
Calcutta, ou Kolkata, est une ville paradoxale. Inconcevable pour un regard européen, elle semble ne jamais s’interrompre. Née de l’eau, elle est aujourd’hui menacée par l’eau.
La ville a grandi sur les rives du Hooghly, l’un des bras du delta du Gange, un territoire longtemps structuré par les marécages, les canaux, les nappes phréatiques et un vaste système de zones humides. Bien avant l’arrivée des Britanniques, les villages qui occupaient ces terres vivaient déjà au rythme de l’eau.
Pendant plus d’un siècle, Calcutta demeure le centre politique, commercial et administratif de l’Empire britannique en Inde (1). Mais derrière cette réussite coloniale se cache un malentendu fondateur : chercher à stabiliser un territoire dont la richesse reposait précisément sur son instabilité. Les Britanniques ont regardé le delta comme une terre à conquérir, à rendre productive. Le contresens est profond. Le delta est mouvant, poreux, instable. C’est un organisme vivant, fait de dépôts, de crues, de marécages et de bras d’eau qui apparaissent et disparaissent. Pour développer le commerce, sécuriser les échanges et étendre la ville, l’administration coloniale va canaliser, assécher et contrôler un environnement dont l’équilibre reposait justement sur les variations saisonnières de l’eau.
Kolkata s’est construite grâce à l’eau et peu à peu, contre elle. L’urbanisation contemporaine a accéléré un processus ancien : transformer des infrastructures naturelles, des zones humides, des bassins et des sols perméables en réserves foncières disponibles, oubliant que la prospérité reposait sur un équilibre fragile.
Kolkata n’est pas seulement une ville construite au bord de l’eau, elle est une ville construite dans l’eau. De la rive du Hooghly aux East Kolkata Wetlands, des ghats (2) qui descendent vers le fleuve, aux milliers de pukurs (3) disséminés dans les quartiers, l’eau demeure partout, structure les paysages, les usages, les croyances, la mémoire et l’imaginaire collectif de la métropole. À Kolkata, les dieux arrivent par l’eau et y retournent. Les processions traversent les quartiers avant de rejoindre le fleuve. Les bassins sont des lieux de rencontre, les berges des scènes ouvertes sur la ville, des palettes mouvantes de couleurs, du jaune safran au rose indien, des roses pâles au violine, que la mousson dissout.
Entre les saisons humides et les saisons sèches, la métropole a appris à vivre, depuis des siècles, dans un état d’entre-deux, un équilibre instable.
À l’est de la ville, les zones humides jouent toujours leur rôle essentiel dans le fonctionnement du territoire. Pourtant, décennie après décennie, l’expansion urbaine a grignoté ces infrastructures invisibles. Les nappes s’épuisent, les sols ne laissent plus l’eau s’infiltrer et les mécanismes subtils qui reliaient la ville à son territoire s’altèrent progressivement. Toute l’histoire contemporaine de Kolkata se tient dans cette contradiction. Comment accueillir une population toujours plus nombreuse sans détruire les ressources dont elle dépend ? Comment construire sans assécher ? Comment protéger la ville sans rompre le dialogue avec l’eau ?
Inconcevable pour un regard européen, Kolkata semble ne jamais s’interrompre. Les rues, les marchés, les bassins, les trottoirs : rien ne s’éteint vraiment. Ici, la densité n’est pas un chiffre mais une expérience. Le jour comme la nuit, la ville demeure éveillée, fébrile. Les flux humains s’y croisent sans relâche, se recomposent et réapparaissent sans cesse, à l’image de l’eau qui parcourt le delta.
Au milieu de cette intensité permanente, l’eau continue pourtant d’imposer sa présence. Elle affleure dans les pukurs, accompagne les zones humides, réinvestit les canaux et façonne toujours les paysages du delta. Toute la question est là : comment permettre à cette ville de continuer à vivre avec le territoire qui l’a rendue possible ?
C’est cette ville à la fois liquide, dense et insaisissable qu’Archisable a voulu interroger. Pour la troisième édition, Archisable a réuni autour de Velmourougane Chandrasegar, (4) alors chef de projet chez Renzo Piano Building Workshop, cinq jeunes architectes indiens accueillis en France grâce au soutien de l’association des Architectes français à l’export (AFEX). Ensemble, ils ont exploré les dimensions urbanistiques, historiques et culturelles de Kolkata.
Leurs propositions dessinent trois regards sur la ville : comme un territoire hydraulique, comme une culture de l’eau et comme une ville en perpétuelle transformation.

