
Les centres de données abritent les mécanismes miraculeux qui assurent la marche de notre civilisation, mais ils nuisent aux communautés locales, aggravent le stress hydrique, accroissent les émissions de carbone et – ce qui n’est pas le moindre de leurs méfaits – déversent des saloperies toxiques directement dans la conscience collective. Les architectes sont-ils complices ou sauveurs face à cette polycrise, et que se passera-t-il lorsque la bulle de l’IA éclatera ? Chroniques d’Outre-Manche.
Depuis que j’ai abordé la question des centres de données en 2021*, leur croissance exponentielle s’est poursuivie et l’IA y a fait son entrée ; par ailleurs, une alliance de circonstance entre géants de la tech, milliardaires et l’administration américaine la plus méprisable depuis l’époque de l’esclavage en a fait des éléments centraux de projets visant à s’emparer de l’avenir de l’humanité. L’homme le plus riche du monde envisage d’installer des centres de données dans l’espace. Parallèlement, la survalorisation délirante des acteurs clés de l’IA a tellement faussé le marché qu’ils pourraient provoquer l’effondrement de l’économie mondiale. Oui, cela peut sembler insensé mais nous vivons une époque singulière, et l’architecture doit se pencher sur la manière dont elle peut y répondre.
Mais tout d’abord, quelle est l’histoire des liens entre architecture et centres de données ? À l’époque où les ordinateurs centraux (mainframes) dominaient l’informatique, les premiers centres de données n’étaient pas des bâtiments mais de simples salles. En 1956, IBM a introduit le concept de faux plancher modulaire pour intégrer le câblage informatique, une innovation architecturale qui a ensuite été adoptée dans la conception des immeubles de bureaux au cours des années 1960.
Avec l’émergence des réseaux locaux dans les années 1980, les ordinateurs ont vu leur taille diminuer tout en étendant leur portée spatiale. La connectivité réseau a rapidement permis la « colocation » d’actifs numériques appartenant à différentes entreprises au sein d’infrastructures partagées. Le Telehouse Teleport, achevé en 1989 à New York, peut être considéré comme le premier véritable bâtiment conçu spécifiquement comme un centre de données. Ce volume minimaliste de trois étages est revêtu de panneaux blancs et présente des bandes de fenêtres sombres et étroites, limitant ainsi l’apport de chaleur solaire. C’est là un indice visuel de la principale exigence architecturale des centres de données : maintenir les serveurs au frais.
En 1993, le World Wide Web (www) s’est ouvert au grand public ; l’explosion de l’industrie du .com qui a suivi a entraîné une prolifération de centres de données. Ces derniers ont pris la forme de bâtiments aveugles conçus pour abriter des rangées de serveurs, rappelant les vastes entrepôts logistiques aux rayonnages interminables de marchandises empilées. La différence majeure réside dans les installations industrielles de refroidissement situées en toiture. Toutefois, l’architecture des centres de données a progressivement gagné en créativité à mesure que l’impact environnemental et l’intégration au site devenaient des enjeux prioritaires. Parmi les exemples que j’évoquais en 2021 figuraient des projets urbains (notamment un site Telehouse à Londres) qui prenaient en compte leur relation avec la communauté locale et le paysage urbain.

Cette proximité atteint son paroxysme à la Truman Brewery, un complexe industriel historique de Brick Lane, à Londres, où touristes, adeptes de la bohème et créatifs affluent jour et nuit dans un quartier dense qui abrite également une communauté bengalie. Cette année, le gouvernement britannique a passé outre l’avis de la municipalité locale pour approuver un plan d’aménagement global signé Buckley Gray Yeoman, incluant un centre de données. Ce projet primé préserve le patrimoine tout en favorisant l’animation de rue, les espaces publics et la création de jardins ; pourtant, les riverains sont mécontents. La chaleur rejetée par les centres de données fait grimper les températures locales de 2 °C en moyenne ; or, ce quartier constituait déjà un îlot de chaleur urbaine majeur, situation aggravée par le changement climatique qui rend désormais les étés potentiellement mortels. Par ailleurs, les centres de données nécessitent des systèmes d’alimentation de secours autonomes pour garantir une activité ininterrompue ; celui-ci sera équipé de générateurs diesel installés au rez-de-chaussée.
