
Avec Triangle est achevée la huitième enceinte de Paris, quasiment dans les traces de celle de Thiers. Il suffit de compter les tours de guet : Bercy-Charenton (XIIe), Masséna-Bruneseau (XIII), porte de Versailles (XVe), Clichy-Batignolles (XVIIe), porte de la Chapelle (XVIIIe), porte de Montreuil (XXe), avec le périphérique en nouveau chemin de ronde. Autrement dit, sous nos yeux, sous prétexte de modernité, en quelques décennies à peine, Paris s’est à nouveau transformé en château fort.
Chacun des auteurs de ces tours, et leurs promoteurs, a expliqué que la sienne est justement-là pour faire le lien avec la banlieue. Quelle blague ! Qu’en est-il vraiment dans une ville aux limites de plus en plus infranchissables pour qui ne montre pas patte blanche – ceux qui viennent bosser – et ceux qui peuvent se l’offrir ?
En témoigne par exemple la façon dont Unibail-Rodamco, bailleur de Triangle, relativisait en 2019 l’impact sur l’environnement urbain en expliquant que, « depuis la ville, on ne (verra) qu’une tranche extrêmement fine, la large façade (n’étant) visible que depuis le périphérique ».* Merci pour eux, à l’ombre. Le meilleur sera-t-il réservé à la banlieue ? Ou le pire épargné à la capitale ? Parce que la même tour, de l’autre côté du périphérique, elle avait moins de tranchant ? Cela faisait trop loin à pied pour les clients de l’hôtel de rejoindre le parc des expositions ? Passé le périphérique, le prix des chambres dégringole ?
Se souvenir que Jean Nouvel avait en 2018 comparé sa tour Signal à un « donjon » avant de s’employer laborieusement à rectifier : « J’ai dit que, dans la symbolique urbaine, cette tour étendard pouvait se lire comme un ‘beffroi’ ou un ‘donjon’, parce qu’elle doit se voir de loin, jouer un rôle de centralité à la Défense ». Foin d’arguties, Joëlle Ceccaldi-Raynaud, alors maire (UMP) de Puteaux (Hauts-de-Seine), avait qualifié le « donjon » de Jean Nouvel d’un « retour au Moyen Âge ». Ha, parce que ce ne serait pas le cas des autres tours ? Les tours DUO, ces vieilles filles esseulées, c’est le futur ? Le Tribunal de Grande Instance (TGI) de Renzo Piano est à la justice ce que la Rolex est aux m’as-tu-vu, un immeuble qui pourrait être le siège social d’une compagnie pétrolière. Pour la banlieue en revanche, le message d’un tel tribunal est clair : « tout près de chez vous les audiences en comparution directe dans les bureaux de la justice de masse et vous n’aurez même pas besoin d’entrer dans Paris » !
À Bagnolet (Seine-Saint-Denis), les Mercuriales, à 300 m du royaume mais hors les murs, n’en finissent pas de payer pour leur impudence. À l’inverse, regardez Chapelle International, un bastion sans imagination mais pour lequel personne ne voit rien à redire ! D’ailleurs en y réfléchissant, considérant les intérêts aussi multiples qu’internationaux qu’abritent Paris, toutes ces tours onéreuses et anachroniques, autant qu’un château, symbolisent surtout un immense coffre-fort de dix kilomètres de diamètre ! Un gigantesque Parc des Princes, ces derniers qu’il convient de rassurer !
Au XVIe siècle, pendant les guerres de Religion, en latin de cuisine saute barri consistait à précipiter les ennemis prisonniers du haut de remparts ou de falaises. Saute on a compris, barri signifie crier ! Chez les notables l’expression est devenue « une sauterie » ! Puisque Paris n’a pas de falaise, pour être une fête, il lui faut des remparts. CQFD. Le périphérique n’est pas prêt de disparaître…
Nonobstant la mégalomanie des architectes, et toutes les tours de cette nouvelle muraille en sont le témoignage, voilà sans doute un impensé politique. Bertrand Delanoë avait-il conscience qu’il allait revenir au Moyen Âge quand, en 2013, il modifiait le PLU qui jusqu’alors, depuis 1977, plafonnait les hauteurs à 37 mètres ? Le résultat est la restauration d’une forteresse réservée, tout comme au Moyen Âge, aux puissants et pouvoirs politiques, économiques et culturels en place. Inconséquence ? Impéritie ? Manque de vision ? Toujours est-il qu’en 2026, le moment semble venu de convoquer Vauban car on n’est jamais trop prudent !
Un mot encore sur l’histoire ratée de Paris avec les tours. Elle commence par l’incapacité du général allemand Dietrich von Choltitz de bombarder Paris, conformément aux ordres d’Hitler (tant imaginer que ce brave militaire ait pu sciemment désobéir au petit moustachu est aller vite en besogne). Noter que les Américains se sont abstenus également. Sinon, comme à Amsterdam ou Rotterdam ou Munich, « fuck the context », plutôt que les Grand et Petits Palais, nous aurions la Défense au centre de Paris traversée par la rue de Rivoli. Bienvenue au plan voisin !
Les centres urbains des grandes villes européennes se sont souvent édifiés au XXe siècle sur des tabula rasa, la plupart du temps issues de la guerre, ou sur des territoires conquis. Sans destruction de sa capitale, la France s’est distinguée en mettant son « centre moderne » hors de la ville, à la campagne en somme, comme plus tard les prisons. Certes, le pays s’enorgueillit que La Défense soit « le plus grand centre d’affaires d’Europe » mais c’est justement le problème : « un centre d’affaires », ce n’est pas un centre, plutôt, en l’occurrence, une excroissance, un territoire autonome par défaut presque aussi riche mais avec moins d’imagination que Monaco. Ce n’est pas un « centre » qui s’ouvre vers le pays et l’univers comme celui de Londres ou Chicago ou Toronto, mais un lieu clos frontalier de Paris intra-muros – l’expression est éloquente – qui s’enferme, se replie sur elle-même et devient une « communauté fermée » à l’échelle d’une capitale. C’est Thiers qui doit être content : un mur d’enceinte et les riches et puissants sont bien gardés !
L’histoire est aussi ratée avec la banlieue, autre nom des faubourgs. Pourquoi La Défense ne serait-elle pas le XXIe arrondissement de Paris, Boulogne-Billancourt les XXII et XXIIIe, Aubervilliers les XXIV et XXVe, etc. ? Tout simplement parce qu’aucune de ces communes n’a envie de devenir un simple arrondissement de Paris. C’est épidermique. Alors, face à la multitude et un avenir incertain, la ville lumière se protège, ses tours de guet comme autant de vigies pour surveiller et toiser la banlieue. Avant, bientôt, de fermer les portes de la ville à la première menace ?
Il y a d’évidence dans la réalisation d’une tour une volonté, partagée entre élus, promoteurs et architectes, de toute puissance. C’est toutes ensemble qu’elles prennent tout leur sens, c’est la différence entre un menhir et Stonehenge. En la réservant aux nobles, aux aristocrates, aux curés et aux bien-mis, faut-il en vouloir à la ville de Paris de son ambition atavique de réinventer son histoire médiévale ?
Christophe Leray
* Lire Vous n’en avez pas marre… de la vacuité du discours de la tour ? (Chroniques, 2019)

