Quand un dessin du Grand Siècle s’impose comme un « procès-verbal irrécusable »
« […] nous sommes persuadé (sic) que la porte centrale était fermée par des vantaux ornés de la même manière que les autres. Soufflot les remplaça par une grande boiserie où l’on voyait sculptés, à peu près de proportion naturelle, le Christ et la Vierge ». Eugène Viollet-le-Duc, Ferdinand de Guilhermy, Description de Notre-Dame, cathédrale de Paris, 1856.
Il est regrettable qu’Eugène Viollet-le-Duc et Ferdinand de Guilhermy aient ignoré le dessin de Vincent Antier (1645- c.1725) représentant la façade occidentale de Notre-Dame de Paris au fond de son parvis à la toute fin du XVIIe siècle ; s’ils l’avaient connu, ils auraient vu que les vantaux du portail central étaient dépourvus d’ornements en fer forgé avant la déplorable intervention de Soufflot en 1771. Accuser ce dernier d’être le responsable de la disparition de pentures médiévales comparables à celles des deux autres portails est donc une affabulation qui a permis à Viollet-le-Duc de « restituer » en toute légitimité un état qui n’avait jamais existé.
Au début du XIXe siècle, la vérité était pourtant connue de quelques honnêtes savants qui tentaient d’éclairer le public. Dans sa Description historique de la basilique métropolitaine de Paris, parue une première fois en 1811 puis rééditée en 1821, Antoine-Pierre-Marie Gilbert écrivait à propos du célèbre ferronnier surnommé Biscornet : « Il est vraisemblable que cet artiste habile aura été surpris par la mort, avant d’avoir pu travailler à l’ancienne porte du milieu, qui n’avait jamais été décorée de la sorte ». Mais, à l’évidence, son titre de Grand sonneur ne faisait de Gilbert qu’un petit amateur aux yeux de Viollet-le-Duc et du baron de Guilhermy, respectivement architecte du gouvernement et archéologue-historien de l’art, lesquels allaient par leurs allégations imposer un nouvel historique de Notre-Dame de Paris qui ferait école.
Le dessin d’Antier, qui nous offre une très rare vue du parvis dans sa configuration médiévale, a beau être connu aujourd’hui, il n’a pas pour autant été décrypté comme il le mérite. En bas à gauche, nous voyons le seul monument qui n’a jamais existé en ce lieu, une stèle sur laquelle est inscrit : V Antier Perspector, Delineavit et Fecit, 1699. Bien qu’abbé de son état, Vincent Antier se présente en perspector, c’est-à dire en spécialiste de la perspective ; il est l’auteur du dessin comme l’annonce la formule consacrée Delineavit et Fecit, ce qui signifie « a dessiné et a fait ».
Mais pour cet abbé qui sait son latin, perspector veut dire aussi connaisseur, expert, ou encore entendeur ; et, curieusement, perspector est la forme passive de perspecto, la première personne de l’indicatif du verbe perspectare, qui peut se traduire par je suis inspecté, je suis observé, je suis examiné, je suis regardé à fond. Ainsi, ce serait Notre-Dame elle-même qui s’exprimerait, pour nous dire : « Regardez-moi bien, je suis réellement comme cela ! »

De profil, près de la stèle, se tient un ecclésiastique en habit de ville : soutane courte, rabat, chapeau à large bord. Nous comprenons tout naturellement qu’il s’agit de notre perspector. Ce n’est pas une crosse qu’il tient en main puisque l’abbé Antier n’avait pas droit à ce signe distinctif n’étant pas en charge d’une abbaye.
Un examen à la loupe permet de voir qu’il tient un bâton comportant sept boules également espacées. C’est bien là un instrument de géomètre avec lequel Antier a voulu se représenter sur un parvis étrangement désert alors que c’est l’une des places les plus animées de la capitale, d’autant plus quand il fait si beau temps, comme le prouve l’ombre de la fontaine située au premier plan qui indique de surcroît que nous sommes en plein après-midi.
Toujours muni d’une loupe, nous lisons sur cet utile monument élevé par Augustin Guillain, architecte de la ville : Du règne de Louis XIII. De la prévoté de Mr N. de Bailleul. MVICXXV ; à droite se trouve une échoppe que le chapitre louait à des marchands, et, adossée à celle-ci, la fameuse statue que le peuple surnommait le Grand Jeûneur. Certains voyaient en elle une ruine antique de Mercure ou d’Esculape mais l’abbé Lebeuf, dans son Histoire de la Ville et de tout le diocèse de Paris, paru en 1754, avance ceci : « J’ai toujours regardé comme détachée d’un des portiques de l’ancienne cathédrale de Paris, la statue qu’on a vue plantée debout, en face du portail de l’Hôtel-Dieu jusqu’à l’an 1748. Son exposition à l’injure de l’air l’ayant fort défigurée, on avait de la peine à y reconnaître Jésus-Christ tenant le livre de l’Évangile ».

