
À l’heure des élections de mi-mandat aux USA et de la sortie en Blu-ray du film « The Neon People »*, dressons le portrait d’un critique devenu réalisateur. Dans ses films, Jean-Baptiste Thoret montre à quel point les paysages américains sont intimement liés à l’histoire du cinéma, et à celle du peuple étasunien dans ses multiples différences.
Jean-Baptiste Thoret, critique, essayiste, historien, réalisateur
Une fois n’est pas coutume, nous allons plonger dans le parcours singulier d’un critique de cinéma devenu spécialiste du cinéma étasunien et, par extension, de ses paysages, dont la beauté se confond avec la construction du mythe même des États-Unis.
Avec l’assassinat de John F. Kennedy (1963)**, l’avènement du road-movie*** et la fin du « Nouvel Hollywood »****, les années 1960-70 révèlent le cauchemar inhérent à cette fable narrative que le cinéma classique a magnifié, notamment les films de John Ford.

Encore étudiant en cinéma, Jean-Baptiste Thoret développe une cinéphilie où les films de genre l’emportent sur le cinéma classique ; il a vécu la révolution des VHS dans les vidéoclubs, ceci expliquant cela. Dans les années 1980, les amateur.e.s du cinéma de genre (horreur, fantastique, série B, Z, etc.) se souviennent du bonheur de louer un George A. Romero, un John Carpenter, ou tout autre dans le même genre, si peu montré dans les salles obscures. Sans renier l’héritage des Ford, Hawks et consorts analysés pendant leur cursus, en 1998, avec son camarade Luc Lagier (l’animateur de « Blow Up », sur ARTE), ils écrivent un premier ouvrage sur leur héros préféré : « Mythes et Masques : Les fantômes de John Carpenter » (Dreamland).
La fin des études approche, il est temps de marquer les esprits. Avec son acolyte Guy Astic, ils créent deux revues « Simulacres » (1999-2003) et « Panic » (2005). Rien de mieux qu’une revue pour développer ses pensées sur le cinéma de genre. Pendant qu’il enseigne le cinéma à Poitiers et Paris VII, il écrit dans « Les Cahiers du Cinéma », « Libération » et « Charlie Hebdo ». Après les attentats de 2015, il stoppe la critique pour passer derrière la caméra et réaliser des films documentaires sur le cinéma US, le Giallo de Dario Argento, tout en continuant à publier des ouvrages sur ses cinéastes préférés – John Carpenter, Sergio Leone, Michael Cimino, Michael Mann – et des périodes clés pour lui, par exemple « Le Cinéma américain des années ‘70 » (2009, 2017 – Les Cahiers du Cinéma), ou des concepts utiles à la compréhension de cette période, comme celui de « Road Movie » et de « Nouvel Hollywood ».

De la critique à la réalisation ou comment passer du texte au film
Pour Jean-Baptiste Thoret, écrire un livre ou réaliser un film n’est pas très éloigné de la critique, simplement la temporalité et le sujet diffèrent.
Amusons-nous à reprendre les sept vertus cardinales de la critique de cinéma instaurées par Michel Ciment, grand spécialiste de Stanley Kubrick et porte-parole du magazine Positif pendant soixante ans.
« L’information », « L’analyse », « Le style », « La passion », « La curiosité », « La hiérarchie du jugement », « Le coup d’œil », peuvent aisément servir de grille de lecture, d’analyse et peuvent se traduire dans un scénario, un tournage, un montage et donner un film critique sur une multiplicité de sujets. En 2016, il n’aurait jamais pu tourner « We Blew It » (Potemkine) s’il n’avait pas écrit « 26 secondes – L’Amérique éclaboussée » (2003, Rouge Profond). Le livre analyse l’impact du film en Super 8 de Abraham Zapruder – fabricant de vêtements – sur le cinéma des années 1960-70. Ce dernier se trouva là, à Dallas, et enregistra pendant 26 secondes le convoi où nous voyons, John. F. Kennedy (JFK), le Président des USA, se faire exploser la tête par une balle.
Dans cette séquence devenue la seule source de l’assassinat de JFK, Thoret y voit la fin de l’optimisme généralisée propre aux années 1950 et le début de l’ère du soupçon, l’ennemi n’est plus l’étranger. Chaque étasunien.ne devient un ennemi potentiel ; la peur de l’autre s’installe à chaque instant et le chaos peut se déclencher à chaque coin de rue.
Fort de ce constat, notre réalisateur en herbe profite de la campagne présidentielle de 2016, avec la montée en puissance de l’épouvantail Trump, pour passer six mois aux USA, prendre la route de Los Angeles à New-York, et rencontrer des cinéastes du « Nouvel Hollywood », des acteurs du « Summer of Love » (1965-70) et du « Flower Power » (été 1967), tout en donnant la parole aux citoyen.ne.s ordinaires.
« We Blew It » alterne entre plans larges et plans moyens, souvent fixes avec une utilisation bien sentie du travelling avant. La caméra s’enfonce régulièrement dans le paysage, généralement à bord d’une voiture, nous suivons des discussions avant de basculer sur un plan fixe où un quidam a toujours une histoire singulière à nous raconter, pourquoi il va voter contre Hillary Clinton, ou se rassure sur l’issue des élections.
Les paysages de bords de route, de petites villes du milieu des USA, rappellent à quel point ce pays est photogénique et combien, dès que vous parcourez ses paysages, le sentiment d’être dans un film hollywoodien vous traverse. Depuis l’œuvre Fordienne*****, le paysage américain est indissociable du cinéma, certains humains font qu’un avec (les Amérindiens) pendant que d’autres tentent d’y habiter (les colons) au détriment des premiers. Résultat, les plans panoramiques sont à l’honneur, les couleurs dynamisent l’action et magnifient la beauté intrinsèque des cieux, des prairies, des montagnes, et des monolithes ocre de la fameuse « Monument Valley », si chère à John Ford.

