
Il y a des absences qui finissent par devenir des habitudes. Celle des architectes dans le débat politique est de celles-là. L’architecture est politique, dit-on. Ça tombe bien, il y a une élection présidentielle l’an prochain. Pourtant, en France, si les architectes parlent beaucoup de politique, ils la font rarement.
Chaque année, la profession déplore le recul de la qualité du cadre de vie, l’étalement urbain, la standardisation du logement, la disparition des concours, l’affaiblissement des politiques publiques et la toute-puissance des tableurs Excel sur les plans d’aménagement. J’en oublie sans doute. Chaque année, les mêmes tribunes, les mêmes colloques, les mêmes indignations. Puis chacun retourne à son agence.
Pendant ce temps, qui prend les décisions ?
Les promoteurs négocient. Les aménageurs arbitrent. Les investisseurs orientent. Les juristes verrouillent. Les ingénieurs optimisent. Les élus tranchent. Et les architectes commentent. Brillamment, parfois, mais ils commentent. Ils sont facultatifs.
L’architecture est probablement la seule profession qui prétend transformer la société tout en refusant d’investir les lieux où cette société se décide. Comparé aux médecins, aux ingénieurs, aux promoteurs, aux journalistes, même aux vétérinaires, combien d’architectes siègent à l’Assemblée nationale et au Sénat, dans les conseils municipaux des grandes et petites villes ? Combien occupent des postes de direction dans les ministères, les collectivités ou les cabinets politiques ? Combien acceptent de se confronter au suffrage universel ?
Bâtir un bâtiment, un quartier, une ville sont des actes éminemment politiques. Choisir que construire et où, quoi préserver, combien de logements financer, quelle place donner à la nature, à la voiture, aux écoles ou aux commerces relève d’un choix de société.
Dénoncer la politique plutôt que faire de la politique : les architectes se plaignent souvent que les élus ne les écoutent pas. Peut-être. Encore faudrait-il qu’ils les rencontrent autrement qu’au détour d’un permis de construire. L’influence ne se décrète pas. Elle se conquiert. Elle suppose de fréquenter les partis politiques, les associations d’élus, les administrations, les cabinets ministériels.
Certes il est difficile de mener de front le développement d’une agence et une implication politique et/ou syndicale, et il faut évidemment se garder de toute généralisation – « les architectes » – mais pendant que la profession cultive l’idée romantique de l’architecte indépendant, d’autres professions occupent méthodiquement le terrain. Les économistes produisent les notes. Les juristes écrivent les lois. Les ingénieurs définissent les normes. Les financiers déterminent les investissements. Les architectes arrivent lorsque tout a déjà été établi sans eux. Et c’est encore avant de se faire taper sur la figure par les entreprises biberonnées à la conception-réalisation.
Les femmes et hommes de l’art s’inquiètent à juste titre d’intérêt général et de qualité architecturale mais si les règles du jeu sont écrites par d’autres moins bien intentionnés, il ne faut pas s’étonner du résultat.
Le paradoxe est cruel. Jamais les Français n’ont autant parlé de cadre de vie, de sobriété foncière, d’adaptation climatique, de rénovation ou de logement. Autant de sujets où les architectes possèdent une expertise irremplaçable. Pourtant, leur parole pèse peu, moins qu’elle ne le devrait en tout cas, non parce qu’elle manque de pertinence mais parce qu’elle manque de portée. Le pouvoir ne récompense jamais ceux qui ont raison, il revient à ceux qui veulent l’exercer et nombre de ceux-là ne sont pas étouffés de scrupules.
Il faut se résoudre à une évidence : les pouvoirs en place ne détestent pas les architectes, ils les ignorent. Les architectes ne manquent pas de talent mais, pour être là où les décisions se fabriquent, ils manquent peut-être simplement d’ambition politique. Les tribunes, communiqués et colloques n’y suffisent plus.
Cependant, puisqu’une élection présidentielle se présente, c’est le moment de chercher et trouver des moyens de peser. N’étant moi-même ni architecte ni politicien, je n’ai pas de baguette magique mais, face aux enjeux urbains, sociaux et environnementaux qui se profilent, je fais le constat que si l’architecture est politique, l’implication déterminée des architectes pour la façonner est impérative. Sinon, ils risquent, à l’issue du scrutin, de retrouver leur rôle commode de commentateurs scandalisés.
Voilà à mon sens de quoi animer les conversations de terrasse autrement qu’autour de la météo. Avant le retour à la rentrée bardé de résolutions bonnes pour l’avenir du pays…
D’ici-là, en cet été 2026 empli de promesses – ne le sont-ils pas tous ? – nous vous proposons une sélection d’éditos de cette saison 2025-2026 comme autant de parasols colorés plantés dans un cocktail glacé.
Bref, entre bulles chaudes ou froides, bel été à tous.
Christophe Leray
Rédacteur en chef
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