Songeons que le perspicace abbé Lebeuf, ignorant les vicissitudes de la construction du portail central, ne pouvait imaginer que le Jeûneur pût être le christ d’un premier trumeau destiné à la cathédrale gothique qu’il avait sous les yeux, et non pas une statue provenant de l’ancienne cathédrale romane rasée à la fin du XIIe siècle. En 1846, Auguste-Sébastien Bénard dessine la silhouette du Jeûneur, qu’il n’a donc jamais connu, en perspective du trumeau du portail central (voir l’illustration ci-dessus à gauche) ; un petit dessin du musée Carnavalet, qui pourrait bien d’ailleurs être de la main de Bénard, représente l’énigmatique statue de face (voir ci-dessus à droite), et il y a tout lieu de croire qu’elle a été exécutée selon les dires de l’abbé Lebeuf et non selon la réalité.
Mais revenons au dessin de Vincent Antier, lequel abbé doublé d’un scientifique ne saurait mentir, d’autant plus qu’il est contemporain de la scène qu’il nous invite à contempler. Voici une autre inscription, au fond du parvis à gauche, sur la fausse petite maison coincée entre le pilier nord de la cathédrale et l’église Saint-Jean-le-Rond et malgré les accidents du papier, nous pouvons lire au-dessus de la porte : Du règne de Louis XIII. MVICXXV, et un peu plus haut remarquer les armes du roi à gauche et le blason de Paris à droite.
Nous savons donc qu’en 1625 des travaux d’embellissement ont été effectués sur le parvis de Notre-Dame et que le bloc de maçonnerie qui avait été élevé quatre siècles plus tôt pour contrebuter le pilier de la tour nord a été habillé de la sorte cette année-là. Comme nous l’avons vu dans notre précédent article,* la façade de Saint-Jean-le-Rond a été remaniée elle aussi. Un portail cintré sans porche a été axé sur le fronton de la nouvelle façade d’un sobre classicisme, l’architecte du XVIIe siècle ayant trouvé ainsi le moyen de faire oublier l’asymétrie du bâtiment gothique dont on voit sur la droite un versant du toit qui s’allonge pour couvrir le mur de l’église touchant la fausse maison.
Seul Antier a représenté cette curiosité d’un triangle isocèle dans un triangle scalène sur la façade de Saint-Jean-le-Rond, curiosité qu’il n’aurait pu inventer mais que ses contemporains n’ont eu de cesse de gommer, comme en témoignent les gravures ci-dessous tirées de La Géométrie pratique d’Alain Manesson-Mallet (1630-1706) et de Histoire de la ville de Paris de Michel Félibien (1665-1719), ouvrages célèbres du début du XVIIIe siècle où il apparaît que les irrégularités de l’architecture médiévale irritaient au plus haut point les hommes des Temps modernes.

