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Accueil > Chroniques > Chroniqueurs > Chroniques d'Alain Sarfati > À propos d’architecture : « mais nous ne savons pas faire ça ! »

À propos d’architecture : « mais nous ne savons pas faire ça ! »

20 janvier 2026

la Sebastiana, maison de Pablo Neruda à Valparaiso, Chili @DR*

« Ça », c’est la poésie, c’est ce qui manque aujourd’hui à une architecture célibataire. Célibataire parce qu’elle a éliminé le sensible, le poétique, le naturel. « Ça » c’est l’architecture qui devient un support de vie.

L’architecture est un acte de résistance poétique
« L’architecture, c’est une tournure d’esprit et non un métier ». Par cette phrase, le Corbusier indique que l’acte architectural dépasse la simple pratique professionnelle : ce n’est pas seulement un métier au sens technique ou utilitaire du terme mais avant tout une attitude, un état d’esprit créatif et conceptuel face à l’espace, la société et la vie. Selon lui, être architecte implique une vision, une compréhension profonde de la fonction et de la beauté, une capacité à penser et organiser l’espace de façon novatrice.

L’architecture c’est le « climat », l’atmosphère
Nous ne savons plus concevoir que « l’ambiance », ce qui se mesure, la réponse aux normes aux règlements, ce qui se commande.

Lors d’une visite à Valparaiso, un groupe d’architectes chiliens m’a proposé de découvrir les maisons de Pablo Neruda alors que mon intérêt se portait plutôt sur les favelas, les funiculaires et la singularité de la ville. Mon regard sur la ville les avait surpris : « pourquoi donc cet intérêt ? ». Mais leur surprise fut à son comble lors de la visite des fameuses maisons quand ils ont finalement constaté mon intérêt. «Mais nous ne savons pas faire ça » se sont-ils exclamés. Autrement dit, ils ne savaient pas mettre de la vie dans l’architecture comme le faisait le poète prix Nobel de littérature. « Nous avons appris la simplicité », dirent-ils.

Or le « ça », c’est de la complexité, de la stratification, de la superposition, c’est la prise en compte du hasard ?

« ça », c’est la poésie, c’est ce qui manque aujourd’hui à une architecture célibataire. Célibataire parce qu’elle a éliminé le sensible, le poétique, le naturel. Elle s’est enlisée dans une croyance qui délègue à la technique la réponse à toutes les questions. Mais la technique n’épuise pas ce que l’on pourrait simplement appeler l’esthétique. Il y a aussi la question de la beauté, cette beauté que l’on veut pure, simple, essentiellement blanche. Non, la beauté est aussi dans l’altération, dans l’évolution, dans l’adjonction. Tout ce qui fait que la présence de la vie est importante dans l’architecture.

La modernité n’a pas su dire sa vraie différence
L’antiquité, celle des pyramides d’Égypte, du Taj Mahal, du Parthénon, ne pouvait pas être l’alpha et l’oméga de l’architecture. La modernité a supprimé l’héritage sans pour autant proposer le moyen de produire un nouveau corpus. Elle n’a pensé qu’à des monuments et des objets isolés, en attente d’un éventuel renouvellement ou d’une renaissance. L’histoire glisse à côté comme un supplément de culture sans irriguer les conceptions, elle a simplement supprimé les fondations sans dire pourquoi elles ne pouvaient plus constituer le corpus de l’architecture à venir. C’est précisément une erreur ontologique. La pyramide n’est pas belle, elle est impressionnante, elle est symbole de mort. Ce qui n’empêche pas « les architectes du périphérique parisien » d’en utiliser la forme, après celle du Louvre.

On pense à la forme mais pas au symbole alors que nous manquons de symboles pour créer du lien. Aujourd’hui, après le tout technologique, tous les espoirs sont portés sur le tout écologique sans penser l’architecture comme un devoir professionnel. L’erreur se répète, la notion de créativité est une impasse. La beauté est aussi dans la capacité à introduire de l’autre, de l’histoire, du projet, à donner une place à la culture, à créer du lien, savoir que l’altérité a aussi du sens dans l’architecture…

Le regard dans la peinture, comme dans l’architecture, s’est perdu. C’est pourtant le regard qui nourrit l’architecture
Pour moi, une des choses les plus importantes chez Picasso est son travail sur les Ménines. On peut méditer cette phrase de Picasso : « A 12 ans, je dessinais comme Véronèse, il m’a fallu 50 ans pour dessiner comme un enfant ». L’académisme est un apprentissage indispensable mais c’est un enfermement dans une vie qui elle, ne cesse de bouger, d’évoluer. Le rôle de l’académie, de l’enseignement, est aussi d’apprendre à s’en émanciper.