Après les États-Unis, le Royaume-Uni compte le plus grand nombre de centres de données au monde (la France occupe la quatrième place). La Chine est passée de la cinquième à la deuxième place du classement des centres de données « hyperscale », qui hébergent plus de 5 000 serveurs. Google a ouvert le premier d’entre eux en 2006 à The Dalles, dans l’Oregon, et a continué à en construire d’autres sur place depuis lors. Ces installations consomment déjà 40 % de l’eau de la ville et génèrent une telle quantité de vapeur de refroidissement qu’elles sont accusées de perturber le trafic aérien.
Bien que Google prenne la durabilité plus au sérieux que la plupart des acteurs du secteur – en visant notamment la neutralité carbone opérationnelle d’ici 2030 –, tout nouveau centre de données a un impact considérable. Ces infrastructures surchargent déjà les réseaux électriques : les centres de données consomment plus de 5 % de l’électricité américaine, et la demande augmente d’au moins 12 % par an. Pour répondre à ces besoins, la durée d’exploitation de centrales au charbon a même été prolongée. Quant à l’eau engloutie par ces centres, bien qu’elle ne représente qu’une faible part de la consommation mondiale, plus de la moitié des nouvelles installations sont situées dans des régions du globe confrontées au stress hydrique. Elles entrent en concurrence pour l’accès à l’eau avec les populations humaines, l’agriculture et, surtout, la nature. Un centre de données type nécessite autant d’eau qu’une ville de 50 000 habitants.
Des communautés américaines se plaignent déjà de la hausse de leurs factures d’énergie liée à l’implantation de centres de données et sont importunées par le bruit industriel incessant des ventilateurs de refroidissement. Ces installations génèrent peu d’emplois locaux, et ceux-ci sont eux-mêmes menacés par l’automatisation au sein de « centres de données sombres » (dark data centres) ne nécessitant aucun personnel. Ce mois-ci (septembre 2026), Donald Trump a déclaré : « Si vous voulez de la pauvreté, de la criminalité et de la misère, n’autorisez pas les centres de données ». Toutefois, rompant avec leur servilité cynique habituelle envers Trump, les élus républicains se retournent désormais contre ces centres de données, y compris dans des États comme le Texas, pourtant ardents défenseurs de la technologie et des armes à feu.

L’année dernière, Trump a annoncé le projet Stargate, une initiative en matière d’IA dotée de 500 milliards de dollars, à laquelle participent OpenAI (créateur de ChatGPT) et Nvidia (fabricant des puces qui rendent l’IA possible). Stargate prévoit une expansion massive de la construction de centres de données et des infrastructures énergétiques, incluant de nouvelles centrales au gaz. Trump a dispensé les centres de données de l’obligation de déclarer la pollution atmosphérique qu’ils génèrent. Le projet promet que l’Amérique conservera son avance – actuellement en train de se réduire – sur la Chine dans le domaine de l’IA, qu’il permettra de guérir le cancer et de révolutionner l’économie.
L’objectif, pour le moins contestable, est de parvenir à un monde d’abondance où le travail ne serait plus nécessaire, grâce à la robotique qui confère à l’IA une capacité d’action physique dans notre monde. Stargate vise également à atteindre une intelligence artificielle générale (IAG) équivalente à l’intelligence humaine. L’IAG constitue une étape précédant l’avènement d’une superintelligence artificielle (SIA) surpassant les capacités humaines.
