À Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), pour la ville maître d’ouvrage, l’agence néerlandaise BOARD (Bureau of Architecture, Research and Design), avec STAR (strategies + architecture), a livré en 2025 la Place Lise Meitner, place qui n’aurait jamais dû exister. Surface : 2 600 m². Budget : non précisé. Communiqué.
Une place née de défis techniques
La place Lise Meitner fait partie du projet de logements expérimentaux START à Ivry-sur-Seine qui comprend cinq immeubles d’habitation. Pourtant, cette place n’était pas prévue à l’origine. Sa création a nécessité de surmonter d’importantes contraintes liées à la présence de deux puits géothermiques de 1 500 mètres de profondeur sur le site, qui alimentent en chauffage une grande partie de la ville et qui exigeaient initialement une zone clôturée, imperméable et inaccessible.
Un tel aménagement aurait gravement compromis la qualité de vie des quelque 300 familles résidant à START-Ivry. Actuellement, la géothermie est, avec le solaire et l’éolien, l’une des sources d’énergie renouvelables les plus utilisées en milieu urbain. Après de longues négociations avec l’exploitant géothermique, la contrainte technique a été transformée en un atout urbain significatif : un espace public de 2 600 m².
De la contrainte au don urbain
Bien que façonnée par des contraintes, la place Lise Meitner est finalement devenue un véritable atout pour le quartier : un espace public ouvert et inclusif. Elle bénéficie d’une situation privilégiée sur les quais de Seine, à seulement 400 mètres du futur parc de la Confluence, au cœur de la ZAC Ivry-Confluences.
L’aménagement de la place met en valeur le système géothermique en son centre, tandis que ses matériaux répondent à des exigences strictes d’entretien et que sa palette de couleurs s’harmonise avec le projet START-Ivry. Sa forme triangulaire la relie aux espaces publics voisins, tandis que deux allées piétonnes nouvellement créées traversent les socles des bâtiments, reliant la place à l’avenue principale et encadrant des vues sur l’emblématique pont à haubans enjambant la Seine.
En raison des contraintes d’entretien des puits géothermiques, les plantations et le mobilier fixe étaient interdits, et la majeure partie de la surface devait rester étanche et extrêmement robuste pour supporter le passage d’engins de maintenance lourds. De plus, la place n’ayant jamais été prévue initialement, aucun budget n’avait été alloué à sa création. Cependant, grâce à une étroite collaboration avec l’architecte du projet START-Ivry, les financements nécessaires à sa réalisation ont été obtenus.
Une nouvelle forme de réindustrialisation urbaine
Rares étaient ceux qui s’attendaient à un retour de l’industrie dans les villes occidentales des décennies après la désindustrialisation. Au cours des quarante dernières années, une grande partie de cette capacité industrielle, notamment dans le secteur de l’industrie lourde, a été démantelée ou délocalisée. Toutefois, les efforts récents de lutte contre le changement climatique ont réintroduit certains éléments industriels, tels que les puits géothermiques, dans le tissu urbain.
Alors que la production d’énergies renouvelables s’intègre de plus en plus aux quartiers, les architectes et les urbanistes sont confrontés à des défis croissants pour intégrer ces systèmes sans compromettre la qualité de l’espace public. On pourrait parler d’une réindustrialisation partielle de l’Occident, un phénomène qui fait écho à l’ambition contemporaine de nombreux pays occidentaux de « revitaliser et réindustrialiser », selon l’expression consacrée dans le discours politique français. La place Lise Meitner incarne cette nouvelle forme de réindustrialisation urbaine, où infrastructures énergétiques et vie publique coexistent dans un même paysage.


De l’infrastructure à l’espace public
L’existence de la place Lise Meitner témoigne d’une évolution plus large dans l’urbanisme contemporain : la transformation des infrastructures techniques en espaces publics. Ici, les mécanismes autrefois invisibles de la ville – énergie, accès et maintenance – deviennent visibles et deviennent des composantes essentielles de la vie collective. Cette approche a guidé la conception, qui s’articule autour de trois thèmes centraux : la géothermie, les quatre voies et les trois « zones ». Ensemble, ils traduisent la nécessité technique en identité spatiale et en expérience du quotidien. Ils illustrent comment les contraintes infrastructurelles peuvent devenir source de générosité civique.
La place Lise Meitner transforme une infrastructure urbaine cachée en une partie visible, partagée et poétique de la vie collective, une place qui, contre toute attente, est devenue un cadeau pour son quartier.


