
Réutiliser plutôt que reconstruire, transformer plutôt que laisser disparaître : les Jeux Alpins de 2030 affichent une ambition de sobriété. Voire ? Chronique Altitude 1 160.
De la réhabilitation des équipements d’Albertville 1992 aux nouveaux logements du village olympique de Saint-Jean-de-Sixt (Haute-Savoie), les projets questionnent l’héritage olympique.
Les J.O. 2030 : la promesse d’une sobriété olympique
Les JO Alpes 2030 s’appuient sur plusieurs territoires : la Haute-Savoie, la Savoie, le Briançonnais, la Métropole de Lyon et, pour le patinage de vitesse longue piste, les Pays-Bas. Il semblerait que, plus le temps avance, plus les Jeux s’étalent sur différents territoires.
À cela, il y a des bons et des mauvais côtés. D’un côté, les territoires bénéficiant d’une visibilité éclair se diversifient ; de l’autre, les transports se multiplient et s’allongent pour des Jeux qui se veulent écologiques et sobres.
Avant de tirer quelconque conclusion, il faut donc creuser le dossier. Qui organise ? Quels enjeux architecturaux ? Quels sont les objectifs architecturaux ? Et surtout, quelles relations entre les centres urbains en plaine et les stations en altitude ?
Derrière l’organisation des Jeux 2030 se trouve la Solideo Alpes 2030, un établissement public créé en 2025 pour l’occasion.
La Solideo coordonne les ouvrages olympiques avec des objectifs affichés de sobriété, de durabilité et d’héritage territorial. Dans un monde où tout est déjà construit, ou presque, faire avec le « déjà-là » est une intention plutôt louable. Les organisateurs, comme ceux de Paris avant eux, l’ont bien compris et l’ont intégré à leurs objectifs.
L’ambition repose essentiellement sur la réutilisation d’équipements existants plutôt que sur la construction de sites entièrement nouveaux. La promesse de Jeux écologiques et sobres sera-t-elle tenue ? Est-ce que, finalement, la sobriété ne sera pas qu’un slogan de greenwashing ?
Le projet Alpes 2030 annonce s’appuyer à environ 93 % sur des sites existants ou temporaires, au coude à coude avec les JO de Paris 2024 qui avaient affiché 95 % d’infrastructures de ce type. Au regard du passé, c’est une progression fulgurante. En effet, les Jeux d’hiver entre 2002 et 2018 n’utilisaient en moyenne que 43 % de dispositifs existants ou temporaires.
En outre, le renouveau des JO sur la base de sites existants peut apporter un nouveau regard sur ces installations et leur environnement. Sur le papier, le projet paraît évident : lorsque l’on a déjà, pourquoi reconstruire à l’infini ? Cependant, les installations olympiques, qu’il s’agisse des équipements sportifs ou des logements, vont devoir passer par d’importantes rénovations et mises aux normes.
De plus, les délais sont restreints : les travaux devraient débuter courant 2027… C’est short ! Alors tout schuss… dans le mur ? Ou tremplins éclairs ?

Une drôle de combinaison s’impose aux organisateurs et aux collectivités : il va falloir limiter les coûts, ou plutôt ne pas « exploser le budget », mettre en œuvre rapidement les projets et limiter leurs impacts environnementaux. Le défi est lancé !
Et si on regardait derrière nous ?
Pour se réinventer et surtout apprendre du passé, il nous faut regarder en arrière.
Pour tout dire, j’espère, mélancolique d’un temps que je n’ai pas connu, voir reprendre du service d’anciennes structures métalliques endormies dans nos montagnes. Papi était pharmacien à Albertville (Savoie, site des jeux olympique d’hiver de 1992. nde). Comme d’autres commerçants bien implantés dans la petite ville savoyarde, il avait dégotté des tickets pour le spectacle… Enfin, les compétitions ! Dommage pour maman, j’ai décidé de pointer mon nez fin décembre 1991 ! Alors peut-être que 2030 sera une nouvelle occasion pour les jeunes parents et autres retardataires de 1992 ?
Je regarde donc avec plus de 30 ans de retard l’histoire olympique des Alpes. Que nous reste-t-il ?
Eh bien, la piste de bobsleigh de la Plagne (Savoie), pour les J.O. d’Albertville, est encore utilisée chaque hiver par l’équipe de France pour s’entraîner. Il s’agit même de l’unique piste de France !
Idem du côté de Courchevel (Savoie) où les tremplins du Praz, construits en 1990, accueillent encore aujourd’hui des compétitions nationales et internationales. Le saviez-vous ? Ils sont également utilisés en été comme centre d’entraînement. Grâce à leur revêtement synthétique, il suffit d’arroser les pistes pour permettre les sauts et glissades à ski !
Ces installations mythiques vont-elles reprendre du service olympique ? Apparemment, oui, mais au prix de très grandes rénovations ! Entre mises en conformité aux nouvelles normes olympiques et travaux d’isolation… plusieurs dizaines de millions d’euros seront à débourser pour ces installations.
L’histoire des Jeux appelle à la prudence : certains équipements de Grenoble 1968 et d’Albertville 1992 ont été durablement actifs, alors que d’autres ont été un gouffre financier caché sous le tapis… olympique !