Parallèlement, Elon Musk – qui a mal vécu d’être écarté du projet Stargate – a investi 100 milliards de dollars dans la construction de la plus grande base de lancement de fusées au monde, en Louisiane. Cela lui permettrait de bâtir une mégaconstellation de centres de données en orbite, favorisant ainsi l’émergence d’un système universel de connectivité, de plateformes informatiques et de Grok (sa propre IA vicieuse). Une telle entreprise confierait potentiellement le contrôle de toute activité numérique à un néofasciste. Heureusement, les lois de la physique s’y opposent. Dans l’espace, en l’absence d’eau, d’air ou de tout autre fluide caloporteur, le seul moyen d’évacuer la chaleur consiste à la rayonner dans l’infrarouge. Ce processus étant bien plus lent que l’accumulation de chaleur, les centres de données finiraient par fondre.

Les rêves de domination mondiale caressés par Trump ou Musk reposent sur ces centres de données, mais ils sont logiquement infondés. En effet, comme beaucoup – moi y compris – l’ont souligné depuis longtemps, si une IA générale (AGI) commençait à s’améliorer d’elle-même (phénomène connu sous le nom de « Singularité »), rien ne pourrait l’empêcher de prendre le contrôle de tout. Il s’agit d’un scénario hautement spéculatif, notamment parce que l’AGI est probablement hors de portée tant que les grands modèles de langage (LLM) constituent le fondement de l’IA. Néanmoins, cette année, des agents d’IA ont déjà échappé à tout contrôle, s’affranchissant des contraintes des environnements de test (« bacs à sable ») mis en place par les développeurs pour prendre leurs propres décisions.
La menace qu’ils font peser sur le capitalisme, au regard des valorisations boursières, est bien plus réaliste. Plus le ratio cours/bénéfice (PER) d’une entreprise est élevé, plus les perspectives de rendement pour les investisseurs s’amenuisent. Si Alphabet (maison mère de Google), Meta et Apple affichent des PER modérés, celui de Tesla – l’entreprise d’Elon Musk – atteint des sommets plus vertigineux qu’une ligne de cocaïne. D’autres géants technologiques valorisés à plusieurs centaines de milliards de dollars, qui surfent sur la vague de l’IA, présentent eux aussi des PER dangereusement élevés. Des institutions telles que la Banque centrale européenne, la Banque d’Angleterre et le FMI ont mis en garde contre un possible éclatement de la bulle de l’IA. Si l’on ajoute à cela la guerre commerciale mondiale effrénée menée par Trump et une dette nationale américaine atteignant les 40 000 milliards de dollars, la situation pourrait bien basculer vers un scénario comparable au krach boursier de 1929. Chacun pourrait alors assister à ce dénouement depuis son propre centre de données : son téléphone portable.
Les architectes ne peuvent rien changer à cet état de fait mais ils ont la possibilité de faire des centres de données de meilleurs voisins, au moins en apparence. Une discipline qui s’est approprié le terme « architecture » se doit de faire mieux que cela. L’« architecture informatique » consiste à concevoir des composants et des connexions informatiques. L’intégration de systèmes de refroidissement par fluide directement au sein des puces électroniques – afin de réduire les besoins énergétiques liés au refroidissement – constitue un exemple de recherche de pointe dans ce domaine. En poussant la réflexion plus loin, on peut imaginer que les biotechnologies permettront de concevoir une architecture de centre de données radicalement différente ; après tout, les réseaux de champignons reliant les arbres entre eux ont déjà été surnommés le « Wood Wide Web » (le « vaste réseau des bois »).

Notre monde a été envahi par des centres de données, éléments étrangers à la nature qui nuisent à la civilisation. Pourtant, nous en avons besoin et ils rendent également d’immenses services. Construisons des structures moins agressives tant que nous gardons encore une certaine maîtrise de la situation.
L’architecture a un rôle à jouer mais elle a assurément besoin d’idées nouvelles, issues d’une réflexion sortant des sentiers battus.
Herbert Wright
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* Lire De l’évolution architecturale des monstrueux centres de données (Chroniques, 2021)