
En Haute-Savoie, au cœur de la station quatre saisons La Clusaz, l’ancienne Ferme bicentenaire des Riffroids est aujourd’hui Les Demoiselles Jacquanes, un chalet de luxe, ouvert en 2026, une métamorphose réalisée par les architectes Armelle Tonnelier et Patrick Ganassali (Ganassali & To). Visite.
L’hiver tire sa révérence, quelques skieurs s’acharnent sur les dernières neiges. Les passants flânent en terrasses sous le soleil de printemps et hésitent encore entre un dernier vin chaud ou une première citronnade maison. En levant les yeux, ils découvrent un nouveau projet accroché au flanc des montagnes des Aravis : les Demoiselles Jacquanes.
En relation directe avec le cœur du village de La Clusaz, célèbre station haut-savoyarde, ce projet réhabilite une ancienne ferme du XVIIIe siècle qui appartenait autrefois à la paroisse. Derrière les affres du temps, les lieux étaient quelque peu laissés à l’abandon. Aujourd’hui, le bâtiment entame une nouvelle page de son histoire : déconstruit puis reconstruit entre 2024 et 2026, transformé et adapté à de nouveaux usages selon les plans des architectes de l’atelier haut-savoyard Ganassali & To sous l’impulsion de Norbert Sibert.
Entre patrimoine et mise en scène
Les stations savoyardes telles Megève, Courchevel ou Val d’Isère attirent une population aisée à chaque saison. La Clusaz n’est pas en reste qui reçoit environ 300 000 à 500 000 visiteurs par an. La fière station des Aravis monte depuis de nombreuses années dans les secteurs du tourisme premium et expérientiel. L’attraction se porte au-delà des frontières françaises : de nombreux touristes britanniques, néerlandais, belges, suisses ou allemands arpentent les Aravis, tant en hiver qu’en été.
C’est dans ce contexte que les créateurs du projet des Demoiselles Jacquanes ont souhaité réinventer l’art de vivre alpin. Le projet repose ici sur un bâtiment historique… 240 ans d’âge, ce n’est pas rien !
Beaucoup de ces ouvrages tombent dans l’oubli. Certes souvent faute de moyens financiers mais diverses contraintes sont à prendre en compte : destination à revoir, normes et obligations réglementaires, un patrimoine aux techniques complexes… Ce ne sera pas le cas de cette ancienne ferme qui, sous l’impulsion du maître d’ouvrage, des architectes et des artisans continuera de veiller sur le village de La Clusaz.

La vue est saisissante : les montagnes à perte de vue en toile de fond, les toits du village en second plan et le clocher de l’église en épicentre. Le cadre est rêvé, il aurait été dommage de laisser se détériorer une bâtisse aussi stratégique. En réalité, le bâtiment ancien, trop abîmé par le temps et pas assez adapté aux usages contemporains, a été démonté. Le chalet que l’on peut visiter aujourd’hui a été (re)construit sur les anciennes fondations avec le réemploi d’une part importante du bois d’origine.
Les architectes ont respecté les règles de construction locales et ont fait appel à un savoir-faire vernaculaire.
Autrefois, travailler de concert avec l’artisan du coin était une banalité, une non-question. Qui allons-nous appeler sur le chantier ? Eh bien Robert, le charpentier, fils de Micheline et Michelin ! Aujourd’hui, à l’ère de l’industrialisation de masse, cela devient une forme de luxe :
– artisans locaux ;
– matériaux locaux et/ou durables ;
– réemploi de matériaux issus du site.
Sur ces points, les Demoiselles Jacquanes ont tenu le pari.
Puisqu’il est question de luxe : tous les marqueurs du tourisme haut de gamme sont présents et mêlés à une mise en scène de luxe alpin :
– ski room (un pied chaussé, l’autre déjà sur le front de neige) ;
– salle de massage (après une journée de ski et avant une bonne raclette, ce ne sera pas de refus ?) ;
– SPA (pour les courbatures, pour la performance… et un peu de détente) ;
– Conciergerie privée (pratique).
À l’instar des artistes complets du temps de l’Art nouveau, chaque détail est intégralement fruit de la pensée du projet : de la poignée de porte aux tapisseries paysagères de Gilles Giacomotti (artiste annécien), aux baies cadrant une vue panoramique sur les Aravis.
Des œuvres d’artistes en chaque recoin donnent l’impression de déambuler dans une galerie habitable, entre mélange contemporain et codes locaux de la décoration alpine. Une réinterprétation du passé dans une lecture contemporaine réussie, loin d’un luxe impersonnel et standardisé à coups de blocs de marbre à outrance, semblables d’un coin à l’autre du globe.