Les tensions financières post-J.O. sont d’usage… Qu’en sera-t-il après 2030, dans des régions au coût de la vie déjà au sommet ? Sur l’ensemble du territoire olympique, les travaux de rénovation comme les constructions neuves promettent de créer des emplois locaux sur 4 à 5 ans. Peut-être que le jeu en vaudra le flambeau olympique. Seul le temps pourra en témoigner.
Le réemploi, oui… mais avec de sacrés travaux quand même.
Pour commencer arbitrairement par la Haute-Savoie, la flamme mettra en lumière la vallée des Aravis.
La station de La Clusaz sera un site de ski de fond et d’activités nordiques. Le plateau des Confins est un domaine nordique existant. Celui-ci sera réaménagé et modernisé : les bâtiments techniques actuels seront remis au goût du jour, mais surtout mis aux normes olympiques.
Une vision durable des projets olympiens semble tout à fait plausible pour cette station à l’ambition 4 saisons depuis ses débuts. Car, dans une époque où le climat peut osciller entre El Niño et perturbations du vortex polaire, les stations capables de s’adapter toute l’année seront sûrement les véritables stations pérennes.
De l’autre côté du versant, sa voisine, la station du Grand-Bornand, accueillera un site de biathlon.
L’adaptation du stade de biathlon devrait coûter environ 16,6 millions d’euros. Cependant, ces rénovations devraient permettre d’accueillir des événements internationaux de biathlon et des épreuves nordiques sur le long terme. On espère tout de même que cette station gardera son charme familial.
Du côté de la Savoie, La Plagne verra sa fameuse piste de bobsleigh rénovée.
C’est une mise aux normes colossale de 43 millions d’euros qui attend les organisateurs. Mais sport et tourisme riment avec gros budget, comme souvent en station !

Toujours en Savoie, Courchevel et ses tremplins du Praz reprendront bien du service. Mais ce seront près de 60 à 70 millions d’euros qui seront à débourser. Pour une station déjà « bling-bling », on mise grand : funiculaire, bâtiments, réception et agrandissement des tremplins jusqu’à 149 m ! La station devrait continuer les festivités après 2030, avec au programme l’organisation de coupes du monde et de grands prix.
Pour ces stations, les Jeux reposent essentiellement sur des équipements existants. Cependant, derrière la réutilisation, se préparent beaucoup de rénovations et extensions. On réutilise – OK – mais on dépense beaucoup de ressources, et pas seulement financières.
Cependant, comme évoqué ci-dessus, ces améliorations pourraient servir durablement, tant pour les sportifs internationaux que pour les locaux. Je me souviens alors de la patinoire d’Albertville, sur laquelle j’ai fait mes premiers pas en patins… enfin… mes premières glissades. L’équipement est encore actif et démontre qu’un équipement bien réalisé et bien adapté à un usage varié peut voir défiler des décennies d’usagers.
Et puis, il y a le neuf.
Tout ne sera pas que réutilisation : des projets neufs vont pousser sous l’impulsion olympique. Notamment, le projet du village des Athlètes haut-savoyard. Des représentations ont été dévoilées cet été. Il s’agit d’un projet neuf sur les traces d’une ancienne friche à Saint-Jean-de-Sixt, au carrefour entre Le Grand-Bornand et La Clusaz. Le choix de la commune est stratégique et idéal en Haute-Savoie.
Le Village des Athlètes est dessiné par les agences PetitdidierPrioux Architectes (PPX) et ARCANE Architectes et doit redonner vie à l’ancienne colonie de vacances, Les Elfes, abandonnée depuis plus de 25 ans. Au programme : un site de trois hectares et environ 1 000 lits pendant les Jeux. Puis le village olympique se transformera après les J.O. en logements – environ 75, dont la moitié en logements locatifs sociaux ou en bail réel solidaire – et en équipements qui seront disponibles après les Jeux pour les locaux.
La démarche s’inscrit dans les ambitions du PLH (plan local de l’habitat) de la Communauté de Communes des Vallées de Thônes (CCVT). La CCVT a pour objectif de favoriser la mixité sociale sur son territoire mais également d’offrir des possibilités d’hébergement touristique abordables. Les architectes ont prévu des formes architecturales qui s’inscrivent dans le paysage, en réemployant de manière contemporaine les codes savoyards d’altitude.

