverse pour devenir simplement une évidence parisienne.

Propos recueillis par Tina Bloch

* Herzog & de Meuron Basel Ltd sont les architectes concepteurs Valode & Pistre Architectes Paris sont les architectes associés.
** Le Summit est une expérience immersive installée au trois derniers niveaux de la tour One Vanderbilt à New York. Il associe belvédères, installations de miroirs, dispositifs lumineux et parcours sensoriels, faisant de la ville un spectacle à part entière.

(1) Bruno Taut, architecte expressionniste allemand, auteur de Die Stadtkrone (La Couronne de la ville, 1919), manifeste dans lequel il imagine la ville organisée autour d’un édifice culminant, véritable repère symbolique dans le paysage urbain.
(2) Unibail-Rodamco-Westfield– URW- est le maître d’ouvrage de Triangle.
(3) Christoph Rottinger est diplômé en architecture de la Technische Universität München en 2002. Il entre chez Herzog & de Meuron en 2004 et devient Partner de l’agence. Il a travaillé sur le Stade national de Pékin, l’Elbphilharmonie à Hambourg, la deuxième phase du master plan de Lyon Confluence et l’extension du Musée Unterlinden
(4) L’Elbphilharmonie conçue par Herzog et de Meuron, a été inaugurée en 2017 sur les quais de l’Elbe. Les Allemands, qui l’ont adoptée après l’avoir critiquée, l’appellent Elphi. Le projet repose sur un ancien entrepôt en brique sur lequel est venue se poser une spectaculaire superstructure de verre. L’Elbphilharmonie figure sur la pièce allemande commémorative de 2 euros émise en 2023.

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Par Tina Bloch Rubrique(s) : Chroniques, Rencontres, Tours Mots-clés : Herzog&deMeuron, Tours

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