Réconcilier la ville et son territoire hydraulique
Pour Hrushita Davey et Neha Rajendra Kod, il faut d’abord réparer le malentendu historique qui a opposé Kolkata à son territoire. Leur projet s’inspire de ce qu’elles nomment « water urbanism ». Elles posent d’emblée une question qui déplace le regard porté sur l’héritage colonial : « Et si l’histoire coloniale regardait au-delà de la monumentalité pour envisager un avenir écologiquement résilient ? »
Plutôt que les bâtiments hérités de l’Empire britannique, elles s’intéressent aux structures moins visibles qui ont permis à la ville d’exister : le réseau des pukurs, les zones humides et le tracé historique du Maratha Ditch. À leurs yeux, l’avenir de Kolkata passe par la reconstitution d’un système de bassins capables de renouer les liens entre le centre urbain et ses marges naturelles.
L’eau retrouve alors sa fonction première : organiser le territoire. Les nouveaux pukurs deviennent à la fois espaces publics, réserves hydrauliques et lieux de sociabilité. Lors des moussons, leur trop-plein rejoint progressivement le Hooghly grâce à un réseau de noues paysagères épousant les reliefs naturels. L’ambition est claire : « concevoir un paysage capable d’accueillir l’incertitude et la complexité plutôt que de chercher à les maîtriser ».

Retrouver l’esprit de Kolkata
Mais sauver Kolkata ne consiste pas seulement à restaurer un système hydraulique. Encore faut-il comprendre ce qui relie les habitants à l’eau.
Avec Velmourougane Chandrasegar et Mohua Moitri, la réflexion se déplace du territoire vers les habitants.
Leur texte s’ouvre comme un portrait sensible de la ville : « Kolkata, vibrant foyer culturel de l’Inde, recèle de nombreux secrets que son histoire révèle peu à peu ».
Les architectes décrivent une ville dont l’identité s’exprime à travers une multitude de scènes quotidiennes : « les regards de ceux qui célèbrent la vie autour des pukurs », « les chants des pêcheurs au bord des zones humides », « les rires de trois vieillards partageant un thé en fin de journée ».
Pour eux, l’eau n’est pas seulement une infrastructure ; elle est une mémoire collective, un mode de vie, une culture. L’identité de Kolkata ne réside pas uniquement dans son patrimoine bâti mais dans un ensemble de pratiques quotidiennes : les adda, ces conversations collectives qui rythment la vie sociale bengalie, les rassemblements autour des bassins, les marchés, les fêtes et les paysages humides.
Leur projet ne cherche donc pas à transformer la ville mais à révéler ce qui la constitue déjà. Sur le sable, les bassins se forment simplement par le creusement. La marée les remplit naturellement avant de les relier les uns aux autres. Peu à peu apparaît l’image d’une ville-organisme capable d’intégrer les transformations de son environnement.
Le projet affirme ainsi que « l’eau est accueillie au sein du territoire ; elle le nourrit et le transforme » et que la résilience de Kolkata repose précisément sur cette capacité à faire avec les éléments plutôt que contre eux.
Dans une seconde expérimentation, les pukurs deviennent même la matrice d’une ville théorique où « la vie naît des éléments naturels et s’organise avec eux plutôt que contre eux ».

La ville qui apparaît et disparaît
Mais Kolkata n’est pas seulement une ville de l’eau. C’est aussi une ville de la transformation permanente.
Avec Rohit Raj et Saadiya Ajaz Rawoot, Kolkata devient une ville en mouvement continu. Leur réflexion s’appuie sur la notion de « ville cinétique » développée par Rahul Mehrotra : « Au sein de la Ville Cinétique, les significations ne sont jamais stables ; les espaces sont consommés, réinterprétés et recyclés ».
La Durga Pujo, qui transforme chaque année l’espace urbain, sert de point de départ à leur démonstration. Pour les auteurs, Kolkata est constituée de deux villes superposées : l’une permanente, faite de bâtiments et d’infrastructures ; l’autre éphémère, faite de rituels, d’occupations temporaires, de fêtes et de pratiques collectives.
Les « vides urbains » deviennent alors des ressources plutôt que des manques. Le diagramme représente l’œil de Durga entouré de ses huit bras et traversé par un trishul. Les phases de la Lune évoquent les transformations successives de la ville tandis que la marée révèle puis efface progressivement la composition de sable.
Le projet s’achève par un poème où la déesse elle-même prend la parole :
« Mes pupilles peintes percent la fumée,
Tandis que je lis les pensées secrètes qui vous traversent ;
Chaque chant, chaque clignement de paupière m’est connu,
Maintenant vous me voyez, maintenant vous ne me voyez plus ! »
Les trois projets présentés sur le sable racontent finalement une même histoire : celle d’une ville qui a longtemps vécu avec l’eau avant de chercher à la dominer. Chacun, à sa manière, propose de renouer avec cette intelligence ancienne. À Kolkata, l’eau n’est pas un sujet parmi d’autres. Elle est la condition même de l’existence de la ville.
Tina Bloch
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(1) Les Britanniques s’implantent au Bengale à la fin du XVIIe siècle ; en 1690, Job Charnock fonde le comptoir qui donnera naissance à Calcutta. En 1911 la capitale de l’Empire britannique des Indes est transférée de Calcutta à New Delhi – Delhi est officiellement choisie lors du Delhi Durbar célébrant le couronnement de George V.
(2) Le ghat désigne un ensemble de marches ou de gradins maçonnés descendant vers un plan d’eau – fleuve, lac, étang sacré – permettant d’y accéder de façon ordonnée et ritualisée.
(3) Les pukurs sont des bassins communautaires
(4) Velmourougane Chandrasegar, associé co-fondateur de l’agence FROM Architectes à Paris