L’architecture ne raconte que le pouvoir, la soumission à l’ordre alors qu’elle devrait raconter la vie, la démocratie, la diversité, la différence, la ville.

Nous ne savons pas faire « ça ».
« Ça » c’est l’architecture qui devient un support de vie.

Mes confrères chiliens ont fait cette remarque, ils avaient raison, ils ne savaient pas mettre de la vie dans l’architecture, la rendre appropriable.

Il faut commencer par faire évoluer la posture, l’ouvrir et penser après Mies Van Der Rohe que « dieu est dans les détails ». Ce sont les détails qui vont permettre de porter les attentions et apporter la part de différence. À force de chercher une définition à l’architecture, elle est devenue désincarnée, telle un squelette sans chair, juste la peau sur les os !

Les architectes qui m’accompagnaient sentaient que j’étais sensible à la présence de la vie dans les maisons de Pablo Neruda et leur capacité à permettre l’appropriation. Cette volupté, ce côté charnel, était là, présente. Nous, architectes, devons permettre que l’appropriation soit possible, que l’art total qui reste une sorte de rêve ne soit pas une manière d’interdire mais d’autoriser, de prolonger, d’aller au-delà, de surmonter l’unité pour s’ouvrir sur l’hétérogénéité, la diversité. Voilà peut-être le sens de l’architecture qui doit advenir. À la question des utopistes sur « le devenir de l’architecture, quand le pouvoir changera de forme et deviendra démocratique », on peut difficilement trouver une réponse.

ça maison de pablo Neruda
La casa-museo de Pablo Neruda à Isla Negra, Chili @ Rodrigo Fernández

J’ai passé 50 ans de ma vie à chercher cette réponse. Elle se trouve dans notre comportement et dans notre regard sur le monde. Elle est dans notre capacité à faire des monuments émouvants et pas uniquement impressionnants.

La démesure n’est pas la seule échelle de l’architecture.
L’architecture doit porter sa part de fragilité.

À la critique qui prétend que ça « papillote », pour signifier que ça manque d’unité, il faut systématiquement répondre par la diversité. Le manque de contraste, le manque de différence entre l’intérieur et l’extérieur, le manque de surprises, le manque de plaisir. Il faut oser dire que la vie est un flamboiement, un dévoilement, une explosion, un déploiement. Il faut également se donner les moyens de réaliser ce qui se révélera petit à petit dans le temps. La vraie architecture a besoin de temps : 20 ans, 30 ans, 50 ans pour qu’elle advienne, qu’elle accueille le temps dans ses plis et ses replis. C’est pourquoi il faut stopper la folie destructrice des bâtiments. Les erreurs du passé doivent pouvoir subir le sort de la basilique de Vicence, renaître et c’est le sens de la renaissance que j’appelle de mes vœux.

La renaissance de l’architecture
Le temps est venu de poser les fondements d’une nouvelle modernité. Après les échecs de la toiture-terrasse, l’échec de la fenêtre en longueur qui néglige l’adaptabilité, l’échec du plan libre qui n’a de libre que le nom, l’échec de la façade légère qui n’a pas d’inertie, l’échec du pilotis qui nie la continuité urbaine et l’activité, on doit sortir des principes formels et adopter une attitude, une posture, qui permette, de façon métaphorique, d’assurer cette indispensable unité. Ce sera une unité poétique, vivante, attentive, attentionnée, tendue. Cette nouvelle esthétique prendra forme, prendra vie.

L’architecture commence par un rêve.
Le progrès, moteur de modernité, n’a plus le vent en poupe. On se nourrit de peur, de décroissance, on se prépare à être moches, tristes et pauvres. Voilà notre avenir, et il est interdit d’y déroger. Alors que garder des utopies, des folies, des visons futuristes, des « mégastructures » ? Nous sommes dans l’impasse de la table rase, de la continuité de l’espace, du tout technique qui devaient remplacer « l’esthétique », l’hyper-fonctionnalisme.