À l’étage, chacune des dix chambres, orientée vers un massif proposant une identité artistique, compose un univers unique. Le visiteur est à la fois protégé dans un écrin et ouvert sur le paysage qui l’entoure.
L’expérience dedans-dehors est fluide, tant par le regard que par le positionnement : à proximité du front de neige, on pose la voiture et on ne la reprend plus du séjour ! Le jeu d’entre-deux se poursuit entre terrasse panoramique, ouvertures de toiture et larges baies stratégiques : accoudé au rebord de la piscine chauffée, le regard peut se perdre vers l’extérieur : instant méditatif.
Le luxe comme laboratoire architectural
Lors de la découverte des lieux, des questions émergent. Le luxe alpin peut-il influencer un retour plus large à une architecture savoyarde et contextualisée ? Le luxe permet-il aujourd’hui de réactiver des principes oubliés et de redonner de la valeur à des formes et techniques délaissées ? La définition du luxe ne serait-elle pas en train de changer ? À l’ère de l’ultra industrialisation et de la mondialisation, est-il devenu luxueux de pouvoir prendre le temps de concevoir et d’utiliser des circuits courts ?
Il y a quelques années, le luxe utilisait des matériaux décontextualisés, presque standardisés, reproductibles – que vous soyez dans un hôtel de Megève, un palace monégasque ou une maison de maître parisienne – aujourd’hui, avec un tel projet, le luxe prend la forme d’un ancrage au territoire, d’une chaleur et d’une identité retrouvée. Un lien fort au contexte inspire un design unique, pour une expérience unique.
Finalement, des acteurs du luxe peuvent être un moyen de traduire une mouvance sociale globale : un retour aux sources.

De nos jours, nous recherchons plus d’authenticité : un certain retour au « naturel », des instants de vie plus longs (la « slow life » a le vent en poupe), des techniques oubliées devenues joyaux de rareté. Sur ce dernier point, l’architecture du luxe en a les moyens et le réseau.
Cela est permis par un retour aux techniques constructives ancestrales, entre bois et pierres, de grands volumes et une structure traditionnelle apparente. Le luxe devient ainsi une expérience immersive à la recherche d’authenticité dans une mise en scène du lieu.
La valorisation des savoir-faire artisanaux est peut-être bien dans les mains des concepteurs de l’architecture haut de gamme avec cette nouvelle définition du luxe.
D’autre part, lorsque l’architecture du luxe innove, elle peut ensuite rebondir sur l’architecture du quotidien. De nombreux anciens marqueurs du luxe se sont ensuite diffusés dans le quotidien : systèmes bioclimatiques, planchers chauffants, la domotique…
La liberté et le budget poussent à l’innovation : les techniques sont validées par l’usage d’une clientèle exigeante qui motive des améliorations rapides, puis les techniques se simplifient… Les offres se diversifient, ainsi les coûts baissent. Finalement, la technique autrefois haut de gamme est intégrée dans la norme de tout foyer. Autrement dit, comment des projets comme les Demoiselles Jacquanes peuvent-ils rayonner sur le patrimoine bâti de toute une région ?
En repensant aux lieux, une réponse émerge instinctivement : l’importance du contexte.
Le contexte ne se limite pas aux cadres de vue ni à une relation forte à l’environnement. Évidemment, ces principes restent des marqueurs d’une architecture qualitative. Outre cela, le contexte est aussi bâti par ses acteurs.

Ainsi, le temps de réflexion et de travail entre architectes, artisans et porteurs de projet est d’une importance capitale. Cela semble être devenu un luxe dans une société de l’ultra productivité, qui produit des maisons sur catalogue et des collectifs à la pelle. Les Demoiselles Jacquanes sont un exemple d’une symbiose entre matérialité contextuelle, bâtisseurs locaux et projet nourri de l’intérieur par le potentiel du lieu.
L’ancienne ferme des Riffroids est forte de son patrimoine, des idées vives d’aujourd’hui et d’une évolution avec son temps.
Mise en perspective : entre paradoxe et simplicité
Paradoxe d’architecture : un patrimoine certes mais un patrimoine recréé. À cela s’ajoute une mise en scène du confort et du luxe. De manière générale, derrière l’authenticité affichée vendue aux touristes fortunés des quatre coins du monde, peut-on réellement parler d’un retour aux sources ?
Il semble que oui…
Il est précieux de pouvoir revenir à la simplicité des savoir-faire et des matériaux locaux.
Il est précieux de pouvoir rendre chaque lieu et espace, unique.
L’urbanisation forcée des années 1960 à 2000 imposait souvent une architecture standardisée à toutes les régions. Venus des aires urbaines, des modèles non adaptés au territoire alpin se sont imposés. Ils ont causé une perte partielle d’identité architecturale locale.
Des matériaux, non locaux mais moins coûteux, ont changé la perspective de la construction. Moins de localité, plus de rentabilité : des formes constructives se sont répétées du Nord au Sud de l’Hexagone.
L’architecture « bon marché » avait changé d’axe, retirée des mains des constructeurs du coin, passée aux modèles des catalogues. L’industrialisation du bâti à la chaîne était devenue une norme.
Heureusement, le patrimoine est encore riche et fort et demeure ancré dans la pensée des locaux comme des visiteurs.
Paradoxalement, le luxe permet de revenir peu à peu à des modèles issus « du peuple » d’autrefois : prendre le temps, penser le contexte et travailler avec des artisans d’ici. Luxe d’aujourd’hui, simplicité d’hier : l’architecture vernaculaire est devenue une forme d’élégance rare du patrimoine savoyard.

Finalement, le luxe pourrait être moteur de réappropriation architecturale. Les Demoiselles Jacquanes en sont une illustration et amorcent, il faut le souhaiter, un retour du contexte et des savoir-faire à l’échelle régionale.
Marine Adam
Architecte D.E.
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