
Réponse de La Table Ronde de l’Architecture au discours de rentrée de Marine Le Pen (RN) prononcé à Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais) le 13 septembre 2026. Tribune.
Il y avait deux salles, ce jour-là. La première était bien réelle : des militants venus des bourgs et des campagnes, pour qui le loyer est le premier poste de dépense et la fin du mois une épreuve. La seconde était invisible, et pourtant pleine : pleine des majors du BTP, des promoteurs, des constructeurs de maisons sur catalogue. C’est à eux que s’adressait l’essentiel du discours, et ils l’auront écouté avec satisfaction : « faisons tomber les normes », « relance massive de construction », terrains publics « mis gratuitement à disposition des constructeurs », suppression du ZAN, fin des contraintes liées au DPE, « abrogation pure et simple » de la loi SRU.
Ce double langage résume la trajectoire du Rassemblement national (RN) depuis les dernières élections. Le parti a remisé ses promesses sociales les plus coûteuses pour rassurer les milieux d’affaires, tout en continuant à flatter les instincts populaires. Le logement se prête parfaitement à ce maquillage : populaire en apparence, il permet de dérouler en substance un programme de dérégulation.
Un logement peut être considéré de deux manières : il a une valeur d’usage – abriter, protéger du froid, permettre d’élever des enfants, de vieillir quelque part et d’appartenir à un lieu – et une valeur d’échange : il se vend, se loue, se revend, garantit un emprunt et se transmet comme un capital. Ces deux valeurs ont toujours coexisté mais lorsque la seconde prend le pas sur la première, la qualité du logement devient un sous-produit de la rentabilité, jusqu’à l’absurde lorsque, dans une même ville, coexistent un nombre sans cesse croissant de sans-abri et de mètres carrés vacants.
L’électorat populaire du Rassemblement National est en droit d’attendre que le logement retrouve sa valeur d’usage : des loyers supportables, des murs qui isolent du froid et des fortes chaleurs, des maisons que l’on aime, entretient et répare plutôt que de simples actifs à valoriser. Or le discours de la candidate fait surtout la part belle à la valeur d’échange : un gisement de croissance, un patrimoine à transmettre, une plus-value à libérer.
« Libérer la construction », mais de quoi ?
Les normes. Les normes ne plaisent à personne. Mais elles sont bien souvent le dernier rempart entre un marché dérégulé et les exigences d’éthique, d’écologie et de vie sociale qu’une société s’est données pour direction. Pense-t-on vraiment que, sans elles, l’industrie du bâtiment choisira spontanément d’élever la qualité architecturale des constructions neuves, d’augmenter leur longévité, de préférer des matériaux d’ici à ceux venus de l’autre bout du monde ? Une norme supprimée n’est pas une liberté rendue à l’habitant. C’est une contrainte ôtée à celui qui construit, et le plus souvent : une dépense dont il pourra faire l’économie.
Ce qui pose problème avec les normes, c’est qu’elles sont trop souvent écrites pour épouser les standards industriels. Un produit fabriqué à des centaines de milliers d’exemplaires, rigoureusement identique, se prête sans effort à l’essai en laboratoire et à la certification ; le travail artisanal, toujours singulier, n’y entre jamais tout à fait. S’y ajoute la composition des commissions techniques, comités et autres groupes de normalisation où siègent les assureurs qui décident de ce qui est réputé fiable. Les industriels ont les moyens d’y être représentés, d’y financer des campagnes d’essais et d’y faire reconnaître leurs procédés ; les artisans sont dispersés, peu organisés et sans trésorerie commune. À l’arrivée, les techniques traditionnelles pluriséculaires, écologiques et pérennes (murs porteurs en brique ou en pierre, pans de bois, terre crue, etc) sont royalement ignorés par la norme.
Le verrou le plus efficace est assurantiel. Une technique est dite « courante » lorsqu’elle relève de règles professionnelles reconnues (NF DTU) par les agences de certification ; l’entreprise qui la met en œuvre est alors couverte par sa décennale aux conditions ordinaires. Tout le reste est « non courant ». Le béton armé, l’ossature acier, le mur-rideau de verre relèvent du premier cas et ne rencontrent aucun obstacle. Le maçon qui veut bâtir en pisé, en bauge ou en torchis relève du second : il doit déclarer son chantier à son assureur et négocier une couverture au cas par cas, ou financer une procédure d’évaluation auprès de l’organisme compétent.
La question n’est donc pas de supprimer les normes, mais de les réécrire pour favoriser les techniques traditionnelles : financer publiquement les règles professionnelles qui manquent encore, fixer des exigences de résultat plutôt que de moyens, ouvrir les commissions à ceux qui bâtissent de leurs mains. Car la norme, bien conçue, affirme la prééminence du politique sur l’économique. Refuser de se laisser dicter sa conduite par le marché suppose un instrument, et cet instrument c’est la norme. Y renoncer ne libère pas la construction : cela la remet à ceux qui la tiennent déjà.
Le foncier gratuit
Marine Le Pen propose que la puissance publique mette ses terrains à disposition des constructeurs tout en conservant la propriété du sol, en échange, d’une promesse de loyers modérés.
Mais le terrain est l’un des postes les plus lourds d’une opération et le céder sans rien exiger sur la manière de bâtir revient à subventionner massivement l’industrie. C’est la vieille recette de la socialisation des pertes : la collectivité avance l’actif, le privé encaisse le flux. Elle immobilise un sol qu’elle aurait pu aménager, vendre ou construire elle-même, et n’obtient en retour qu’un engagement dont la durée s’épuise et que rien n’oblige à reconduire. Si l’opération est rentable, la marge est privée. Si le bâtiment vieillit mal, c’est la puissance publique qui récupérera, dans trente ans, un terrain encombré d’un immeuble à démolir.
