
Pour les Jeux Olympiques d’hiver 2030 en France, un retour nostalgique du village au hameau. Histoire de se projeter dans le futur ? Les architectes n’en peuvent mais…
Le projet des J.O. d’hiver Alpes 2030 a été dévoilé le 3 août 2026, Bouygues Immobilier ayant eu le lendemain la primeur du communiqué officiel annonçant que la Société de livraison des ouvrages olympiques (SOLIDEO) Alpes 2030 avait désigné son groupement lauréat, avec Petitdidier Prioux (PPX) et Arcane Architectes dans l’équipe de maîtrise d’œuvre.
Implanté à l’entrée de Saint-Jean-de-Sixt (Haute-Savoie), sur le site de l’ancien camping et de l’ancienne colonie de vacances de la route du Crêt, le projet développe plus de 14 000 m² de surface de plancher. Il accueillera près de 1 000 athlètes pendant les Jeux avant de devenir « un nouveau hameau » comprenant 75 logements, une offre hôtelière, un centre de vacances, un équipement polyvalent ainsi que des espaces publics et paysagers. « Un village olympique puis un hameau », expliquent les architectes.
Une fois les perspectives publiées, c’est là que les difficultés commencent.
En réalité, les difficultés ont commencé dès cette candidature montée au pas de charge et couronnée par le Comité international olympique (CIO) en juillet 2024, sans véritable débat public préalable sur le projet d’ensemble. L’élan de la réussite des J.O. de 2024 sans doute… Il y a d’abord eu le pataquès du « pôle glace » – une nouvelle patinoire et l’Allianz Riviera temporairement transformé pour le hockey – que devait accueillir Nice et qui, après l’élection d’Éric Ciotti à la mairie en 2026 et son opposition au dispositif jugé trop coûteux, a déménagé à Lyon dans des équipements existants adaptés temporairement. Économie annoncée : environ 100 M€. A ce prix-là, ça valait le coup de ne pas y penser avant évidemment.
Noter qu’à moins de quatre ans des Jeux, on a pu déplacer un pôle olympique entier d’une région à une autre pour des raisons mêlant coût, faisabilité et politique. D’ailleurs, le patinage de vitesse longue piste, lui, ira à Heerenveen, aux Pays-Bas.
Une situation qui illustre parfaitement les problèmes de gouvernance du Comité d’Organisation des Jeux Olympiques et Paralympiques d’hiver (COJOP) Alpes 2030 dont témoigne une cascade de départs : directrice des opérations, directeur de la communication, président du comité des rémunérations, puis en février 2026 le Directeur général après des « désaccords insurmontables » avec le président, lequel finit par démissionner à son tour le 10 septembre 2026. N’en jetez plus ! Après tout, pour le Village, il ne s’agit que d’un projet entre 50 et 70 M€ selon les sources, dont 19 M€ d’argent public pour tous les éléments non commercialisables : équipements, espaces publics, réseaux, etc.
Anticipation et management à la française ? Que l’on se rassure, le CIO affirme que « la préparation des Jeux reste sur les rails ». Heureusement encore ! Que dirait-on sinon : « on est trop branque pour construire un village olympique alors on abandonne » ? Je ne crois pas, il y va de l’honneur du pays.
C’est justement là que le bât blesse. Le rapport sénatorial de juin 2026* estime que le calendrier disponible pour les ouvrages des Jeux d’hiver 2030 est encore plus contraint que celui de Paris 2024. Autrement dit, à ce rythme dans les bureaux, le temps risque de bientôt manquer sur le terrain. Pour ce qu’il en est de l’architecture du Village, une fois les perspectives publiées, c’est là que les difficultés commencent donc. Car Bouygues est mandataire et saura construire vite et rendre les clés du village en temps et en heure. Mais quel village ?
Pour ce qui est du village olympique des J.O. 2024, il y a loin des intentions architecturales initiales au résultat. Il faisait rêver tellement qu’il était en bois et tellement bas carbone qu’il donnerait naissance à un nouveau biotope fait de forêts urbaines fortes de 9 000 arbres, pas moins, et de relations douces au fleuve où s’épanouissent les saumons. Une belle image ! À la fin, un quartier hors-sol à l’alignement soviétique raide comme la justice d’immeubles colorés livrés en temps et en heure.**
Une fois la machine olympico-immobilière en marche, lorsque délai, coût, programme, héritage et qualité architecturale deviennent simultanément non négociables, qu’est-ce qui va céder ? Donc il y aura sans doute encore en 2030, avec moins de temps disponible, un écart sensible entre les intentions des architectes et la réalité du marché, pour le dire simplement.
Ces J.O. 2030 étaient pourtant pour le pays une occasion unique de faire montre de son savoir-faire architectural, de faire preuve d’audace et d’étonner le monde avec autre chose que la cérémonie d’ouverture. À la place ? Bouygues ! Question architecture, ce serait comme demander à McDo d’organiser le grand prix de la gastronomie française !
Pour le coup, les architectes sont coincés : s’ils veulent participer à cette compétition de prestige, il leur faut passer sous les fourches caudines du big boss mandataire qui veut, lui, convaincre le jury, donc les autorités, à grands coups de clichés dans l’air du temps. Ainsi PPX d’expliquer « la montagne en héritage » : « Les bâtiments seront composés de volumes compacts inspirés du hameau traditionnel afin de préserver une échelle domestique et de limiter la perception de la densité. L’architecture s’appuiera sur les principes de la culture constructive alpine : socle minéral, façades en bois local largement préfabriquées et toitures à forte pente en tuiles plates. Cette écriture sobre et durable réinterprétera les savoir-faire du territoire tout en répondant aux exigences contemporaines ».
Certes le projet affiche une ambition réelle de réversibilité et d’intégration territoriale. Nonobstant bien sûr les questions environnementales afférentes : agriculture, ressource en eau, neige artificielle, impact sur les voiries et le risque d’un envol des loyers.*** Il n’est évidemment pas question dans les communiqués officiels des infrastructures invisibles, tel l’assainissement : les stations d’épuration du Borne et du Nom doivent être agrandies afin d’intégrer notamment la charge supplémentaire du village olympique.
Pour autant, à la fin, malgré tout, c’est le retour quasi nostalgique « au hameau » ! En guise de prouesse architecturale contemporaine et de projection dans le futur, nous voilà servis ! C’est le monde entier qui sera impressionné par nos concepts d’avant-garde !
Hélas pour les architectes, tout autre discours est voué à l’échec. Le risque le plus grand est donc l’autocensure : pour avoir une chance d’être retenu, les architectes qui souhaitent participer – comme disait de Coubertin – au concours des J.O. ou tout autre concours d’envergure dont les Majors sont mandataires doivent d’emblée mettre sous le boisseau tout esprit d’innovation et discours original. Difficile de leur en vouloir.
Difficile même d’en vouloir aux Majors qui, avec la conception-réalisation en général, ne font qu’utiliser toute la latitude qui leur est offerte par un État déficient incapable ici de décréter pour les J.O. 2030, dans ce pays jupitérien, une autre ambition que l’esprit des contes du Père Castor autour du feu de bois.
Christophe Leray
* Sénat, rapport juin 2026 : Le Village olympique et paralympique : une course gagnée, un héritage à suivre
** Lire Le Village olympique, une ZAC de promoteurs du XXe siècle (Chroniques, 2024)
*** Lire la chronique J.O. Alpes 2030 : construire l’héritage sans dénaturer la montagne ? (Altitude 1 160)