Dans « We Blew It », nous retrouvons ces paysages et beaucoup plus, les humains qui les pratiquent. Toujours sensible à laisser s’exprimer une parole contradictoire, le réalisateur français s’évertue à multiplier les rencontres au fur et à mesure de son trajet, d’Ouest en Est. Il filme chaque personne dans son monde et pose régulièrement un arrêt sur image sur cette dernière avant de la laisser s’exprimer.
Véritable « road movie », « We Blew It » ausculte les USA à l’heure de l’avènement du premier mandat de Donald Trump. Thoret cadrent les lieux et les gens avec ferveur et affection. Si vous avez le coup d’œil, vous remarquerez les nombreuses références distillées tout le long du découpage filmique.
Si chacun et chacune regarde attentivement la profondeur de champ de chaque plan, il y a toujours un détail qui nous oblige à rester concentrer sur l’entièreté de l’image. « L’information », « L’analyse », « Le style », « La passion », « La curiosité », « La hiérarchie du jugement », « Le coup d’œil » sont toujours à l’œuvre comme si cet essai cinématographique opérait autant dans ses dimensions émotionnelles, plastiques que théoriques. La critique en somme.

Dans « Michael Cimino – Un mirage américain » (2021 – Potemkine), Jean-Baptiste Thoret convie le spectateur à passer huit jours avec l’auteur de « Voyage au bout de l’enfer » (« The Deer Hunter », 1978), dans une voiture, à parcourir les paysages de la Californie jusqu’aux montagnes du Montana, en passant par les lieux de tournage du cinéaste aux deux oscars.
Grâce à une savante utilisation de la caméra et un découpage fluide, Jean-baptiste Thoret décide de nous emmener, comme si nous étions invités sur les sièges arrière. La dérive dans les paysages au son de la voix rocailleuse de Michael Cimino donne des frissons. La capture des lieux de tournage de ses chefs-d’œuvre entrecoupés d’extraits de « The Deer Hunter », « La porte du paradis » (« Heaven’s Gate » – 1980) et « Le canardeur » (« Thunderbolt and Lightfoot » – 1974), nous pousse à vouloir prendre un billet d’avion et louer une voiture afin d’aller sur les traces de cette expédition. Qui sait si nous ne pourrions pas rencontrer des fantômes…
Si ces deux films documentaires traitent de l’amour d’un certain cinéma US, le dernier long-métrage se concentre sur l’envers du décor, sous le décor pour être plus juste, et davantage sur les personnes qui tentent d’y survivre : les « Mole People ».
« The Neon People »******* ou l’enfer sous le « paradis » de Vegas.
Dans le petit paragraphe de la chronique du 21 avril 2026, j’insistais sur l’importance du format utilisé pour le tournage, le CinemaScope 2,35 :1 (si la hauteur fait 1 m, la largeur égale 2 m 35). Pourquoi utiliser un tel format alors qu’il s’agit de filmer des femmes et des hommes sous terre, dans la pénombre et dans des galeries majoritairement cylindriques ?
La réponse est très simple. La vision panoramique permet de cadrer la profondeur de champ, donc le noir, facilement assimilable au néant. Cette méthode réservée habituellement aux tournages des grands espaces mythiques des USA accentue ici la vision abyssale des entrailles des tunnels de Las Vegas, le côté obscur de la ville aux mille enseignes. D’un autre côté, elle valorise les personnes que nous suivons au jour le jour dans les tunnels.