Le ZAN (Zéro Artificialisation Nette)
Marine Le Pen veut supprimer cette « norme idéologique » tout en promettant de protéger les terres agricoles ; or le ZAN est précisément l’un des outils qui en limite la consommation. Sans lui, on risque de repousser encore la construction vers les périphéries, là où le foncier est moins cher : lotissements standardisés, maisons sur catalogue, voiries et réseaux nouveaux dont les communes devront ensuite assurer l’entretien. Nos bourgs anciens prouvent pourtant qu’on peut loger sans étaler. Tirons les leçons du patrimoine et surtout : réhabilitons-le ! Réparer plutôt que remplacer, restaurer plutôt que démolir, transmettre les savoir-faire. Nous proposons de faire du bâti existant une ressource avant de considérer les terres agricoles comme une réserve foncière.
Une société de locataires
« Notre ambition est d’aller vers une société de propriétaires ». Nous ne contestons pas cet objectif : permettre au plus grand nombre de posséder son logement est une bonne chose. Mais quelle propriété ? Il faut distinguer la propriété d’un logement, qui est une forme d’autonomie et d’ancrage, de la propriété immobilière lucrative. Depuis trente ans, le logement sert de plus en plus de support à la valorisation financière : on achète pour louer, défiscaliser ou revendre avec une plus-value. Le problème n’est donc pas qu’il y ait trop de propriétaires mais que la propriété lucrative prenne le pas sur la propriété habitée.
Le programme du RN ne remet pas en cause cette logique : il propose à chacun d’y prendre part. Encourager l’investissement et faciliter la transmission peuvent renforcer la concentration du patrimoine, tandis que l’accélération des exonérations sur les plus-values favorise la rotation des biens. Ramener de 30 à 15 ans la durée de détention ouvrant droit à l’exonération de plus-value ne concerne d’ailleurs pas la résidence principale, déjà exonérée, mais notamment l’investissement locatif et les résidences secondaires.
Or le bâti ancien réclame l’inverse : un entretien patient et régulier. Nous voulons une société de propriétaires qui habitent, entretiennent et transmettent leurs maisons, pas une société de rentiers qui accumulent des logements comme des actifs et laissent les autres locataires à vie.
Le DPE (Diagnostic de Performance Énergétique)
Certes, le DPE pose de nombreux problèmes. Nous lui reprochons d’avoir transformé la rénovation en marché pour les industriels de l’isolation et d’appliquer au bâti ancien des modèles qui ignorent son inertie et son fonctionnement hygrométrique. Marine Le Pen voudrait le rendre indicatif, tandis que la loi Climat et Résilience retire progressivement du marché locatif les passoires thermiques : les G depuis 2025, les F en 2028, les E en 2034. Rendre le DPE indicatif, c’est donc maintenir ces logements sur le marché, en dépit d’un discours qui promet la « fin de l’habitat indigne ».
Quant au « 100 % rénov à taux zéro », il ne précise ni les matériaux ni les entreprises qui réaliseront les travaux. Il risque donc de financer les solutions industrielles déjà disponibles : isolants étanches, mousse polyuréthane, PVC, au détriment des techniques adaptées au bâti ancien. Près d’un tiers du parc de logements français est antérieur à 1948 : il faut que le DPE en tienne compte. Les solutions naturelles existent (chaux-chanvre, terre-paille, torchis, isolation « structurelle » grâce aux performances thermiques de la brique ou de la pierre, etc). Nous demandons donc que les aides soient conditionnées à des matériaux compatibles et à des entreprises formées au bâti traditionnel.
La beauté
À la foule, Marine Le Pen déclare : « Le beau, nous le savons d’ailleurs en matière d’architecture, mène au bien ». Ah bon ?
Les ruelles médiévales qui enchantent aujourd’hui les touristes étaient, voici encore deux siècles, des coupe-gorges. L’écrivain John Ruskin (1819-1900) a consacré trois volumes aux pierres de Venise, et la beauté de la ville ne lui a jamais paru adoucir les mœurs de ses habitants. Quand l’embellissement change vraiment un quartier, c’est le plus souvent par la gentrification : les prix montent, les pauvres partent, et l’insécurité recule avec eux. Un nanti au portefeuille bien garni cherche rarement à vous dérober le vôtre.
Est-ce cela, « le beau qui mène au bien » ?
Cela ne signifie pas qu’il faille renoncer à tout effort pour embellir nos lieux de vie mais encore faut-il s’entendre sur la beauté dont on parle. Celle que nous défendons naît du travail humain : de la matière façonnée par la main. Elle naît de l’accord entre la forme et la structure. Pour le dire comme Viollet-le-Duc : il n’y a pas de beauté sans vérité. Il y a cependant fort à parier que l’embellissement dont parle Marine Le Pen consistera à habiller une structure en béton armé de corniches en polystyrène ou de fines lamelles de pierre de parement agrafées sur des murs conçus industriellement. Du beau en kit, livré par ceux-là mêmes qui ont fabriqué le laid.
On ne décrète pas la beauté, on en réunit les conditions. Elle suppose des carrières ouvertes, des fours à chaux, des scieries, des charpentiers et des tailleurs de pierre, des normes qui les reconnaissent, une commande publique qui les emploie et des habitants qui vivent là où ils travaillent. Elle suppose enfin des écoles d’architecture qui enseignent le dessin, la géométrie, la construction traditionnelle.
De tout cela, il n’a pas été question dans le discours de Marine Le Pen.
Noé Morin
Co-fondateur de La Table Ronde de l’Architecture (association Loi 1901).