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Accueil > Editos > Les architectes pensent. C’est déjà beaucoup ?

Les architectes pensent. C’est déjà beaucoup ?

2 juin 2026

Penser l'architecture

Les architectes souvent ne savent pas écrire. Ce n’est pas un reproche, ce n’est pas leur métier. Le souci avec nombre d’entre eux est qu’ils sont persuadés de savoir tout faire : de l’architecture donc, ce qui est la moindre des choses pour un architecte, mais aussi être photographe, designer et rédacteur voire, pour les plus ambitieux d’entre eux, auteurs.

Les plus rationnels se font aider par des écrivains publics spécialisés. Sans certitude toutefois. Si on ne sait pas écrire, on est mal placé pour relire la prose de l’agence de communication.

Écrire, pour un architecte, n’est pourtant pas un détail.

Peut-être quelques-uns et unes d’entre vous se souviennent du personnage de Joseph Grand qui, dans la Peste, d’Albert Camus, est un employé du service des statistiques de la mairie d’Oran. Il tente d’écrire un livre mais reste bloqué sur l’incipit. Il a en effet un tel souci d’employer le mot juste qu’il ne parvient pas à aller au-delà de la première phrase – « Par une belle matinée de mai, une svelte amazone, montée sur une superbe jument alezane, parcourait les allées fleuries du bois de Boulogne » – qu’il ne cesse de récrire.

Voici ci-dessous ses différentes versions au fil de sa fiévreuse expérience dans une ville en quarantaine.
« Par une belle matinée de mai, une svelte amazone, montée sur une superbe jument alezane, parcourait les allées fleuries du Bois de Boulogne ».
« Par une belle matinée de mai, une svelte amazone montée sur une somptueuse jument alezane parcourait les allées pleines de fleurs du Bois de Boulogne ».
« Par une belle matinée du mois de mai, une élégante amazone au chapeau bleu parcourait, sur une superbe jument alezane, les allées fleuries du Bois de Boulogne » .
« Par une belle matinée du mois de mai, une élégante amazone tout de saumon vêtue parcourait, sur une jument à la crinière nattée, les allées fleuries du Bois de Boulogne ».
« Par une splendide matinée du mois de mai, une élégante amazone parcourait, sur une jument à moitié peinte, les allées du Bois de Boulogne ».
« Par une matinée du mois de mai, une amazone dépressive parcourait, sur une jument fraîchement cirée, les allées du Bois de Boulogne ».
« Par une belle matinée d’avril, une amazone à la taille de guêpe parcourait, sur une jument au torticolis persistant, les allées fleuries du Bois de Boulogne ».
« Par une soirée de juin, une amazone à la fesse bien calée parcourait, sur une jument flambant neuve, les allées du Bois de Boulogne ».
« Par une belle matinée de mai, une svelte amazone, montée sur une somptueuse jument alezane, parcourait, au milieu des fleurs, les allées du Bois… »

Les possibilités, sans s’énerver, d’exprimer une pensée sont donc multiples. Encore faut-il se montrer clair dans sa formulation.

J’y pense parce que, avec mon métier, je suis amené à lire moult communiqués et dossiers de presse, issus de multiples sources. Parfois, je ne sais qu’en penser. Par exemple, dans la série des pléonasmes, je tombe régulièrement sur des formules du genre « fortement plébiscité », alors que « plébiscité » est déjà pas mal, ou encore le « patio intérieur », intérieur par définition, voire le « très méconnu » quand il n’est pas suffisant de ne rien savoir !

C’est ce manque d’attention aux détails qui, venant d’architectes, est perturbant. Si moi, en tant qu’éditorialiste, j’écris une sottise – c’est sans doute souvent le cas – le ridicule ne me tue pas. Mais sur un ouvrage à 50 millions de dollars, les erreurs de vocabulaire peuvent vite se transformer en faute de goût, ou pire.

Plus perturbant est ainsi une phrase du genre, non inventée : « À l’atelier, nous aimons développer des projets qui tentent d’exprimer le ressenti émotionnel du lieu dans lequel ils prennent naissance, et cela s’articule souvent autour d’un travail singulier de la matière… » Le lecteur, disons un maître d’ouvrage, est bien aise de savoir que l’artisan aime ce qu’il fait. Il l’est moins quand il l’entend lui expliquer « tenter » un truc incompréhensible, même pour les bonnes âmes. Tenter, ce n’est pas réussir et ce verbe a de quoi inquiéter l’économiste de la Communauté de communes. De plus, ce projet qui lui est proposé n’est que « souvent » singulier ? Donc pas toujours ; pour les habitants ou usagers, merci de l’incertitude ! S’il s’agit pour l’agence d’inspirer la confiance auprès d’un maître d’ouvrage ou d’un client, autant se tirer une balle dans le pied.

Je comprends que ce n’est pas mauvaise volonté mais plutôt que parler de soi – moi, moi, moi – plutôt parler d’architecture n’est-ce pas ? « Nous avons conçu ce pavillon pour susciter la curiosité et l’émerveillement chez les visiteurs », m’écrit-on. Très bien mais maintenant qu’il est construit, le pavillon, il suscite ou il ne suscite pas ? Les bonnes intentions ne mangent pas de pain mais là encore un maître d’ouvrage mange-t-il de cet approximatif pain-là ?

Le monde de l’architecture est un petit milieu et l’essentiel, pour tout architecte qui s’embarque dans la construction d’un bâtiment, mission complète, est quand même que l’ouvrage soit finalement construit et qu’il ait de l’allure. Faut-il claironner que « le projet a été pensé avec beaucoup d’attention » ? C’est encore heureux qu’il ait été pensé. Qu’est-ce que ce serait s’il ne l’était pas ! « Alors voilà chef, ce projet n’a pas été pensé sauf avec zéro attention ! ».

Il y a encore tel ou tel parti pris – durabilité, réversibilité, confort, lumière, etc. – qui a mérité « une attention particulière ». Parce que le reste ne mérite qu’une attention ordinaire ? C’est la stagiaire qui s’est occupée de la trame ?

Si l’architecte est sûr de soi, il lui suffit d’expliquer que le projet a été construit dans les règles de l’art, qu’il est conforme aux perspectives du concours et livré dans les délais et coûts annoncés avec toute l’attention nécessaire portée tant au projet global qu’au moindre détail, de la poésie d’un sol souple à la finesse d’un poteau. Si la plume est la cerise sur le gâteau d’un texte, en l’occurrence ce qui importe est le gâteau. Le maître d’ouvrage ne demande pas à l’architecte d’être un écrivain mais veut comprendre ses intentions et capacités en première lecture. Et rêver pourquoi pas ! C’est dans les détails invisibles d’écriture qu’il lui sera permis d’imaginer que l’architecte a mis ou mettra la même exigence et la même rigueur dans son projet que dans son texte. Comme une médaille d’or olympique se gagne au centième de seconde, un concours d’architecture ou l’espoir d’une publication, par exemple, se gagne parfois sur d’infimes détails.

Mais bon, il y a toujours de la marge : « Par une soirée froide et pluvieuse de février, une grosse femme, montée en amazone sur une vieille carne affamée, traînait sa peine dans les allées dévastées du bois de Boulogne ».

Christophe Leray

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Par Christophe Leray Rubrique(s) : Editos

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