Le projet pourra être aisément réinvesti et perdurer. En outre, si une partie peut servir à soutenir un tourisme plus abordable dans la région, cela permettrait une ouverture à un public qui n’aurait habituellement pas la bourse pour se loger dans les stations des Alpes en haute saison ! D’autre part, le dessin des architectes semble s’harmoniser avec le paysage alpin.
Sobriété… et puis l’argent.
Dans l’ensemble de ces travaux, le coût financier ne passera pas inaperçu. La facture cumulée des budgets du COJOP et de la Solideo atteint environ 3,5 milliards d’euros. L’Histoire d’Albertville et son déficit d’environ 280 millions de francs rappellent que les comptes ne s’arrêtent pas le soir de la cérémonie de clôture.
On imagine le solde pour les habitants des contrées concernées par les JO 2030, des régions qui, hors la région parisienne, comptent déjà parmi les plus chères de France.
Un autre point me laisse dubitative : quelle est la recette d’un bilan carbone bas réparti sur une diagonale de Jeux aussi longue ?
La sobriété, c’est aussi une question de ressources.
Entre une neige naturelle de plus en plus rare et une ribambelle de transports à prévoir, la sobriété et les enjeux de la montagne face aux changements climatiques sont mis à rude épreuve. Par exemple, à quel point aurons-nous besoin de neige artificielle ?

Pékin en 2022 a marqué les esprits par un triste record : 100 % de la neige utilisée dans les épreuves était artificielle. Heureusement, les Alpes se recouvrent encore de poudreuse en hiver. Cependant, toutes les stations alpines ne sont pas sur le même pied d’égalité face au dérèglement climatique : l’altitude et les conditions seront bien différentes sur l’ensemble du territoire J.O. 2030.
Le « snow farming » et autres techniques pour compenser le manque d’or blanc présentent des capacités bien différentes. D’une technique à l’autre, la dépense énergétique, le bilan carbone et l’impact sur l’écosystème varient considérablement.
Un plafonnement strict des ressources en eau est prévu par le gouvernement français : pas un mètre cube d’eau supplémentaire par rapport à une saison classique. Malgré tout, l’enneigement reste un sujet sensible qui ne cesse d’être bouleversé par les changements climatiques. Il faudra pourtant attendre la mise en pratique pour faire le bilan « neige » des Jeux alpins 2030.
Et après la flamme ?
Que va-t-il advenir des belles constructions olympiques ?
De nombreuses constructions ont modifié le paysage, rasé des forêts et coulé du béton… pour des « éléphants blancs ». Des oubliés, seuls terrains de jeu des urbexeurs, qui ont connu une utilisation sportive bien éphémère.
Les Jeux 2030 promettent des infrastructures durables, comme la restauration d’équipements des Jeux précédents et la construction du village olympique sur un site abandonné. Le projet de Saint-Jean-de-Sixt crée des logements neufs dans une région à forte tension foncière. Nul doute que ces bâtiments pourront devenir des habitats à long terme.

Par contre, du côté du Briançonnais, le Fort des Trois-Têtes, classé au patrimoine de l’UNESCO, transformé également en village olympique, interroge davantage. En effet, le site est une ancienne base militaire, symbolique, historique et inscrite dans le grand paysage.
Le site historique du XVIIIe siècle accueillera après les Jeux plus d’une centaine d’appartements. Le projet veut en partie répondre aux besoins locaux de logements abordables et sociaux. Malgré le caractère classé du lieu, que l’on voudrait voir rester intact, les architectes lauréats sont spécialistes en la matière, et cela reste rassurant dans le traitement réservé au fort et à ses alentours ! Des agences comme l’Atelier d’Architecture Philippe Prost et Wilmotte & Associés, mais aussi Nathalie d’Artigues, architecte du Patrimoine, seront en charge des projets du Fort.
D’autre part, les nombreuses concertations publiques de Solideo, orchestrées entre les divers acteurs, sont à souligner de manière générale. Les concertations publiques permettent d’associer les citoyens aux porteurs de projets et à leurs bâtisseurs.
La promesse d’héritage sera-t-elle tenue ?
Finalement, sur le papier, le projet des J.O. 2030 donne envie de croire à de belles réalisations architecturales et sportives. Réutiliser plutôt que de construire, mutualiser plutôt que de multiplier et penser l’héritage dès la conception sont des éléments d’une véritable pensée du projet, comme on aime les entendre. Quant à savoir si la réalité sera aussi douce !
Le bilan de la sobriété devra être établi sur le long terme. Est-il seulement possible d’organiser un événement sportif international comme celui-ci, attendu par les sportifs comme par les spectateurs, entre fêtes et compétitions, sans un bilan carbone non négligeable et une facture financière bien gourmande ? Ne serait-ce pas comme croire au Dahu ?
Peut-être ne faudrait-il pas trop en demander mais plutôt encourager les bonnes actions. Bien qu’il faille probablement plus de temps pour mieux se préparer de manière durable et efficiente, il faut souligner des projets aux ambitions louables. Le réemploi, la sobriété, le réinvestissement de friches et les transformations durables des villages olympiques en habitat sont autant de paramètres qui laissent entrevoir une issue positive.
Une montagne et toute une région sous tension méritent que l’on s’attarde sur ces questions, histoire de convertir la flamme olympique en rayonnement durable. Une continuité à surveiller, à travailler et à ne pas abandonner une fois la flamme soufflée.*
Marine Adam
Architecte D.E.
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