
Françoise-Hélène Jourda et Gilles Perraudin ont gagné en 1981 le concours de l’École d’architecture de Lyon. Pour la construire, ils croisent Jean Prouvé, Peter Rice et RFR. Bois, acier, béton : l’homme de l’art veut tout maîtriser. L’Expérience Perraudin !
« L’ingénieur est là pour faire les calculs mais c’est moi qui dessinais tout. Tout était dessiné, jusqu’au moindre boulon », dit Perraudin.
Au moment de dessiner l’école, Jourda et Perraudin n’arrivent pas avec la même histoire. Françoise-Hélène Jourda est diplômée depuis peu. Perraudin a six ans de plus et presque dix ans de projets, d’expériences et de concours derrière lui. Surtout, avant l’architecture, La Martinière lui a donné une formation technique qui lui permet de parler aussi bien construction en bois que béton.
C’est l’un des apports qu’il revendique dans l’agence fondée avec Jourda en 1980. Pour Perraudin, architecture et ingénierie ne se succèdent pas : le système constructif fait déjà partie du projet. Cette ambition va jusqu’au nom. Perraudin se souvient qu’ils avaient imaginé appeler l’agence « Jourda & Perraudin Ingénierie architecturale ». L’appellation ne semble pas avoir laissé de trace, peut-être n’a-t-elle jamais dépassé le stade de l’intention.
Le « moi » est de Perraudin. L’école, elle, est bien signée Françoise-Hélène Jourda et Gilles Perraudin.
Au sortir des petites maisons, de la Cité judiciaire perdue et désormais de l’école gagnée, il estime avoir acquis quelque chose de plus précieux qu’une échelle de projet. « J’étais déjà ingénieur et architecte. Donc quand on fait l’école d’architecture de Lyon, je n’étais pas sûr de gagner mais j’avais une conviction : tu me demandes de construire une ville, je la construis ».
Le concours gagné, il faut construire justement. Dans le projet, Perraudin voit Dédale dans le lourd soubassement et Icare dans les ateliers qui semblent prendre leur envol au-dessus. Reste donc à dessiner les ailes d’Icare. Elles étaient d’abord imaginées en acier. Elles deviendront finalement cette étrange charpente de bois aux articulations d’acier qui donne aux ateliers leur légèreté.
Perraudin remonte loin pour en raconter la généalogie. Jusqu’au Crystal Palace de Joseph Paxton, construit à Londres pour l’Exposition universelle de 1851. Il y retrouve ce qui l’intéresse : une construction où les éléments sont assemblés, où le bâtiment montre sa structure plutôt que de la dissimuler.

Pour l’École, il veut d’abord travailler avec Jean Prouvé. Mais Prouvé est alors âgé et très fatigué. Quelqu’un lui indique un autre nom : Peter Rice. Celui-ci vient de fonder RFR à Paris avec Martin Francis et Ian Ritchie, une structure installée à la frontière entre architecture, ingénierie et design. L’équipe travaille alors notamment aux façades bioclimatiques de la Cité des sciences de La Villette à Paris.
Rice s’enthousiasme pour l’École. « Ensemble, nous avons dessiné tous les détails », se souvient Perraudin. RFR apporte son ingénierie à la structure des ateliers : bois lamellé-collé, pièces d’articulation en acier moulé dessinées spécialement pour le bâtiment, verre, câbles et toile. Martin Francis lui parle également du Crystal Palace et de ses assemblages de bois et de métal.
Perraudin rapproche cette recherche des anciennes constructions industrielles lyonnaises et de l’Éole de Clément Ader. Dans le même paysage apparaît aussi le pavillon itinérant conçu par Renzo Piano avec Peter Rice pour IBM. Quant au bois, Perraudin ne le découvre pas avec RFR. Il l’a appris à La Martinière, pratiqué dans les ateliers puis avec la coopérative de ses débuts. « De fait, on sortait de La Martinière en sachant construire », rappelle-t-il.
Au début des années ‘80, construire en bois n’a rien d’évident en France. Le béton règne depuis la Reconstruction tandis que le bois reste largement cantonné à la charpente, aux bâtiments industriels, aux équipements sportifs et à quelques expérimentations. La situation commence pourtant à bouger : l’État lui-même cherche alors à développer de nouveaux systèmes constructifs en bois, y compris associés au béton.
Perraudin se souvient d’un combat beaucoup moins feutré. Toute tentative pour sortir du béton rencontrait, selon lui, la résistance d’une industrie bien décidée à défendre son « pré carré » : choisir le bois, c’était choisir son camp. À ceci près que l’École d’architecture de Lyon n’est absolument pas un manifeste contre le béton. En bas, il y en aura beaucoup. Et Perraudin le veut impeccable.

D’ailleurs vient le chantier. « Formidable, super, je me régale !!!! », s’exclame-t-il.
Jourda et Perraudin travaillent alors également sur l’école de la Lanterne à Cergy-Pontoise (Val-d’Oise), où la qualité du béton occupe déjà beaucoup Perraudin. À Vaulx-en-Velin, il place la barre plus haut encore : il veut, dit-il, « un béton qui fasse l’admiration de tous les visiteurs ».
Les premiers travaux sortent de terre. Dans les sous-sols, les réserves de la bibliothèque sont coulées. Perraudin regarde. « Niet. Ce n’est pas acceptable. Vous démolissez et il faut le refaire ». L’entreprise ne démolit pas, c’est trop tard. Elle affecte en revanche au projet, raconte-t-il, l’un de ses meilleurs chefs de chantier.
À partir de là, Perraudin se régale pour de bon : bétons coulés à la planche, coffrages fabriqués sur mesure, détails surveillés jusqu’à la teinte. Il affirme même avoir fait acheter en une seule fois tout le ciment nécessaire au chantier afin d’éviter les variations de couleur entre les coulages. Le résultat est « absolument merveilleux », dit-il.
Il y a quelque chose d’assez réjouissant dans cette affaire de ciment. Le gamin qui faisait les trois-huit chez Vicat, où travaillait son père, est devenu architecte. Celui qui avait appris à La Martinière comment transformer la matière dirige maintenant le chantier de l’école où il a appris l’architecture.
Et il « emmerde » l’entreprise pour la couleur du béton.
Christophe Leray
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Cette série s’inscrit dans le cadre de l’exposition (16 octobre 2026 – 3 janvier 2027) à La Cité de l’architecture à Paris consacrée à Atelier Architecture Perraudin – Grand Prix national de l’architecture 2024.