J’ai gardé l’éloge funèbre d’André Malraux, dans la cour carrée du Louvre. Le choix du lieu était pour le moins étonnant, pour celui qui n’avait pas de mot assez dur pour parler de l’architecture classique !
C’était émouvant et c’était la fin.

Aujourd’hui, le Louvre propose « une renaissance », une manière d’inscrire définitivement la modernité dans l’histoire, avant son naufrage définitif.

Composer était une notion bannie des écoles après ‘68, car trop géométrique, c’était oublier son étymologie « faire avec » le lieu, le climat. L’architecture est aujourd’hui écologique, climatique.
Pour se concrétiser, l’architecture doit pourtant commencer par un rêve.
Il faut rêver et se donner les moyens de concrétiser ce rêve. C’est le sens de l’architecture, avoir une vision pour faire de l’architecture un projet.

On ne croit plus au progrès ? Le progrès n’a plus de sens ? L’uniformisation serait le symptôme du déclin ? Le papier peint serait le symbole d’une architecture répétitive et efficace ?

Si le panache est encore une notion française, il importe de relever le défi du vivre ensemble, même s’il y a une part d’idéalisme. Il faut s’accrocher pour qu’une renaissance soit possible et que la diversité architecturale soit le reflet du monde, de la société, de l’avenir.

Plus il y a de normes, moins il y a d’architecture
Nous n’avons jamais eu autant de moyens à notre disposition mais l’architecture n’a jamais été aussi uniforme. La raison en est simple, un nouvel académisme s’est mis en place. En France, avec les architectures de référence, limitées : Marcel Lods, Edouard Albert… la façade n’existe plus, elle est devenue enveloppe. En outre, l’architecture obéit à des règlements de plus en plus nombreux, qui auraient dû conduire à des réponses adaptées et complexes. La restriction du corpus culturel limite le champ des réponses.

C’est l’architecture qui fait les frais de ce paradoxe. Alors qu’une bonne réponse devrait être riche, surprenante et évolutive, les programmes et les règlements sont tellement complexes et foisonnants que l’architecture en ressort lessivée. L’important est de mettre de la végétation en toiture et sur l’enveloppe, fini les façades, la peau et la vêture ! L’orientation n’a pas d’importance puisque les pilotis permettent de s’affranchir du lieu.

Le logement, la ville, la nature, la construction, sont aujourd’hui les quatre piliers de l’architecture.

L’architecture est devenue un marathon
Il est temps de tirer la leçon d’une modernité brutale et à bout de souffle. L’architecture doit retrouver sa part de sincérité dans des réponses à des attentes non formulées. Ce sont les architectes seuls qui portent la réponse.

Il faut faire en sorte que la part de fragilité dans l’architecture soit consubstantielle d’une conception qui ne peut pas être exclusivement brutale. Ils avaient raison mes amis chiliens. Ils ne savaient pas encore « faire ça » car la fragilité est la part de vie qui s’installe et fait partie de l’esthétique d’un projet, c’est sa nature.

La métaphore sportive est à la mode et pour moi être architecte relève plus du marathon que d’un quelconque sport de combat, c’est une course sans convention, sans règles avec le risque de tout voir s’effondrer avant l’arrivée !

Il faut résister au temps, à toutes les inscriptions symboliques négatives, aux obstacles imprévus.
Tous les esprits sont tournés vers le projet d’architecture. Il faut aujourd’hui faire de l’architecture un projet et répondre à nos confrères chiliens « maintenant, nous savons faire ÇA » parce que nous avons compris que cette part de poésie est la vie, que c’est à nous architectes de la porter et de l’imprimer dans tous nos projets.

Alain Sarfati
Architecte & Urbaniste

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*MAJ (21/01/2026) : La photo d’illustration initialement utilisée n’était PAS une maison de Pablo Neruda. Reste au rédac-chef à se noyer dans le pisco.

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Par Alain Sarfati Rubrique(s) : Chroniques d'Alain Sarfati

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