Comme nous pouvons le constater, les auteurs de ces deux gravures symétrisent à outrance la cathédrale – quitte à ajouter un gâble au portail de Sainte-Anne –, tout en lui conférant cependant de mauvaises proportions ainsi qu’aux bâtiments qui l’environnent. S’il est une maison qui n’est pas feinte jouxtant Notre-Dame, c’est celle qui est à droite du portail de Sainte-Anne, contre le pilier : à un étage chez Manesson-Mallet, ou à trois avec balcon et fronton chez Félibien, elle n’aurait pu être un étai puisqu’elle n’avait rien à soutenir en cet endroit et, étant creuse, se trouvait bien trop légère pour une pareille fonction.
Ce petit bâtiment parasite servait de bureau au tribunal ecclésiastique qui siégeait dans l’archevêché tout proche, l’inscription Procure en l’oficialité, qu’Antier s’est donné la peine de reproduire minusculement sur le contrefort sud de la cathédrale, l’indique : c’est dire à quel point notre homme était soucieux de transmettre à la postérité des informations vérifiées ! Le lecteur attentif aura remarqué que dans la gravure de Manesson-Mallet, la fausse maison de Saint-Jean-le-Rond présente deux portes et deux fenêtres à l’étage alors qu’à peine deux décennies plus tard Félibien publie une gravure où apparaît un haut mur entre l’église et le contrefort nord de la cathédrale. Voilà certainement l’image qui a inspiré Auguste-Sébastien Bénard pour l’énigmatique aquarelle qu’il a exécutée vers 1846 et que nous avons reproduite dans notre article précédent.
Nous en tirons la conclusion que jusqu’à la destruction de Saint‑Jean-le-Rond en 1748, il n’était un secret pour personne que la petite maison n’en était pas une et que sa façade de 1625 n’était qu’un trompe-l’œil pour masquer une épaisse maçonnerie, laquelle trahissait indéniablement une intervention sur le chantier de la façade occidentale de la cathédrale dès le moment où la tour nord, non encore achevée, a brusquement penché. Ainsi, le chantier ne se serait en aucun cas interrompu pendant des années le temps de s’assurer que le terrain trop meuble voulût bien ne plus jouer avec les nerfs des bâtisseurs ; tout au contraire, les travaux auraient continué en comptant sur la grâce de Dieu et le génie de l’architecte.
Mais de cela, on ne trouve mot nulle part. Viollet-le-Duc lui-même, dont la verve est pourtant inépuisable sur le sujet de Notre‑Dame de Paris, garde le silence sur ce passionnant détail qui remet en question la genèse de la cathédrale ; mais il est vrai que pour lui, seule la photographie peut « dresser des procès-verbaux irrécusables et des documents que l’on peut sans cesse consulter ».** Ainsi les siècles qui ont précédé celui dans lequel a vécu le célèbre architecte n’ont produit pour lui que des images douteuses. Pour lui, mais pas pour nous.
Que montre Antier dans son dessin lorsque nous observons à la loupe la fausse petite maison ? Une porte sans vantail, une fenêtre et une lucarne sans volets, mais de fines hachures dans le fond, comme celles qui se trouvent derrière la statue ornant le pilier nord de la cathédrale pour signifier que nous avons là une maçonnerie pleine qui est en retrait et en aucun cas un espace vide.
Il est intéressant de montrer à côté de ce détail agrandi du dessin d’Antier (ci-dessous à droite) une autre aquarelle de Bénard, exécutée elle aussi vers 1846, mais qui montre cette fois la fausse petite maison sans lucarne et deux fois moins haute qu’elle ne l’était réellement (ci-dessous à gauche).

Il est manifeste que ce nostalgique artiste s’est inspiré ici de la planche 34 du livre II de La Géométrie pratique de Manesson-Mallet et qu’il n’a pas eu sous les yeux l’extraordinaire document archéologique que représente le dessin de Vincent Antier. Plus géomètre qu’artiste, le pointilleux abbé entre dans des détails que d’autres trouveraient superflus ; son dessin trahit l’esprit d’un scientifique mais aussi l’âme d’un archéologue : nous y reviendrons tant il est riche en informations.
S’il représente le parvis désert, Antier n’est pas pour autant le seul personnage à figurer sur son dessin ; dans la direction où il tourne la tête, sur le toit en terrasse de la chapelle de l’Hôtel-Dieu qui fait face au portail de Sainte-Anne, se trouvent deux hommes qui ne sont pas là par hasard. Reportez-vous une nouvelle fois à la gravure de Manesson-Mallet et voyez par vous-même à quoi pouvait servir ce belvédère pour les géomètres topographes du temps ! N’ayant pas été gravé, le dessin d’Antier ne s’est malheureusement jamais imposé comme un référence d’exactitude tant pour les proportions que pour les formes alors qu’aucun autre ne l’équivaut sur ces points.
Quelques années seulement avant la destruction de Saint‑Jean‑le‑Rond, la célèbre gravure d’Antoine Aveline (1691-1743) montre, au fond d’un parvis deux fois trop grand, une Notre-Dame revue et corrigée : le portail de la Vierge a perdu son gâble et se hisse à la même hauteur que celui de Sainte-Anne pour encadrer symétriquement le portail central.

Quelle ironie du sort ! Voilà justement ce qui avait été planifié à l’origine et qui n’a pu être exécuté à cause des dégâts causés par le basculement de la tour nord. Le changement de programme qui en a découlé a non seulement affecté les trois portails mais a donné aussi naissance à la galerie des rois, magnifique adjonction que l’épaississement de la maçonnerie a rendu possible. Il est fort à parier que derrière ce nouveau mur – qui est donc en soi lui aussi un signe d’intervention sur le chantier – des lézardes ont été dissimulées, et peut-être des décorations dans les écoinçons comme il y en a au portail central de la cathédrale de Sens. L’avenir nous l’apprendra.
Philippe Machicote
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* Lire Saint-Jean-le-Rond, ou comment voler au secours de Notre-Dame de Paris
** Lire Viollet-le-Duc et la photographie