Jean-Baptiste Thoret a un point de vue très précis sur cette question. Il refuse le misérabilisme des documentaires aux qualités douteuses sous prétexte de filmer à l’arrache une population en situation précaire. Au contraire, toutes ces singularités méritent d’être traitées comme des « stars ». L’autre élément à prendre en compte est la concurrence accrue des images en mouvement de mauvaise qualité déversées sur les réseaux sociaux et autres streaming sur Internet. Pendant le mois et demi de repérages, l’équipe du film (cinéaste et chef opérateur) a précisé aux « Tunnel People » qu’il ne s’agissait pas d’un reportage à la va-vite mais bien d’un film cinématographe en Scope, d’un long métrage documentaire où chaque habitant.e des tunnels aurait le temps de raconter sa manière d’être dans cet espace-temps si singulier et totalement à l’opposé de « Monument Valley ».
Pendant 124 minutes nous suivons le quotidien de Brandi, Scott, Mary, Terence, Jerry, etc. Brandi est vraiment le pilier de toute cette aventure. Femme de la cinquantaine, dans les tunnels depuis plus de dix ans, elle aimerait partir mais la perspective du dehors l’inquiète. L’inconnu lui fait peur. Paradoxalement, elle se sent en sécurité sous terre car elle maîtrise les codes. Quand elle sort, elle rencontre sa fille et sa petite-fille ou va jouer au casino. Un comble ? Non, juste l’envie de se mélanger à la foule du dessus, l’espace d’un instant.


Jean-Baptiste ne porte jamais de jugement sur les avis et les actions de ses acteur.e.s amateur.e.s. Force est de constater que Brandi est très photogénique, comme tous les autres, à croire que les Américain.ne.s ont ce don d’être né.e.s pour être acteur.e.s. Malgré le poids d’une vie si compliquée, elles et ils restent toujours photogéniques et savent si bien raconter leur histoire que la fiction n’est pas utile, leur réalité suffit amplement.
Si dans ses précédents films documentaires, le réalisateur aimait tourner certains plans sur les lieux de tournage de longs métrages adorés, et scrupuleusement à l’identique ; dans « The Neon People », les hommages se font par l’utilisation de couleurs. Ici, le rouge orange cher à Dario Argento, là, le bleu violet à la John Carpenter. Ces deux teintes recouvrent d’un voile cinématographique un contexte urbain dès plus rugueux. Quant au Scope, il permet aux corps filmés d’être toujours à la bonne échelle, la caméra les suit avec délicatesse et à bonne distance. À la fin du film, vous sortez abasourdis par la force de ce groupe.
Jean-Baptiste Thoret livre une ode à ces déclassé.e.s dont la vie les pousse à être raisonnables dans leur déraison. Son travail sur la lumière dans le cadre (des bleus, des rouges et des jaunes) contraste avec les noirs et la profondeur de champ obtenu par le choix du format Scope ; une manière d’emmener le soleil dans les profondeurs de l’humanité.

Alors, espérons qu’une majorité d’Américain.ne.s ne feront pas la même « connerie » de voter pour un cinglé à la tête d’un pays surpuissant mais en délicatesse avec son inflation, et qui pense qu’à s’enrichir au détriment de son peuple.
« WE, THE PEOPLE! ».*******
Christophe Le Gac
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* Dans la chronique du 21 avril 2026, « The Neon People » a été évoqué dans le cadre de l’exposition « Enterrer le soleil ».
** https://www.rougeprofond.com/produit/26-secondes-lamerique-eclaboussee/
*** https://editions-magnani.com/livres/road-movie-usa/
**** https://www.lelombard.com/bd/petite-bedetheque-des-savoirs-la/le-nouvel-hollywood-deasy-rider-a-apocalypse-now
***** Il est possible de diviser en trois grandes périodes les cinquante ans de la carrière très prolifique de John Ford. La période « héroïque », des années 1920 jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, celle de la construction de l’Etat-nation sur de son fait, conquérante ; la période « anti-héroïque », celle où John Wayne doute (« Le massacre de Fort-Apache » – 1948) se repenti au dernier moment (« La Prisonnière du désert » – 1956) ; la période « de la réconciliation », celle qui filme un sergent noir (Le Sergent Noir – 1960), ou la légende est plus importante à imprimer que la vérité (Qui a tué Liberty Valance – 1962), et un western, pour une fois, du point de vue des Amérindiens (Les Cheyennes – 1964). Dans l’ensemble de ces films, la construction culturelle et/ou sa critique, s’appuient toujours sur des décors naturels qu’il transforme en acteurs principaux.
****** https://laboutique.carlottafilms.com/
******* Comme l’affiche si bien sur sa casquette, le vieux barbier de Seligman (Arizona) Angel Delgadillo, principal porte-parole de la « Route Historique 66 », dans « We Blew It ».